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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Présentation

Préface

Maurice Maindron révélé, par Florence Lotterie et Sarah Al-Matary

Que sait-on de Maurice Maindron, écrivain prolifique mais dont l’œuvre n’a pas, il faut le dire, été vouée à une éclatante postérité1 ? Si l’académicien Albert Sorel en fait encore un « moderne2 » dans ses Notes et portraits (1909), ce n’est pas l’avis de la majorité des observateurs après la Grande Guerre. Il semble que Maindron survive essentiellement à travers ses héros, et le personnage qu’il s’était créé. Sa manière, assez conformiste, peut déplaire, mais guère scandaliser. À choisir, Marcel Proust préfère ainsi les textes de Maindron, qui n’est « pas [de] ceux qu’[il] admir[e] particulièrement », aux « pages fétides3 » des Amours de Léautaud. Guillaume Apollinaire dit pour sa part ne « goût[er] que médiocrement » les romans de Maindron, mais s’avoue fasciné par « son aspect, sa conversation et ce qu’on racontait sur son caractère4 ».

  • 1  La liste de ses ouvrages est donnée dans la (...)
  • 2  Albert Sorel, Notes et portraits, contenant (...)
  • 3  Lettre de Marcel Proust à Léo Larguier (...)
  • 4  Guillaume Apollinaire, Anecdotiques, préface (...)

Ironie de l’Histoire, le Bulletin de la Société Jules Verne reproduisait en 1998 une lettre où Maindron, se posant en scientifique, fustigeait le manque de rigueur de son contemporain, pourtant promis à une tout autre renommée5. Les histoires littéraires modernes sont peu prolixes au sujet de Maindron et, la plupart du temps, muettes. Grâce à Pierre-Olivier Walzer, qui lui consacre une brève entrée en fin d’ouvrage, on apprend, outre ses dates (Paris, 7 février 1857-19 juillet 1911), ceci : « En même temps qu’il entreprenait de longs voyages en Asie ou en Afrique, Maurice Maindron se fit connaître comme naturaliste (Les Papillons, 1888) et archéologue (Les Armes, 1890). Il transporta dans le roman ses qualités d’observateur et d’érudit, qui font la valeur de sa description des mœurs françaises à l’époque des guerres de religion dans des livres comme Le Tournoi de Vauplassans (1895), Saint-Cendre (1898), Récits du temps passé (1899), Blancador l’Avantageux (1901), Monsieur de Clérambon (1904)6. » Ces cinq titres, régulièrement cités dans toutes les notices qui le concernent, sont ceux qui ont fait la notoriété de Maurice Maindron en son temps, et un peu au-delà : ils sont aussi les plus réédités. Une actualité éditoriale récente montre combien l’œuvre mérite d’être remise au jour ; le Tournoi de Vauplassans est de nouveau accessible dans une édition de lecture7, tandis que Dans l’Inde du sud, réédité par les éditions Kailash en 1992 a donné lieu à une « reprise » dans Pondichéry de Thierry Ardisson, dont le statut a été discuté au tribunal et alimente les réflexions sur l’utilisation des sources par les hommes de médias8.

  • 5 5 Lettre de Maindron à un destinataire inconnu, (...)
  • 6  Pierre-Olivier Walzer, Littérature (...)
  • 7  Éditions France-Empire, 2007.
  • 8  La liste donnée en bibliographie indique les (...)

Le témoignage du critique et éditeur René-Louis Doyon, dans ses souvenirs, publiés en 1952, est bien représentatif de cette image laissée par Maindron : « J’estimais Le Tournoi de Vauplassans comme son meilleur livre, et M. de Clérambon, puis dans les romans épiques, voisins du picaresque, Saint-Cendre et Blancador 9. » Il s’agit de romans « historiques », Maurice Maindron, ayant été nostalgiquement attaché aux « temps passés », et se trouvant aussi redevable de l’héritage romantique et flaubertien. Il saura, à cet égard, toujours revendiquer les fameuses « qualités d’observateur et d’érudit » qui légitimeront, à ses yeux, ses choix de traitement des sujets et ses modes d’écriture. La lecture d’un roman tel que Le Tournoi de Vauplassans le confirme : l’attachement à un certain « vérisme » de l’évocation est indissociable du recours systématique et, pour ainsi dire, sans médiation, à une culture historique spécialisée, liée à ses passions érudites et collectionneuses.

  • 9  René-Louis Doyon, Mémoire d’homme. (...)

Avant d’en venir plus précisément au Maindron écrivain, il convient donc d’évoquer l’amateur éclairé, nanti d’un savoir encyclopédique sur les costumes anciens, les armes, l’histoire, la géographie, les arts, y compris ceux qu’on n’appelait pas encore, sous la troisième république, les « arts premiers », la zoologie enfin. « Homme de lettres, archéologue et explorateur » : on ne s’étonnera pas des indications de qualité portées sur son dossier de Légion d’honneur et qui lui valent d’être élevé, par décret du Ministre de l’Instruction publique, au rang de chevalier, comme l’avait été en 1874 son propre père, le sculpteur Étienne-Hippolyte Maindron, resté célèbre pour une Velleda qui orne le jardin du Luxembourg. De son enfance, dont on sait peu de choses, mis à part qu’elle fut « orageuse10 », Maindron retire une qualité de regard, une passion du détail dont témoigneront plus tard ses oeuvres : « Élevé dans l’atelier d’un véritable artiste, il y avait acquis la vision du statuaire et du peintre. Son œil, par cette éducation de tous les jours, était devenu sensible aux formes et aux couleurs, aux jeux de la lumière sur le poli d’une armure ou dans les reflets d’une étoffe précieuse11 ».

  • 10  René-Louis Doyon, Mémoire d’homme, op. cit.(...)
  • 11  Éloge funèbre de Maurice Maindron, discours (...)

Le 7 octobre 1900, Maurice Maindron, ainsi qu’il en a explicitement formulé le souhait par lettre, est reçu et décoré par son beau-père, le poète José Maria de Heredia, lui-même officier de la Légion d’honneur, qui lui donne l’accolade12. En effet, il a, en 1899, épousé Hélène de Heredia, et s’est installé avec sa jeune femme au 19 du quai de Bourbon, les « dimanches » de la maîtresse de maison devenant rapidement un rendez-vous mondain fréquenté, où Maindron semble asseoir une réputation de causeur souvent soulignée13 et, surtout, où il a enfin trouvé une position et une reconnaissance sociale qui semblent lui avoir, auparavant, fait défaut : nous y reviendrons.

  • 12  AN 169611.
  • 13  Voir Henri Desbordes, « Notice nécrologique (...)

Quoi qu’il en soit, au moment où il reçoit la décoration qui consacre, en un sens, cette belle situation, il peut se prévaloir d’un impressionnant curriculum vitae. L’explorateur a voyagé dans le cadre de nombreuses missions : Malaisie et Nouvelle Guinée (1876-1877), Sénégal (1879), Coromandel et Carnatic (1880-1881), Java et Sumatra (1884-1885), Baie de Tadjourah (1893), Côte de Sind et Mascate (1896). Il repartira en 1901 pour les Indes françaises et la côte de Malabar. Ces équipées sont liées à une double casquette : car il voyage tantôt comme archéologue, tantôt comme entomologiste, ce qui lui permet, entre autres choses, de se constituer de très riches collections. Maurice Maindron a mené sur ce terrain une carrière d’amateur distingué, animée par une vocation ancienne. Henri Desbordes, qui est un ami d’enfance et de jeunesse, rapporte que dès les années de collège, il avait la passion de l’observation naturaliste et gardait des quantités d’insectes sous son pupitre, ramassés vers les remparts de Montrouge14. La Notice sur les travaux scientifiques de Maurice Maindron (rédigée par l’intéressé) et un complément manuscrit qui sont joints au dossier de candidature pour la Légion d’honneur, font état de très nombreuses publications spécialisées dans le domaine des arts, de l’histoire, de l’archéologie et de l’histoire naturelle. Sa production témoigne d’une impressionnante capacité de travail. La Notice, datée de 1895, fait état de 20 articles d’archéologie, mais la liste ne cessera de s’allonger. Il écrit pour de multiples revues : Musée des familles, Gazette des Beaux-arts, Chronique des Arts, Revue de l’Art ancien et moderne, Revue de Paris, Revue des deux mondes… Comme naturaliste, il publie notamment dans La Nature, La Revue encyclopédique, La Revue horticole et surtout les Annales de la Société entomologique de France, société dont il deviendra vice-président. Il donne aussi tous les articles d’archéologie médiévale du Nouveau Larousse illustré, l’ensemble des articles d’entomologie, à partir de 1894 et depuis la lettre H, de la Grande Encyclopédie, des milliers d’articles de zoologie pour le Grand Dictionnaire de Pierre Larousse et le Nouveau Larousse illustré (1897-1906) et les 20000 articles d’histoire naturelle du Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français. On doit ajouter à cette production de nombreux ouvrages de vulgarisation. En tant qu’archéologue et historien, il s’est surtout intéressé aux armes et aux costumes. On lui doit ainsi une savante étude sur Les Armes (1886), où se manifeste sa prédilection pour les armures et les épées et un Dictionnaire du costume du Moyen Âge au XIX e siècle (sans doute publié en 1903), qui semble avoir été conçu comme une première étape dans un projet de Musée du Costume. Maindron a d’ailleurs été membre fondateur, et vice-président, de la Société de l’Histoire du costume15. Dans son œuvre de naturaliste, on cite surtout Les Papillons (1888).

  • 14  Ibid., p. 503. Les Maindron habitaient alors (...)
  • 15  Cette société, dont le siège se trouve à (...)

C’est principalement dans le domaine de l’entomologie qu’il semble avoir cherché une place qui le situe au-delà du statut d’amateur, comme l’atteste le soin avec lequel il a rédigé la Notice des travaux scientifiques le concernant. Dès 1875, il fréquente le laboratoire du Muséum, sous la protection de Künckel d’Herculais, qui lui présente notamment le professeur Blanchard dont il est l’assistant. C’est ce qui lui permettra de faire sa première mission, alors qu’il a à peine vingt ans, et quelques autres qui seront en partie financées par le Muséum. Maindron est chargé de récolter des insectes pour les collections nationales, il apprend le métier au Muséum, mais il n’a, pour autant, jamais réussi à obtenir de poste de titulaire. Il a été, entre 1882 et 1884, chef des travaux pratiques en zoologie à l’École normale de travail manuel, mais à son retour de Sumatra, l’école a disparu et il n’est pas recasé. Sur cette carrière finalement manquée, les notices biographiques sont d’une remarquable discrétion. L’article nécrologique de Louis Coquelin, par exemple, se contente d’indiquer au détour d’une phrase qu’il a été « attaché au Muséum16 ». En tout état de cause, il n’a jamais été titularisé « aide-naturaliste », comme le prétendent certaines notices. C’est un conflit bien précis qui semble pourtant à l’origine de la ruine des ambitions de Maindron et dont on trouve la trace dans les papiers personnels conservés à la Bibliothèque de l’Institut : en janvier 1887, Maurice Maindron publie dans La Nature un article décrivant « la sauterelle de Java », indiquant qu’il n’a pas retrouvé le specimen du Muséum et ne disant mot des travaux du professeur Blanchard ; ce dernier manifeste immédiatement son indignation et renvoie à l’exemplaire du Muséum, niant qu’il ait jamais été introuvable. Il interdira publiquement l’accès des collections à Maurice Maindron17. Est-ce cet incident, ou l’espoir déçu, plus tard, d’une titularisation après avoir espéré que le poste devenu vacant de Blanchard revienne à Künckel et le fasse ainsi recruter sur son propre poste d’assistant, qui le poussera finalement à publier un roman à clefs très satirique – son seul « roman moderne », comme l’indique le sous-titre – sur les milieux savants du Muséum, L’Arbre de science (1906) ? La vigueur de la charge manifeste en tous cas l’accumulation de la rancœur. Maindron décrit avec précision la rigidité des hiérarchies et le statut professionnel précaire des « voyageurs-naturalistes », dont il a fait partie ; il offre, avec le personnage de Mirifisc, une caricature féroce du directeur du Muséum, Émile Perrier ; et surtout, il laisse entendre, par le biais du jeune héros, Lionel Gauguet, arriviste prêt à tout pour réussir et qui finira, grâce à ses relations politiques et mondaines et en s’attribuant les travaux d’autrui, par obtenir une chaire de prestige, que les carrières du Muséum sont essentiellement affaire de réseaux et de tripatouillages18.

  • 16  « Maurice Maindron », Larousse mensuel (...)
  • 17  Bibliothèque de l’Institut, Papiers de (...)
  • 18  Voir Yves Cambefort, Des Coléoptères, des (...)

Le roman oppose aux authentiques chercheurs, souvent dénués de diplômes mais formés par les voyages et l’observation, des universitaires ignorants et rongés par l’ambition, affirmant qu’« on peut faire un professeur d’histoire naturelle, mais [qu’]un naturaliste se fait tout seul19 ». Cet éloge de l’autodidactisme reflète la situation de quelqu’un dont l’expertise n’a eu de véritable reconnaissance qu’en marge des grandes institutions savantes de son temps, avec lesquelles il a entretenu une relation contrastée, voire franchement conflictuelle. Maindron a surtout trouvé sa place dans les sociétés érudites, et sa revanche dans l’usage sourcilleux d’un savoir souvent invoqué dans le cadre de débats par le biais des revues auxquelles il collabore ou au détour de telle page d’un de ses livres. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’histoire et de l’archéologie, qui nourrit sa veine romanesque. On le voit, par exemple, croiser le fer avec Alcius Ledieu en 1894 dans la Chronique des Arts sur « le prétendu massacre des habitants de la ville de Nesle, massacre qui n’a jamais eu lieu », ou évoquer avec une certaine hauteur, dans Les Armes, le jeu inexact des comédiens dans les pièces historiques où on les voit tenir incorrectement leurs épées… Il adopte la même posture en tant que littérateur spécialisé dans les « récits du temps passé ». Louis Coquelin le note justement : « Sa verve sarcastique s’exerçait contre les écrivains ou illustrateurs qui, confondant les temps, mêlaient des pièces d’armures d’époques différentes20. »

  • 20  Larousse mensuel illustré, op. cit., p. 212.
  • 21  Paul Souday, Les Livres du Temps, recueil (...)

Il est assez probable que cette position un peu marginale, en dépit d’une certaine autorité, ait contribué à entretenir, autant qu’à révéler, un tempérament que la plupart des témoins contemporains s’accordent à reconnaître acariâtre, voire franchement grincheux et insociable. Ces notations apparaissent dans un certain nombre de textes nécrologiques ou d’hommages posthumes, ce qui incline d’autant à penser qu’il s’agissait là d’un trait de personnalité particulièrement frappant. Tout porte à croire, d’ailleurs, que Maindron se plaisait à entretenir, par pose, une rudesse digne de ses modèles, les reîtres du XVIe siècle. Paul Souday écrit en 1912 : « Maurice Maindron avait le caractère très noble et un peu incommode d’un Alceste. Ses indignations étaient fréquentes, et généralement justes : mais elles s’exprimaient sans ménagements21. » Son de cloche analogue chez Louis Coquelin : « Dans sa conversation, Maurice Maindron jugeait ses contemporains avec la sévérité un peu chagrine d’un misanthrope. Ni les réputations consacrées, ni les situations établies n’intimidaient sa verve22. » Il arrive que les formules soient moins amènes : Hélène Maindron s’indignera ainsi auprès de Marcel Prévost d’un papier sans tendresse du 30 juillet 1911, qui stigmatise « le détestable caractère » et la « méchante humeur » perpétuelle du défunt23 ; en compagnie, la belle-mère cubaine de Maindron glisse qu’il a pu se montrer « oun mauvaise soupe au lait24 » ; en privé, elle révèle qu’elle ne supporte ce « monstre d’égoïsme25 », que « parce qu[’elle] tremble qu’Hélène ne le prenne en horreur et ne brise sa propre vie26 » en se séparant de lui. Si l’auteur des Trophées, se montre plus discret à l’égard de son gendre, il le taxera un jour de « muffle [sic]27 ».

  • 22  Op. cit.
  • 23  Bibliothèque de l’Institut, Mss 5693.
  • 24  Cité par René-Louis Doyon, Mémoire d’homme (...)
  • 25  Lettre de Pierre Louÿs à sa femme Louise (...)
  • 26  Rapporté dans une lettre de Pierre Louÿs à (...)
  • 27  Dans une lettre datée du 3 mai 1904, Pierre (...)
  • 28  Lettre de Pierre Louÿs à son épouse Louise (...)

Lorsqu’en 1904, Hélène rentre quai Bourbon après avoir été hospitalisée, son époux ne daigne pas « descend[re] l’escalier pour la recevoir : il l’atten[d] en haut !28 », manque d’attention qui heurte passablement la mère de la malade, et que Pierre Louÿs ne manquera pas d’ébruiter. Quelle autre attitude pouvait adopter l’individu qui s’identifiait à ce forceur de femmes qu’il décrira sous les traits de Clérambon ? Aux premiers temps de leurs noces déjà, le 19 mars 1900, Hélène écrivait à sa sœur Marie de Régnier qu’elle était très heureuse de s’être occupée elle-même de décorer son cabinet de toilette : « Maurice déclare qu’il est ignoble, que c’est un véritable cabinet de toilette de grue29 ». On n’est pas plus galant ! Serait-ce que le fanfrelucheux goût fin de siècle ne pût que sembler tristement vulgaire à cet homme visiblement mal satisfait de son temps et amateur d’époques reculées correspondant mieux à sa nostalgie d’une énergie perdue ? Nouveau Des Esseintes, Maindron s’applique pourtant à se créer un bastion exotique, un îlot dans l’Île de la Cité. Home singulier que le sobre Régnier décrit avec force raillerie, à l’époque du mariage d’Hélène : « je suis allé […] voir [les Maindrons] dans leur île. On se croirait chez un rajah, un cacique ou un condottière. Aux murs tendus d’étoffes des Indes pendent des arcs, des javelots, des épées, des rapières. Il y a des oiseaux empaillés, des papillons, des insectes, des livres, un bouddha de pierre transparente qui ressemble à du frai de grenouille. Dans l’antichambre on voit une vitrine de babouches et deux selles de cheval avec leur harnachement, et pour finir Hélène emporte un sac de voyage en peau de python30 ».

  • 29  Bibliothèque de l’Institut, Mss 5693.
  • 30  Lettre de Henri de Régnier à Pierre Louÿs, (...)
  • 31  Henri Desbordes, op. cit., p. 505.

Celui qui occupait une partie de ses loisirs à ciseler lui-même quantité « d’épées et de dagues sur le modèle de celles du XVIe siècle31 » a en effet affiché une prédilection toute stendhalienne pour ces temps de la Renaissance, mais aussi de la violence politique et religieuse où se révèlent, selon lui, les forts caractères ; il lui rend un hommage appuyé dans Les Armes et en fait le cadre préférentiel de ses productions romanesques. Louis Coquelin peut ainsi écrire : « Il connaissait admirablement le XVIe siècle, qu’il aimait, qu’il mettait au-dessus des autres, et dont il avait comme la nostalgie. Il regrettait le bon temps où la vie était mouvementée, pleine de risques, où l’on échangeait force horions avec les huguenots […] Il était lui-même un homme du XVIe siècle32. » René Doumic ne dit pas autre chose dans l’éloge mortuaire prononcé lors des obsèques de son ami : « Les époques que préfère le romancier, c’est le XVIe siècle, c’est le temps de Louis XIII, les moments où la plante humaine poussait plus libre et plus vigoureuse. Ses héros, violents, téméraires, sensuels, hardis, présomptueux et ingénus, ont tous ce trait en commun qu’ils sont des types d’énergie entière33. »

  • 32  Larousse mensuel illustré, loc. cit.
  • 33   Éloge funèbre de Maurice Maindron, op. cit. , (...)
  • 34  Henri de Régnier, De mon temps…, op. cit., (...)

Les témoignages des familiers de Maurice Maindron ne contredisent pas l’image de dandy que nous en donne le portrait inséré dans l’album Mariani : l’homme apparaît comme un individu « de solide carrure, les épaules larges, […] le visage coloré et barré d’une forte moustache, le cou engoncé d’une grosse cravate qui lui relevait le menton et lui donnait un air d’arrogance et de défi […]34 ». Autoritaire mais précieux, Maindron vit dans l’écartèlement.

  • 35  Ibid., p. 74.

Antoine Albalat considère qu’il représente « le bourru classique, parfaitement aimable et jovial », « toujours grondant contre quelque mauvais poète ou quelque romancier ridicule35 », « l’homme aimable et grincheux, l’érudit agressif, le reître jovial », d’un « despotisme […] toujours poli36 ». Alors que le siècle réactive le dogme de l’aristocratie de l’esprit, Maindron se complaît dans une pose de patricien. Un observateur rapporte combien il abhorrait les « familiarités précoces », même entre pairs : « Un soir, le poète Dumas, l’auteur d’Hélène, jouée à Orange, se trouvant pour la première fois au Vachette à côté de lui, se met à nier l’immortalité de l’âme et, dans le feu de la discussion, frappe sur l’épaule de Maindron en disant : Hein ! mon vieux ! ça te la coupe ! Maindron, suffoqué, se contente de toiser son interlocuteur et reste muet, la canne entre les genoux, baissant la tête, comme s’il n’avait rien entendu. Un moment après, seul avec lui, comme je blâmais cette incartade : Ce n’est rien pour l’instant, me dit-il, mais c’est la suite… Comment me parlera-t-il plus tard ? 37 ».

  • 36  Antoine Albalat, Trente ans de quartier (...)
  • 37  Ibid.
  • 38  José Maria de Heredia – Pierre Louÿs, C orre (...)

Indubitablement, Maindron se retrouve plus dans les rudes cavaliers que peignent des romans tels que Le Tournoi de Vauplassans ou M. de Clérambon que parmi les dentelles des petits-maîtres. La correspondance entre Heredia et Pierre Louÿs – autre gendre du poète – nous apprend à cet égard qu’on a pu le surnommer « Clérambon », du nom de son peu amène héros38. Ami mais d’abord rival de Saint-Cendre (les deux romans se suivent), Clérambon est un tempérament froid, cynique, plein d’une distance ironique à l’égard de son entourage qui en fait un acide moraliste, mais aussi un homme capable de dissimuler sous un masque impavide les ravages d’une passion amoureuse contrariée. Que les contemporains de Maurice Maindron le connaissant bien aient pu percevoir la part autobiographique du roman en dit assez long sur le personnage. Cet Alceste des temps modernes est du reste prêt à rompre en visière, sinon à tout le genre humain, du moins à sa propre famille : il a, par exemple, été en conflit ouvert avec Pierre Louÿs en 1903 pour une sombre histoire de bouquet39 offert par ce dernier à Hélène Maindron, se montrant d’une jalousie assez brutale pour que son beau-frère envisage, de guerre lasse, un duel40 ! Maindron soupçonnait-il que son épouse, jalouse de ses deux sœurs qui convoitaient Louÿs, s’était par le passé abandonnée à ce dernier, sans qu’il ne détourne le regard ? L’objet de la rivalité entre les deux hommes semble tout autant la considération du « père » et maître Heredia.

  • 39  Le 13 avril 1904, Louÿs ayant porté, de la (...)
  • 40  Ibid, lettre de Pierre Louÿs à Heredia (28 (...)
  • 41  Notes inscrites sur la lettre d’Hélène (...)

Le mariage de Maindron avec Hélène de Heredia, fille cadette du poète, lui a pourtant ouvert les portes d’un cénacle et d’un réseau mondain précieux, sans parler de la Légion d’honneur obtenue un an plus tard grâce à l’« entregent » de son épouse. On est en effet en droit de penser que les accusations portées par Pierre Louÿs, bien qu’il détestât son gendre, couvrent plus que de la médisance ; de l’intercession des dames dépend alors fréquemment l’aboutissement de la course aux décorations. Louÿs le rappelle, rageur, dans un commentaire qu’il ajoute à une lettre de la très respectable Hélène Maindron, qui l’avait autrefois assiégé de séductions : «  la même qui en 1899 vint chez moi, se coucha sur mon lit, se dépoitrailla et partit furieuse de n’avoir pu me prendre à ses sœur ; la même aussi que l’ignoble Maindron envoya seule chez son ancien flirt demander pour lui, et obtenir, la croix41 ».

  • 42  Bibliothèque de l’Institut, Mss 6291. Une (...)

Pierre Louÿs et Henri de Régnier ne sont-ils pas ses beaux-frères ? Certes, l’écrivain qu’il est alors déjà n’a plus vraiment besoin d’appui pour se faire éditer. Le Tournoi de Vauplassans, son premier grand roman historique, est couronné par l’Académie française en 1895, comme le seront les Récits du temps passé parus en 1899 ; il a aussi confirmé son talent avec Saint-Cendre en 1898. En revanche, comme l’atteste d’ailleurs une partie de sa correspondance avec Henri de Régnier42, il a compté sur ses relations pour les publications ou les comptes rendus en revue.

  • 43  Pierre Labracherie, La Vie quotidienne de la (...)

Par son allure et ses manières de dandy, Maindron rappelle Jean Moréas, qui fut pour lui un maître, et un rival qu’il s’est permis quelquefois de brocarder. Le chef de file de l’École Romane, ayant hérité du « titre de prince des cafés littéraires43 » à la mort de Verlaine, réunissait quotidiennement le cercle de ses admirateurs au café Vachette, situé à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue des Écoles. L’homme au monocle est un singulier bohême, qui compte parmi ses fidèles « des gens de mœurs régulières et sédentaires menant une vie modeste, mais assurés du lendemain44 ». Maindron est de ceux-là, même si sa vocation d’entomologiste vivifie un tempérament plus aventureux que celui de ses compagnons. Son beau-frère Henri de Régnier rappelle qu’il a été amené, dans sa collecte d’insectes, à «risqu[er] sa peau », au point qu’il a manqué de « périr [sic] de dysenterie dans une île de l’Océanie, où le voilier sur lequel il naviguait l’avait déposé seul aux soins d’une peuplade d’anciens cannibales dont il n’eut d’ailleurs qu’à se louer45 ».

  • 44  Ibid., p. 176.
  • 45  Henri de Régnier, De mon temps…, op. cit., (...)
  • 46  Antoine Albalat, Souvenirs de la vie (...)

Au café Vachette, où Moréas se rend tous les jours, on cause poésie, on aborde les débats du moment, entre deux parties de dominos. C’est là que Maindron rencontre nombre des individus qui transmettront aux générations suivantes son souvenir, tels le critique Paul Souday ou le journaliste littéraire André Billy. Plusieurs observateurs le peignent déjà en grand contradicteur. Lui seul ose par exemple se dresser contre le pape Moréas, de nature généreuse bien que narcissique. Maindron ironise ainsi au sujet de celui qui se considère comme « le plus grand poète du siècle » : « […] Moréas souriant et indigné finit par lui dire :  Vous n’avez pas l’air de vous douter, Monsieur Maindron, que je n’ai fait que des chefs-d’oeuvre. Maindron, toujours malicieux, s’inclina et, écartant les bras, rendant les armes :  Nous savons ça, mon cher Moréas… Nous savons ça… Mais c’est toujours intéressant de l’entendre de votre bouche 46 ». Le fait est que la verve de Moréas obscurcit celle de Maindron, en perpétuelle quête de reconnaissance. Ce dernier va donc créer son propre groupe autour d’un autre comptoir du Quartier Latin. Au café Steinbach, boulevard Saint-Michel, c’est vers lui que tous les regards sont tournés… jusqu’à minuit, du moins. Eugène Monfort, le fondateur de la gazette littéraire Les Marges , juge dans Vingt-cinq ans de littérature française que « le Steinbach […] était le café de Maurice Maindron, comme le Vachette était celui de Moréas47 ». Seulement, le Vachette bruit quotidiennement des conversations littéraires, lorsqu’on ne se rassemble que le mercredi et le samedi au Steinbach. Dans un nuage de fumée48, le maître de cérémonie s’y met perpétuellement en scène, se livrant à « un assaut d’érudition » avec le philosophe anti-positiviste Émile Meyerson, qui défendait dans Identité et réalité (1908) une épistémologie réaliste. Dans les chroniques « anecdotiques » qu’il livrait au Mercure de France, Guillaume Apollinaire s’attarde, moins d’un mois après le décès de Maindron49, sur le patron de cette « académie de brasserie » qu’on a nommé « le Philosopharium50 ». Là encore, la satisfaction d’exercer une magistrature totale sur les habitués – Louis Dumur, Georges Le Cardonnel, René Dalize, le musicien Dubreuilh, l’architecte Tellier, l’administrateur du Trocadéro Louis Bertrand, Roger Pressot – est de courte durée pour la Cendrillon de Lettres : car « sur les minuit arrivait Moréas et la conversation se divisait. On se dispersait, les uns rentraient chez eux, les autres allaient finir la nuit aux Halles ou ailleurs51 ».

  • 47  Eugène de Monfort dir., Vingt-cinq ans de (...)
  • 48  Maindron semble avoir été un gros fumeur : (...)
  • 49  À la date du 16 août 1911.
  • 50  Apollinaire mentionnait déjà Maindron dans (...)
  • 51  Eugène de Monfort dir., Vingt-cinq ans de (...)
  • 52  Qui êtes-vous ? Annuaire des contemporains (...)

La surface mondaine de cette figure de la bohême littéraire parisienne se mesure aussi aux lieux où paraissent des notices le concernant : ainsi, il a une entrée dans une sorte de Who’s who du temps, en 1909 et 1910 et apparaît alors comme une notabilité assez considérable52. Mais brouillé avec beaucoup de monde et ne pouvant plus s’appuyer sur Heredia (mort en 1905), il ne paraît pas très surprenant qu’il échoue, en 1910, à entrer à l’Académie française. Sans doute le directeur du Muséum, Émile Perrier, dont on a vu qu’il avait eu des raisons de se plaindre de L’Arbre de science, mais qui était aussi très puissant à l’Institut, a-t-il pu saboter la campagne53. L’épisode n’a pas dû arranger le caractère de cet atrabilaire, dont la mort en 1911, selon plusieurs témoignages concordants, semble imputable à un cancer digestif. Il laisse plusieurs romans et nouvelles, et une œuvre considérable d’érudition.

  • 53  L’hypothèse est retenue par Yves Cambefort, (...)
  • 54  1863-1954. Géographe, directeur de la (...)

Le territoire des savoirs, par Sarah Mombert et Stéphanie Dord-Crouslé

Toutes les notices biographiques consacrées à Maurice Maindron soulignent son érudition, et le lien étroit qu’elle entretient avec son écriture.

Pour tenter de cerner les domaines couverts par cette érudition, on peut se reporter aux articles signés Maindron (seul ou en collaboration) dans le Nouveau Larousse illustré (Larousse, 1898-1907). Dans la liste des « principaux articles » du volume 1 (A-Bello), on relève sous le nom de Maindron les entrées suivantes : Adoubement ; Adrets (baron des) ; Afrique ; Arbalète- Arbalétrier ; Arbre (Icon.) ; Archer ; Arme (Arch.) ; Armée (Gaule-Révol.) ; Armement ; Armoiries-Armures ; Arquebuse-Arquebusier ; Artillerie (Anc.) ; Barde (Arch.)- Barbute ; Bassinet ; Bâton (Arch.). On voit que Maindron est considéré comme un expert dans le domaine des armes anciennes. Lorsqu’il contribue à un article de botanique (« Arbre »), c’est pour la partie iconographique.

Si l’on tente de cerner plus finement la participation de Maindron aux articles collectifs du Nouveau Larousse illustré, on peut conclure que, là aussi, son érudition est reconnue dans des domaines bien précis. Ainsi, des 11 sections qui composent l’article « Afrique », il est probable que seules les sections « Flore » et « Faune » doivent lui être attribuées. Les autres, qui concernent la géographie physique, le climat et les peuples d’Afrique relèvent plus, en effet, des domaines de compétence respectifs de ses co-auteurs, le géographe Henri Froidevaux54 et l’ethnologue René Verneau55. Il est remarquable que l’article soit un simple collage de ces trois points de vue du géographe, du naturaliste et de l’ethnologue sur l’Afrique, sans aucun effort pour développer des analyses historiques et culturelles ; cette absence, qui traduit essentiellement un préjugé d’époque selon lequel l’Afrique serait un continent « naturel » ou « primitif », n’est nullement compensée par des connaissances historiques que Maindron aurait pu chercher à apporter, fussent-elles de seconde main.

  • 55  1852-1938. Le Dr René Verneau, anthropologue, (...)
  • 56  Cette évocation des tissus indiens a été (...)

Même — ou surtout — dans une entreprise encyclopédique comme celle du Nouveau Larousse, l’expertise de Maindron semble donc cantonnée à des domaines précis : les sciences naturelles, l’archéologie, l’armement, la héraldique, la gravure.

Le territoire des passions : les insectes, l’Inde, les armes

Les différents domaines dans lesquels s’investit l’érudition de Maindron sont, dans son écriture, fréquemment liés, témoignant du fait qu’ils représentaient pour lui des passions privées, voire des obsessions, autant que des savoirs professionnels.

L’entomologie

Pour Maindron, la passion pour l’entomologie est la passion-mère. Les contemporains affirment souvent que son intérêt pour les armures provient de sa fascination pour les carapaces des insectes. En effet, nombre de ses œuvres intègrent des remarques sur les insectes, sans souci de respecter la cohérence scientifique de l’objet traité, ce qui témoigne de la place centrale de l’entomologie dans les passions scientifiques de l’auteur.

Dans le chapitre de L’Art Indien consacré à la broderie, une citation de Théophile Gautier devient le prétexte à montrer son érudition d’entomologiste. La belle phrase de Gautier (« Le luxe indien a voulu engager une lutte directe avec le soleil… Dans un tulle d’argent, il fait palpiter des ailes de cantharides, émeraudes dorées qui semblent voler encore »56) est citée de seconde main, d’après le Rapport sur les arts décoratifs de Didron (1878), ce qui indique que Maindron l’a notée au cours d’une lecture utilitaire, et non pour ses qualités littéraires. Surtout, Maindron ne peut s’empêcher de la corriger, dans une note : « Ce ne sont pas des ailes de cantharides, mais des élytres de divers coléoptères serricornes appartenant à la famille des buprestides. Les buprestes les plus communément employés sont des sternocera et des chrysochroa 57. »

  • 57  P. 204, n. 1.
  • 58  On le trouve aussi dans d’autres œuvres du (...)

L’alchimie, par Stéphanie Dord-Crouslé

L’alchimie est un thème reparaissant dans le Tournoi de Vauplassans 58. Il est développé en étroite liaison avec le personnage du baron Jacques Grillaut de Morguen, en particulier au début du troisième chapitre de la première partie (qui décrit le laboratoire de l’alchimiste et pose la psychologie et les antécédents du personnage), dans le cinquième chapitre de cette même partie (à l’occasion d’une discussion entre Morguen et le pasteur Onimus Kalbhaus), et dans le premier chapitre de la troisième partie (quand la Ménardière s’emploie à obtenir de Morguen ses secrets en la matière). Il est probable que Maindron s’est fortement inspiré des recherches de Marcellin Berthelot pour écrire ces pages. On manque de faits établis qui permettraient d’affirmer que le romancier a particulièrement fréquenté le savant chimiste 59 ou consulté ses ouvrages, mais il est pour le moins certain qu’ils ont collaboré à plusieurs entreprises éditoriales, comme La Grande Encyclopédie (qui paraît sous la direction de Berthelot entre 1886 et 1902) ou La Nature. Revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l'industrie.

  • 59  En revanche, d’après Antoine Albalat, (...)
  • 60  Préface de l’auteur [datée du 15 décembre (...)

Berthelot s’est particulièrement intéressé aux alchimistes grecs dans les années 1880 et ses travaux se décomposent en trois parties :

Un ouvrage historique et philosophique : les Origines de l'Alchimie ;

Une publication des textes, avec traduction : la Collection des Alchimistes grecs, c'est-à-dire les documents positifs sur lesquels le précédent ouvrage est fondé ;

Enfin, une Introduction à la Chimie des anciens et du moyen âge, […]60.

  • 61  Ibid., p. v.

Le but poursuivi par Berthelot était de « faire entrer dans l'histoire positive une science singu lière, réputée purement chimérique et citée d'ordinaire comme la preuve des aberrations de l'esprit humain61 ». En expliquant comment « l'alchimie, cette science en partie réelle, en partie chimérique, est sortie des pratiques des orfèvres et métallurgistes égyptiens62 », Berthelot aspirait à éclaircir toutes ses obscurités et à la vider de son hermétisme, c’est-à-dire à « pénétr[er cette] vieille énigme63 ».

  • 62  Ibid., p. vj.
  • 63  Ibid., p. xij.
  • 64  Ibid., p. 152.

A la lecture du Tournoi, les probables références aux questions traitées par Berthelot apparaissent nombreuses. Quelques exemples suffiront à le montrer. Ainsi, pour souligner la profondeur du malaise qui a saisi Morguen depuis qu’il est amoureux de Madeleine de Gardefort, Maindron écrit : « La pierre philosophale ne le tentait même plus, et il suspectait l’alchimiste Olympiodore et sa formule de l’Écrevisse, vague et mystérieuse, soi-disant bonne pour transmuter les métaux » (I, 3). Or, dans l’Introduction à l'étude de la chimie des anciens et du moyen âge (voir la Figure 1), Berthelot reproduit et commente ce sibyllin énoncé, cette « formule mystérieuse, qui était réputée contenir le secret de la transmutation64 ». Plus loin dans son ouvrage, le chimiste revient sur ce problème et le relie explicitement aux manuscrits d’Olympiodore qui contiennent eux-aussi « la mystérieuse formule de l’Ecrevisse, laquelle était réputée contenir le secret de la transmutation65 ».

  • 65 Ibid., p. 304.
  • 66  Origines de l'alchimie [1885], Reprod. de (...)

Marcellin Berthelot, Introduction à l'étude de la chimie des anciens et du moyen âge, Paris, Georges Steinheil, 1889, p. 152

Dans le même chapitre de son roman, Maindron mentionne par deux fois un animal symbolique très important du canon alchimique : le serpent Ouroboros. Il apparaît d’abord au détour d’une réflexion de Morguen : Marie la Juive « n’avait pas bien saisi la parabole du serpent Ouroboros, et était tombée dans les exagérations des Ophites ». Puis, le serpent est l’objet d’une longue citation prétendument extraite de l’œuvre de Paracelse que Morguen « avait collationnée avec des gloses manuscrites sur des pages de parchemin interfoliées et aussi sur les marges » :

Le serpent est pour les Ophites le symbole de la Divinité même, du principe de toutes choses. Fils du limon qui l’entoure, il s’y nourrit, prouvant ainsi la puissance de la matière humide. Subtil, bienfaisant, inengendré, il enserre de ses replis cette substance première sans laquelle ni lui ni rien ne sauraient exister. Telle est la religion des Ophites, des Naasséniens qui adoraient Ouroboros à Hiérapolis en Phrygie. Ouroboros, serpent qui se mord la queue, est le principe et la fin de toutes choses.

Si Paracelse cite bien l’Ouroboros, le texte lu par Morguen semble aussi très proche des pages que Berthelot consacre à cet animal symbolique dans les Origines de l’Alchimie et dont il propose une représentation dans l’Introduction à l'étude de la chimie des anciens et du moyen âge (voir la Figure 2) :

Le serpent ou dragon qui se mord la queue ouroboros est […] le symbole de l’œuvre, qui n’a ni commencement ni fin.. […] Le serpent qui se mord la queue était adoré à Hiérapolis en Phrygie, par les Naasséniens, secte gnostique à peine chrétienne. Les ophites, branche importante du gnosticisme, comprenaient plusieurs sectes qui se rencontraient en un point, l’adoration du serpent, envisagé comme le symbole d’une puissance supérieure ; comme le signe de la matière humide, sans laquelle rien ne peut exister ; comme l’âme du monde qui enveloppe tout et donne naissance à tout ce qui est, le ciel étoilé qui entoure les astres ; le symbole de la beauté et de l’harmonie de l’univers. Le serpent ouroboros symbolisait donc les mêmes choses que l’œuf philosophique des alchimistes. Le serpent était à la fois bon et mauvais. Ce dernier répond au serpent égyptien apophis, symbole des ténèbres et de leur lutte contre le soleil. l’ophiouchos, qui est à la fois un homme et une constellation, joue un rôle essentiel dans la mythologie des Pérates, autres Ophites ; il prend la défense de l’homme contre le méchant serpent. Nous le retrouvons dans Olympiodore66.

  • 67  « Examen critique au point de vue de (...)

Marcellin Berthelot, Introduction à l'étude de la chimie des anciens et du moyen âge, Paris, Georges Steinheil, 1889, p. 159.

S’il n’est pas du tout à exclure que Maindron ait croisé la lecture de Berthelot avec celle, directe, de textes-sources, il n’en reste pas moins que le commentaire critique et la reconstruction historique que propose le chimiste positiviste lui ont sûrement été d’une grande utilité.

Cette information multiple se confirme d’ailleurs dans la mesure où Maindron a peut-être aussi eu recours aux travaux, légèrement plus anciens, d’un autre grand chimiste contemporain : Eugène Chevreul (1786-1889) qui fut directeur du Muséum d’histoire naturelle. Ainsi, dans le premier chapitre de la troisième partie du Tournoi, lorsque la Ménardière s’ingénie à percer les secrets détenus par Morguen, celui-ci lui enjoint de se « pénétre[r] des nécessités hermétiques » :

Si le vautour vole sans ailes et crie sur la montagne, disant : « Je suis le blanc du rouge et le rouge du blanc, et le citrin enfant du rouge », cela indique clairement deux vérités fondamentales : le mercure philosophal est cuit, puis il se réduit en une pierre parfaite. Le rouge, qui est cette perfection même, a fait briller au cours de son travail toutes les couleurs. Et voyez comme c’est simple !

Or, on reconnaît ici le décalque d’un passage du Livre secret du philosophe hermétique médiéval Artéphius dont Chevreul a commenté une autre œuvre dans un mémoire présenté à l’Académie des sciences67 :

  • 68  Ibid., p. 17.

Et partant on dit que la pierre naît sagement en l'air, parce qu'elle est entièrement spirituelle. Car ce vautour volant sans ailes, crie sur la montagne, disant : je suis le blanc du noir, et le rouge du blanc, et le citrin enfant du rouge, je dis vrai, et ne mens point.

Il est d’ailleurs intéressant de remarquer ici que la citation faite par Maindron est approximative et ne satisferait pas un véritable connaisseur du savoir alchimique. Le romancier met donc à profit des lectures qui montrent son intérêt certain pour l’alchimie et le courant positiviste qui s’empare de cette science ancienne pour (tenter de) la vider de ses mystères. Mais il insiste essentiellement sur le côté hermétique et ésotérique de ce savoir ancien et les strates multiples de sa constitution. L’alchimie lui offre un univers attrayant, riche de mots et de tournures originales, et aux confins incertains. Aussi l’imprécision des emprunts ne le dérange-t-elle pas…

L’Inde, par Sarah Mombert

Nourrie par les voyages d’étude qu’il fit en tant que voyageur-naturaliste, la connaissance qu’avait Maindron de l’Inde du Sud se traduit dans son œuvre par la publication de plusieurs ouvrages, tant érudits qu’autobiographiques ou fictionnels, ayant l’Inde pour objet.

L’imaginaire indien inspire aussi un bref roman, La Gardienne de l’idole noire, dédicacé à Henri Lavedan et daté du 21 juillet 1908. L’intrigue du roman, située au XVIe siècle, mêle roman de cape et d’épée, à travers le personnage principal, l’aventurier Gianbattista, roman indien, par l’intermédiaire de Souriadévi, la gardienne de l’idole noire, et récit mi-fantastique mi-frénétique, mettant en scène, par exemple, un singe géant que le héros découpe en morceaux dans un récit de plusieurs pages d’un style complaisamment répugnant. Gianbattista, narrateur du récit de sa propre vie, fait preuve d’autant de détachement que le romancier en montre envers la construction de son ouvrage. Le laisser-aller narratif dont témoigne ce récit indien peut laisser penser que le projet romanesque, plus fantaisiste qu’érudit, n’emportait pas totalement l’enthousiasme de Maindron.

Il en va tout autrement des récits de voyage en Inde, qui témoignent à la fois de la passion que Maindron portait aux paysages, à la faune et à la flore de la péninsule et du souhait de transmettre, sous une forme accessible et plaisante, les connaissances accumulées lors de ces voyages. Les populations locales, en revanche, l’attirent peu, et son évocation des foules côtoyées sur les marchés témoigne d’un préjugé largement défavorable aux populations indigènes : « Prenez, si vous voulez, cela pour une boutade, mais Colombo serait le plus charmant des pays si l’on en supprimait les habitants68. »

  • 69  Société française d’édition d’art, (...)

Ouvrage de pure érudition, L’Art indien 69 affiche, au contraire, une exigence de sérieux que ne viennent compenser que quelques saillies spirituelles, adressées par exemple aux archéologues anglais, « auxquels on ne peut reprocher un excessif enthousiasme »70 et qui pourtant reconnaissent le caractère remarquable des pagodes dravidiennes. La structure de l’ouvrage, illustré de planches gravées, traduit la prédominance de l’archéologie sur les autres arts dans les intérêts de l’auteur : les trois premiers chapitres, comprenant de nombreuses subdivisions, lui sont consacrés. De nombreuses pages décrivent les produits des arts décoratifs et de l’artisanat indien, ce qui témoigne par un biais détourné de la façon dont Maindron voyageait pour acheter des objets destinés à enrichir les collections européennes, y compris sa collection privée.

  • 70  P. 69.
  • 71  Les Armes, Ancienne Maison Quantin, 1886, (...)

Armes et armures, par Sarah Mombert

Maindron a découvert très jeune la collection d’armes de l’Armeria de Madrid, à laquelle il a consacré plusieurs articles. Sa connaissance des armes blanches du passé est complétée par un savoir très précis sur les ateliers d’armurerie français, italien et espagnol du XVe au XVIIe siècle, comme le montre le « Répertoire des marques d’armuriers les plus fameux » placé en annexe de son ouvrage sur Les Armes 71.

  • 72  P. 297-298.

Ce livre décrit les armes blanches depuis l’âge de pierre jusqu’au XVIIIe siècle, avec un dernier chapitre (« Aperçu général sur les temps modernes », chap. X) où l’auteur indique à l’attention du Ministère de la guerre les défauts des sabres contemporains et de leur maniement. Illustré de nombreuses planches, l’ouvrage met en valeur l’érudition concrète et théorique de l’auteur, qui renvoie aux traités d’escrime du temps pour établir la position correcte des mains. Conformément à sa croyance en la nécessité pour l’artiste qui représente le passé d’en donner une évocation la plus précise possible, il note que, faute de documentation adéquate, les comédiens de théâtre ne tiennent pas leurs armes correctement, et appelle les artistes à s’inspirer de sa démarche.

La prédilection de l’auteur va à la Renaissance, dans laquelle il voit l’apogée de l’art ornemental de l’armement. Il montre que, dès le XVIIe siècle, « la décadence de l’armure », due à l’importance croissante de l’infanterie et des armes à feu, fait rapidement perdre à cet art son raffinement. Le temps de la chevalerie, dont Maindron regrette la fin, est l’objet de développements fortement nostalgiques. L’interprétation de l’histoire de France par l’auteur découle entièrement de ce jugement esthétique plus qu’idéologique : « en vain Louis XIII essaya-t-il de réagir contre cette décadence de la belle cavalerie de ligne, la noblesse ruinée ne pouvait plus monter à cheval, et les finances du royaume ne pouvaient entretenir, équiper, recruter un corps aussi fastueux72 ».

  • 73  Éloge funèbre de Maurice Maindron, discours (...)

Les convictions de Maindron, par Sarah Mombert

Les témoignages des contemporains insistent sur certains traits de l’homme Maindron qui peuvent nous aider à comprendre ses romans. Nous manquons à l’évidence encore de documents pour dire précisément quelles étaient les croyances religieuses, les positions politiques, les options philosophiques de Maindron, mais il est possible, à partir des témoignages et des documents parcellaires dont nous disposons, de confirmer l’analyse de ses œuvres.

Car, sur le point principal, documents sur l’homme et lectures de l’œuvre convergent : plus que l’homme d’un engagement positif dans le monde de son temps et dans le débat des idées, Maindron était un misanthrope, fortement pessimiste, qui ne croyait ni dans le progrès ni dans les vertus constructives de la critique et, en conséquence, avait adopté une position de retrait systématique. Ses voyages lointains, ses passe-temps anachroniques, ses passions archéologiques, la mélancolie de ses romans historiques témoignent d’une même volonté de fuir un ici-et-maintenant sans doute jugé décevant ou médiocre.

Voici comment René Doumic dépeignait, dans l’éloge funèbre qu’il prononça sur la tombe de Maindron, le tropisme de son ami : « Le rêve qu[e] poursuivent [les héros de ses romans] est ― comme aurait dit Heredia, que Maindron aimait tant ! ― “un rêve héroïque et brutal”. Mais ils restent fidèles à leur rêve. Et c’est là que réside toute la grandeur de l’homme. Ce rêve, c’était en partie le sien. Il fut, parmi nous, un homme d’un autre temps. Il était l’ennemi de nos complaisances et de nos faiblesses ; il prenait en pitié nos volontés malades et cette moderne démission de nous-mêmes73. » Le Larousse mensuel illustré souligne, lui aussi, combien l’œuvre d’art reflète le mépris de l’auteur pour le temps dans lequel il vit : « [la férocité de ses héros] était, dans l’œuvre d’art, la part du tempérament, la part d’un caractère désenchanté, qui cherchait en quelque sorte dans le spectacle des violences spontanées, des fortes passions d’autrefois, comme une sorte de réconfort contre la mollesse et la veulerie qu’il reprochait à ses contemporains74. »

  • 74  Article de Louis Coquelin, Larousse mensuel (...)
  • 75  Ce fatal Excès du désir. Poétique du corps (...)

Ce refus du présent, qui justifie le refuge dans un passé conçu comme lieu de la force, au prix de la violence, s’exprime dans les romans de Maindron par la présence très marquante des corps meurtris, défigurés, décapités ou violés, selon le principe qu’exprime François Kerlouégan, que le corps est « le champ d’expression privilégié de l’angoisse historique75 ». Contre la faiblesse des temps démocratiques, l’imaginaire reconstruit donc un passé qui n’est pas le lieu du bonheur, mais celui où la violence intérieure des hommes est en harmonie avec les mœurs.

  • 76  Paul Souday, Les Livres du temps, Emile Paul (...)

La mélancolie de Maindron n’est pas une nostalgie aristocratique à la Vigny : les hommes du XVIe siècle, qu’ils soient aristocrates ou mercenaires, sont tous chez lui des hommes forts. Ce n’est pas la mort d’une caste que ses romans tentent de compenser, mais la perte de la virtù que Stendhal voyait déjà irrémédiablement passée. Comme on l’a vu plus haut, à propos de son ouvrage sur Les Armes, Maindron reproche autant aux Bourbons d’avoir sonné la fin du temps de la « belle cavalerie de ligne » (Les Armes, p. 297) que des valeurs aristocratiques et guerrières de la noblesse féodale. Si ses écrits témoignent d’une indiscutable nostalgie du passé, ce n’est donc pas seulement une nostalgie idéologique, mais bien aussi un regret esthétique, que ses romans vont chercher à compenser.

Loin d’être cohérent comme celui d’un romancier à thèse, le point de vue de Maindron sur l’évolution sociale et politique de la France est difficile à interpréter, car il reste toujours en deçà de l’analyse. C’est pourquoi il faut probablement prendre avec beaucoup de précautions les jugements qui assignent à l’œuvre de Maindron une option ferme, quelle qu’elle soit. Ainsi, Paul Souday voit dans L’incomparable Florimond une réponse à la thèse de Vigny sur la curialisation de la noblesse, lorsqu’il juge que « sans avoir l’air d’y toucher, sans mettre en scène d’illustres personnages ayant réellement existé, Maindron démolit bel et bien la thèse du Cinq-Mars de Vigny. L’anarchie féodale, que Maindron nous a montrée dans toute sa rage au seizième siècle et qu’il nous montre encore déchaînée sous Louis XIII, nécessitait impérieusement la politique de Richelieu. Pour la paix publique et la grandeur nationale, il fallait absolument réduire à l’impuissance cette incorrigible noblesse76 ». Ce jugement, écrit à la veille de la première guerre mondiale, est probablement inspiré par le souci de tirer du roman de Maindron une leçon républicaine stimulante et fédératrice, mais il ne coïncide pas exactement avec les impressions de lecture de L’Incomparable Florimond.

  • 77  P. 13-14.

On trouve bien dans ce roman exprimée l’idée selon laquelle Richelieu aurait poussé les petits pour affaiblir les grands, comme il le fait au dénouement en nommant lieutenant l’impécunieux Louis-Antoine de Primelles, mais ce choix ne se fait nullement au détriment des représentants emblématiques de l’ancienne noblesse française. Comme chez Vigny, le personnel romanesque compte un vieillard qui regrette les temps anciens d’avant les Bourbons, trouve les jeunes gens mous et les jeunes filles folles, mais il est difficile de faire de ce personnage le porte-parole de l’auteur. En effet, les jeunes gens dont il se plaint sont précisément les vainqueurs du combat qui oppose la noblesse désargentée aux parvenus et aux fats, représentés par la drapière Julie et son fils Florimond.

Au lieu de chercher à atteindre la cohérence d’une analyse du passé qui servirait le présent, comme le fait par exemple la tradition historiographique libérale française, qui voit dans l’esprit de liberté des protestants des guerres de religion, puis dans la curialisation de la noblesse entamée par Richelieu et achevée par Louis XIV les origines de la Révolution Française, Maindron peint les temps anciens comme le théâtre de conflits où le destin personnel des perdants et des gagnants n’engage aucun avenir collectif. Présenter un récit détaché de toute quête de sens, uniquement pour le plaisir esthétique de plonger dans le passé, est aussi l’ambition qu’affiche Maindron en tête de son édition de l’Histoire du gentil seigneur de Bayart : « Puisse ce petit livre donner aux lecteurs le goût de l’histoire vivante, écrite sans parti pris de doctrine et sans tenir compte des préoccupations du présent77. »

  • 78  Ibid.

Plus que du Vigny engagé de Cinq-Mars, Maindron pourrait être rapproché du scepticisme de Mérimée, dans Chroniques du règne de Charles IX : de même que les frères Mergy évoluent dans un univers où les croyances religieuses sont le cache-misère des ambitions personnelles et des appétits les plus bas, de même les héros du Tournoi de Vauplassans utilisent cyniquement la division fratricide des guerres de religion pour atteindre leur but. Mais le narrateur du roman de Mérimée montre de quel côté penchent ses sympathies : comme Georges de Mergy, il est sceptique et anticlérical, et la leçon de son roman est celle de la tolérance religieuse et du libéralisme anti-monarchique des milieux protestants dont l’auteur est proche.

Chez Maindron, la leçon se révèle plus amère, et son mépris pour l’esprit démocratique se fait sentir. Si les protestants apparaissent comme des hypocrites (au début du Tournoi), les catholiques ne sont ni plus sincères ni plus soucieux d’appliquer à la réalité de leur vie le précepte de fraternité des Ecritures. Pourtant, sa sympathie personnelle semble aller aux catholiques, comme le souligne l’article de Louis Coquelin dans le Larousse mensuel illustré : « Montluc était son héros de prédilection, et il haïssait cordialement Agrippa d’Aubigné78. »

  • 79  Le Meilleur Parti, comédie en 4 actes (...)

Comme chez Mérimée, la guerre civile peinte par Maindron est une absurdité tragique, attisée par les appétits d’individus qui y voient un moyen de s’enrichir, de conquérir femmes et richesses, mais surtout, de se divertir. Les héros désabusés cherchent dans la guerre cette émotion que la vie ne parvient plus à leur donner et rien, ni la vertu ni le vice, n’est capable de leur rendre le bonheur perdu. C’est ce que disent clairement les personnages de la pièce Le Meilleur Parti ; à Héribour, qui prône l’oubli des malheurs personnels dans la science, selon le principe que « la science engourdit le cœur », son ami Chambouchard rétorque : « Viens-t’en à la guerre, Héribour. Tu te distrairas et tu y apprendras ce que tu ne connaîtras jamais par les livres, le tréfonds du cœur humain79. »

  • 80  Monsieur de Clérambon (suite de Saint-Cendre),(...)

Mais la science du cœur humain que l’on apprend à la guerre, comme celle des romans de Maindron, n’apporte nulle consolation et ne justifie nul optimisme humaniste. Carpençay, l’un des personnages du roman Monsieur de Clérambon, résume ainsi la position généralement adoptée par les personnages du roman, et par le narrateur lui-même : « En ce moment, on s’égorgille d’un bout à l’autre du pays sous prétexte de religion, et si consciencieusement que c’en est un bonheur ! Et ce prétexte comprend tous les autres : la grand liquidation des intérêts par le fer, par le feu et par la corde […] Pourquoi se gêner ? Ne sommes-nous point revenus à cet heureux âge d’or où les péchés capitaux ― c’est-à-dire les instincts fondamentaux de l’homme ― se prennent pour règle commune ? La guerre civile, mon ami, est la plus belle de toutes80 ».

  • 81  Cahiers du comte Bonhomme, tenus par Maurice (...)

L’histoire telle que la figure le roman, nourrie non d’événements enregistrés par la chronique, mais des émotions suscitées chez les personnages par la situation qu’ils vivent, apparaît comme tragique, absurde, sans progrès possible. Maindron est très loin de proposer une philosophie de l’histoire, une thèse ou même les éléments d’une analyse de l’histoire. Rapportée aux passions des individus, incapable de produire du sens, l’histoire représentée dans le roman ne peut être d’aucune autre portée pour le présent que celle d’une critique négative, violente et désabusée, sans ambition constructive. C’est sans doute en cela que le romantisme de Maindron est bien de son temps : loin de croire que le roman puisse donner une quelconque portée critique à l’histoire, Maindron reprend au roman historique romantique des motifs (l’aventure), un registre narratif, mais en les vidant de leur sens, en en faisant de purs objets esthétiques. Seul reste le pessimisme violent, non sans complaisance, d’une écriture profondément misanthrope, sans foi dans le progrès.

Ce pessimisme s’exprime fréquemment, dans les écrits de Maindron, par le recours à une mordante ironie, qui s’exerce sur les hommes et leurs croyances. Dans deux ouvrages, cette ironie tend à la satire et trouve une application contemporaine directe. Dans L’Arbre de science, la satire du monde scientifique décrédibilise le personnage du savant, l’un des héros de la Troisième République, comme le montre par exemple l’œuvre de Jules Verne.

Dans les Cahiers du comte Bonhomme 81, c’est à l’idéologie républicaine que s’en prend Maindron. Ce texte se présente sous la forme des pseudo-anas d’un personnage allégorique, le comte Bonhomme, fils de Jacques Bonhomme : le personnage représente la bourgeoisie animée par un progressisme béat et incapable du moindre regard critique sur la république sociale. Voltairien, défenseur des protestants, Bonhomme croit en la « déesse Raison » et en la science, allant jusqu’à proclamer ce credo positiviste : « la Science est la Religion de l’Avenir »82. Représentant exemplaire de l’idéologie de la Troisième République qui est satirisée à travers lui, Bonhomme soutient la fronde des instituteurs contre l’enseignement confessionnel, encourage les grévistes, défend l’impôt sur le revenu et appelle de ses vœux le suffrage universel. Maindron couronne sa carrière exemplaire en le faisant mourir au moment où, « sénateur élu, il allait lever la hache législative » pour séparer l’Eglise et l’Etat.

  • 82  P. 45.
  • 83  Recueilli dans La Gardienne de l’idole noire,(...)

Il faut à l’évidence déduire de ce pamphlet satirique contre les valeurs héritées de la Révolution Française que Maindron portait sur l’idéologie dominante de son temps un regard très critique. Néanmoins, la cohérence extrême de l’évocation satirique montre que le plaisir d’écriture n’est peut-être pas une motivation négligeable dans cette entreprise. Une note infrapaginale dans laquelle Maindron se moque de la statue équestre d’Etienne Marcel à Paris, qui tient son épée « ainsi qu’un drapier tient son aune » (p. 72), laisse penser que le goût de l’érudition, autant sinon plus qu’une véritable intention idéologique, pourrait bien avoir motivé l’écriture de ce compendium des croyances républicaines.

A l’anti-cléricalisme du comte Bonhomme, qui domine dans les milieux éclairés de son époque, l’œuvre de Maindron oppose un goût certain pour une littérature directement inspirée du légendaire chrétien. Plusieurs de ses récits, directement tirés de La Légende dorée de Jacques de Voragine, relèvent du conte édifiant. Ainsi « La légende singulière et naïve des Sept Dormants d’Ephèse »83 ne se contente pas de reprendre, sans recherche d’originalité, les éléments de la légende, elle affiche aussi dans son titre l’intention de faire renaître l’esthétique du récit hagiographique médiéval. Le conte suivant dans le même recueil affiche la même posture : la « Véridique histoire de la vierge Marine » retrace la vie de sainte Marine et se termine sur le culte qui lui était consacré dans la petite église qui portait son nom, avant sa destruction par les travaux d’Haussmann. L’érudition archéologique de Maindron, fin connaisseur du vieux Paris, rejoint son goût pour une écriture qui cherche à faire revivre l’esthétique chrétienne du passé, au risque du pastiche. Reste que la volonté d’édification avouée et le recours aux formes du récit légendaire chrétien éloignent considérablement Maindron de la conception de l’enseignement moral laïque qui régnait à son époque.

  • 84  Dans l’Inde du sud, op. cit., p. 18.

Un autre des éléments caractéristiques de l’idéologie de la droite sous la Troisième République se manifeste dans l’œuvre de Maindron : l’antisémitisme. Dans La Gardienne de l’idole noire, l’usurier juif qui pousse le héros Gianbattista à réaliser l’aventureux enlèvement de la princesse hindoue est systématiquement évoqué par des traits fortement péjoratifs, très répandus dans la rhétorique antisémite du temps. Comparé à un rat ou à un limaçon, ce personnage passe son temps à s’humilier et à se prosterner lâchement devant le soldat, tout en augmentant indûment le montant de sa créance. Cette manifestation d’antisémitisme littéraire n’a certes rien d’unique à l’époque de Maindron mais, quelques années après l’affaire Dreyfus, on peut penser que les romanciers qui y avaient recours savaient pertinemment ce qu’ils faisaient.

Plus généralement, l’œuvre de Maindron témoigne à l’occasion d’une conception de l’humanité proche du racialisme fin de siècle. Le mépris pour les habitants de Ceylan, exprimé dans son récit de voyage dans l’Inde du sud (cf. supra) repose à la fois sur une conception que l’on pourrait qualifier de raciste de la supériorité des blancs sur les autres peuples et sur la certitude que la politique coloniale doit être dure. Maindron explique que les « vices » des Cingalais ont été accrus par le contact avec les Européens, trop libéraux : « Paresseux, cupides, dissolus, ils se sont faits audacieux et insolents depuis les réformes libérales […] Mais à quoi bon revenir là-dessus ? Rappeler à nos contemporains que l’on gouverne les colonies par le prestige, c’est donner la preuve de l’esprit le plus rétrograde, lorsque souffle l’esprit nouveau84… » C’est, de façon très cohérente, un prosélytisme catholique et colonialiste que prône Maindron par rapport à l’Inde, lorsqu’il regrette que le Grand Électeur de l’Inde ait fait « retirer aux prêtres et aux missionnaires la direction des collèges où ils enseignaient l’amour et le respect de la France, et continuaient l’œuvre de civilisation pacifique qu’ils entreprirent depuis deux siècles85. »

  • 85  Ibid., p. 61.
  • 86  Wieslaw Mateusz Malinowski, Le Roman (...)

Ainsi, la plupart des traits idéologiques qui transparaissent dans l’œuvre de Maindron sont caractéristiques d’une position qu’il qualifie lui-même de « rétrograde », c’est-à-dire anti-démocratique, anti-progressiste, anti-laïque, antisémite, raciste. Les positions idéologiques de l’homme convergent parfaitement avec les choix esthétiques de l’auteur. Toute l’esthétique de Maindron est marquée par la nostalgie d’une époque plus vraie, plus belle, moins vulgaire que le présent, que l’art saurait perpétuer. C’est ainsi dans L’Art indien, les œuvres de la civilisation indienne que Maindron juge les plus belles sont toujours les plus anciennes. Toutes ses analyses sont nourries de l’idée que l’art se perd au fil du temps, en particulier à cause des importations « modernes » de l’occupant anglais, qui prétend civiliser l’Inde alors qu’il ne peut que la vulgariser.

Son œuvre littéraire ne fait autre chose que tirer les conséquences de cette obsession passéiste en tentant, à travers l’esthétisation du passé, de faire survivre le Beau à la laideur moderne.

Le Tournoi de Vauplassans, quel roman historique ?, par Élodie Saliceto et Guillaume Delias

L’historiquement vrai et le fictif apparaissent intimement mêlés dans Le Tournoi de Vauplassans : il s’agit d’emblée d’une caractéristique du roman historique, sous-genre aux contours par ailleurs assez flous.

Définir le « roman historique » suppose donc d’établir au préalable quelques critères, que l’on empruntera à W. M. Malinowski86 : une distance temporelle entre le présent de l’écriture et le temps des faits évoqués, sur le mode de l’« ici, autrefois » ; une combinaison entre la trame romanesque, imaginaire (l’histoire d’amour en particulier) et la trame historique. Ce dernier élément pose la question de la proportion et de l’harmonisation, tant sur le plan quantitatif que qualitatif. L’Histoire doit être mise en valeur, ce qui implique un effort de reconstitution et de véridiction, mais deux écueils majeurs se présentent : soit l’Histoire se trouve reléguée au rang de simple accessoire, ornement du récit romanesque, soit au contraire la fiction s’efface devant la profusion de l’information historique.

  • 87  Cité par W. M. Malinowski, op. cit., p. 5. (...)

On le voit, il s’agira avant tout d’évaluer dans quelle mesure l’Histoire est un décor esthétique ou bien un cadre agissant, conditionnant la trame romanesque et ses rebondissements.

L’écriture du roman historique à l’époque de Maindron est déjà largement codifiée par une pratique préexistante, notamment le grand modèle de la tradition romantique à la Walter Scott.

Cela dit, les années 1890 manifestent un engouement certain pour le genre historique qui connaît un véritable regain : en témoignent par exemple les volumes publiés par Armand Colin dans le cadre de la « Bibliothèque de romans historiques » (à partir de 1890), bientôt suivi par de nombreux autres éditeurs. Émile Faguet commente « la renaissance du roman historique » dans la Revue des Deux Mondes (1er mars 1900) et René Doumic, dans un article du 15 mai 1902 pour la même revue, constate que « depuis quelque temps le goût s’est furieusement déclaré pour tout ce qui nous remet sous les yeux les aspects du passé […]. À la manie de la modernité a succédé la passion du rétrospectif […] ; l’anecdote, le détail intime, tout ce qui nous permettait de reconstituer dans son cadre exact la vie d’autrefois, était assuré de trouver notre curiosité en éveil »87.

  • 88  Claudie Bernard, Le Passé recomposé. Le (...)

Maindron, peintre des guerres de religion

Le Tournoi de Vauplassans prend place dans ce renouveau du roman historique. Dans l’immense matériau latent de l’Histoire de France, Maindron fait un choix signifiant en se penchant sur la période des guerres de religion. Ce moment de crise, violent, schismatique, passionné à l’excès, a fait l’objet depuis la période romantique d’un traitement de faveur chez les romanciers.

Ainsi, Mérimée avec la Chronique du règne de Charles IX, Dumas avec le Cycle des Valois – qui comprend La Reine Margot, La Dame de Monsoreau et Les Quarante-cinq – et Balzac dans Sur Catherine de Médicis avaient déjà montré entre 1820 et 1850 leur fascination pour cet épisode de guerre civile rejoints par d’autres moins célèbres comme Lesguillon, Soulié et Badon ou Pelissier. Symboliquement, dans Illusions perdues, Balzac, lorsqu’il convertit Lucien de Rubempré, son jeune poète, à la mode du roman historique inspiré de Walter Scott, lui fait écrire L’Archer de Charles IX, confirmant par là que l’effervescence autour du genre s’accompagne idéalement d’une peinture des guerres de religion. À l’autre bout du siècle et au début du suivant, l’intérêt pour ces années sanglantes de guerre civile ne faiblit pas. Ponson du Terrail avec La Jeunesse du roi Henri (1860) et La Mort de Ramus (1869) mais aussi Michel Zévaco avec ses Pardaillan leur font la part belle. Lorsqu’il écrit Le Tournoi de Vauplassans, Maindron se détermine nécessairement par rapport à une longue tradition romanesque qu’il ne peut ignorer et par rapport à laquelle il se positionne parfois avec virulence, en témoigne son article « Mérimée archéologue » sur lequel on reviendra. De fait pourquoi privilégier cette période pour mettre en scène et incarner son désenchantement de l’Histoire ? S’agit-il d’un choix idéologique ou bien d’une façon d’affirmer par rapport à d’illustres prédécesseurs la nouveauté voire l’excellence de sa poétique romanesque comme de son érudition ?

L’intérêt pour une période de l’Histoire n’est jamais le fait du hasard que l’on soit romancier ou historien de profession. Qu’elle emprunte ou non le biais de la fiction, une analyse historique pose au passé les questions du présent. « L’Histoire, qui se veut réflexion (recherche) sur les faits d’autrefois, voire réflexion (reflet) de ces mêmes faits, découvre dans ces faits le reflet de son propre effort de recherche »88. À l’évidence, la fascination des écrivains romantiques pour les guerres de religion s’origine dans le traumatisme collectif de la Révolution. « La question de la guerre civile harcèle les esprits, et les libéraux veulent démontrer l’horreur du fanatisme et de l’absolutisme »89. Le conflit entre protestants et catholiques s’impose alors comme l’ancêtre de la Révolution, dont le fantôme ou le modèle est présent dans tous les esprits.

  • 89  Ibid.
  • 90  Mérimée, Chronique du règne de Charles IX, (...)

Pourquoi reprendre ce sujet en 1895 ? Pour Malinowski, Maindron ferait le choix de cette période instable parce qu’il écrirait lui-même au milieu d’une société en crise. La IIIe République naissante, à peine sortie de la crise du boulangisme permettrait d’établir des points communs – toutes proportions gardées – entre les querelles idéologiques de la fin du XIXe siècle et les luttes fratricides et religieuses du XVIe. Trop sommaire, cette hypothèse n’est pas satisfaisante : a priori, l’immense majorité des romans historiques fait le choix d’une période de crise par souci de montrer l’Histoire comme processus de transformation d’une société – et le genre lui-même naît en France sous l’influence d’une de ces grandes transformations – mais aussi de choisir un moment avec un potentiel romanesque très fort. Quoi de plus porteur pour un roman qu’une période violente de guerre intestine, de schisme, de fanatisme et de massacres ? L’intérêt de Maindron pour le XVIe siècle et ses conflits semble à la fois plus simple et plus mystérieux : il relève d’une passion personnelle pour ce moment de l’Histoire, due à ses préférences esthétiques qui se sont portées tout particulièrement sur cette période.      

Néanmoins, cette part énigmatique dans le choix de la période n’interdit pas de rechercher dans la production romanesque existante en 1895 des parallèles avec Le Tournoi de Vauplassans.

Le modèle le plus évident est pour Maindron un contre modèle. Il fustige la faible érudition de Mérimée dans l’article cité plus haut. Pour autant, il partage avec lui un ton parfois ironique et sceptique dans la narration des événements historiques. L’introduction de cette distance dans la narration a pour effet de minorer l’importance des débats religieux au profit des ambitions politiques et personnelles des différents protagonistes. Mais, là où Mérimée, malgré son scepticisme, penchait du coté huguenot en le peignant plutôt favorablement dans la Chronique du règne de Charles IX, Maindron dresse un tableau des réformés beaucoup plus noir. Leur statut de martyrs des guerres de religion s’accompagne habituellement d’une certaine orthodoxie religieuse et d’une morale moquées par les catholiques rompus aux usages du pouvoir et de la cour, comme c’est le cas avec le personnage de Bernard de Mergy chez Mérimée. Dans Le Tournoi de Vauplassans, à l’exception de quelques personnages comme Nicolas de Collangis, les ambitions mondaines et courtisanes affleurent rapidement derrière les considérations religieuses. Dès lors, le type du catholique ambitieux et courtisan semble avoir été transposé par l’auteur dans le camp protestant pour briser leur statut de martyr potentiel. De fait, Maindron fait un choix très étonnant pour un romancier des guerres de religion puisqu’il situe l’intégralité de son roman avant l’événement majeur et décisif de la Saint-Barthélemy. Le motif majeur et la scène à peindre de la période sont évités. Lorsqu’elle est traitée longuement par le romancier ou qu’elle est située comme un événement déclencheur, la Saint-Barthélemy fait pencher le lecteur du côté des protestants. Elle a une fonction sanctificatrice vis-à-vis des réformés. Au contraire, montrer leurs dissensions et leurs ambitions, tout en opérant un choix chronologique qui exclut la Saint-Barthélemy, revient implicitement à se situer du côté des catholiques. Pour autant, Le Tournoi de Vauplassans ne peut être mis sur un pied d’égalité avec Sur Catherine de Médicis, dans lequel Balzac prenait lui aussi le parti des catholiques. Le roman de Maindron ne se veut pas sur le plan historiographique une véritable réévaluation du rôle des catholiques dans l’Histoire et plus particulièrement de Catherine de Médicis. Les personnages catholiques ne sont pas moins noirs que les protestants, François de Bernage en tête.

Au-delà des implications de ces choix chronologiques, Le Tournoi de Vauplassans fait état d’une autre particularité : il ne fait pas un sort aux personnages « monuments » de l’époque. Bien qu’il se défende dans son chapitre VIII (« Dialogue entre le lecteur et l’auteur ») de vouloir « faire des portraits », Mérimée met tout de même en scène Coligny ou Charles IX dans son roman90. Dumas, lui, construit son récit en mêlant quelques personnages de fiction à un personnel nombreux directement emprunté à l’Histoire. Maindron tient à l’écart ces grandes figures et ne se prête pas à la « démonumentalisation » ou à la résurrection des grandes figures de l’époque91. L’immense ambition descriptive de son roman s’est focalisée sur des personnages secondaires, sur un décor provincial – évitant la peinture attendue de la cour – et sur les choses. En ce sens, Le Tournoi de Vauplassans tient à la fois du roman historique et du roman antiquaire.   

  • 91  L’expression « démonumentalisation » (...)
  • 92  Philosophie des sciences historiques, textes (...)

Le Tournoi de Vauplassans, un roman antiquaire ?

Maindron, cela est incontestable, emprunte les formes (micro)génériques du roman historique, mais peut-on dire que Le Tournoi de Vauplassans est à proprement parler un « roman historique » ? L’auteur affiche certes un souci érudit de recréation minutieuse d’une époque, dans la langue, les armes ou les costumes, mais décèle-t-on un discours critique sur le passé ou le présent ? L’ambivalence de ce roman est telle qu’il paraît intéressant de situer l’écriture de Maindron entre les deux démarches concurrentes de l’historien et de l’« antiquaire ».

L’on distinguera en effet le roman historique du roman « archéologique » (ou antiquaire).

Le premier, héritier de la science historique qui naît dans les années 1820, opère un travail de recomposition par l’analyse critique des traces du passé : ce passé est pris en compte dans la cohérence de son déploiement successif et des bouleversements sociaux qui s’y manifestent ; il s’agit de l’interpréter en tant que schéma d’ensemble, et d’en tirer des conclusions pour le présent. Comme le résume le philosophe Marcel Gauchet, « l’Histoire peut alors devenir érudite sans cesser d’être philosophique, elle est capable d’allier la reconstruction narrative du passé pour lui-même à la ressaisie herméneutique qui en découvre indéfiniment le sens pour nous au miroir de sa différence »92.

  • 93  Pour plus de détails, voir Arnaldo (...)

En revanche, le paradigme antiquaire formé à partir de la Renaissance décrit le passé tel qu’en lui-même, à l’état de vestige et de trace fragmentaire : s’ensuit une démarche purement érudite de rassemblement et d’examen des faits, sans lien nécessaire au temps présent. Seuls importent l’établissement de la vérité dans l’ordre fixe du passé et la connaissance de détail, qui se traduit par le goût de la description, de la collection et des classifications93.

  • 94  Op. cit., p. 41

 Bien que brossée à grands traits et de ce fait nécessairement schématique, une telle distinction aide à éclairer la posture de Maindron et invite à le ranger naturellement parmi les « antiquaires » : son goût pour les collections, son habileté à réunir et à classer les témoignages du passé, sa minutie de savoir ont déjà été évoqués. Davantage qu’un véritable érudit, d’ailleurs, Maindron apparaît comme un collectionneur àtendance monomaniaque, si l’on en juge par l’intérêt fétichiste et restrictif qu’il porte au seizième siècle : son ouvrage Les Armes (1890), on l’a vu, privilégiait déjà de manière excessive les armures et les épées de la Renaissance. Il est ainsi, par la mentalité, du côté des amateurs du dix-neuvième siècle, non sans affinités avec ses fonctions institutionnelles.

Dans Le Tournoi de Vauplassans, le code de valeurs patrimoniales semble surtout servir l’exotisme et n’a pas de fonction manifeste…sauf peut-être celle d’exprimer une nostalgie de l’auteur, de façon parfois très anecdotique. Si le passé est idéalisé en tant que passé, l’on n’y lit guère de « monumentalisation », de glorification de l’héroïsme et de l’honneur. L’auteur s’attache aux choses plutôt qu’aux êtres, aux armes plutôt qu’aux caractères de ses anti-héros, ce qui plaide en faveur de la démarche antiquaire.

À cet égard, il est intéressant de se pencher sur les reproches que Maindron adressera à Mérimée dans son article « Mérimée archéologue », paru dans Le Gaulois le 10 avril 1909 : l’ensemble du propos est fondé sur la question de l’érudition et de la scientificité (essentielle également dans l’historiographie du second dix-neuvième siècle). Qui veut écrire un roman historique doit avant tout être un « savant », or Mérimée ose critiquer l’« érudition fausse » du grand Flaubert alors que sa Chronique du règne de Charles IX est truffée d’anachronismes et autres invraisemblances sur les pratiques de combat, le lexique de la vénerie ou du costume – erreurs que l’implacable Maindron répertorie scrupuleusement. Verdict : « Son érudition est de mauvais aloi, son archéologie est nulle », et il ne réussit qu’à être « livresque ». Maindron distingue également le « récit du temps passé » du « roman historique », deux sous-genres qu’il juge très différents sans plus de précisions. Le « récit du temps passé » est peu ou prou une chronique historique dans la lignée de Barante, à la mode dans les années 1820, et que Maindron pratiquera dans ses Récits du temps passé (1899). La question essentielle est celle de l’« enromancement » du matériau historique et a déjà suscité le débat, dans les années 1830, entre Dumas et Soulié. En tout cas, dans l’un comme dans l’autre, le « savant guide, éclaire, soutient le romancier qui ne vient qu’en seconde ligne ». Cela signale, dans la pensée théorique de Maindron, une primauté de l’historique et du document sur le romanesque, à travers un vibrant hommage à Flaubert : le savoir « archéologique » demeure le garant de la crédibilité de la fiction jusque dans les détails les plus infimes, et jamais le romancier ne doit s’écarter de la stricte vérité historique sous prétexte de modernisation.

On note donc la réflexivité de la pratique générique de Maindron ; Mérimée a en partie fonction de repoussoir, au profit de ce que l’on pourrait appeler le modèle flaubertien.

Dès lors, le roman selon Maindron s’apparente – pour une part – à un « bel objet » qui ferait de l’Histoire son « aliment » esthétique voire son prétexte. Le fait est que chez cet auteur, l’écriture de l’Histoire s’apparente bien souvent au bric-à-brac de l’esthétique bibelotière que révèlera par exemple L’Art indien. La recréation de la « couleur des temps » passe par le pittoresque de vocables devenus exotiques. Cependant, Maindron se distingue de l’exotisme de pacotille par un soin méticuleux d’antiquaire : son souci d’exactitude est parfois poussé à l’extrême dans le lexique du costume et des armes qu’il connaît particulièrement bien comme on le sait, ou dans la précision topographique, alors que l’on trouve assez peu d’archaïsmes de langue. Cette démarche de bibeloteur semble servir une volonté de dépaysement ainsi qu’une idéologie fondamentalement rétrograde du « bon vieux temps » de la France. En somme, comme le note Claudie Bernard, « le passé sert de décor rutilant et sans conséquence »94 : « Prodiguée à l’excès, [la « couleur des temps »] perd même cette fonction d’exhibition du passé : non contente de transférer l’intérêt de l’action sur le décor représenté, elle le détourne sur l’acte de représentation, qui s’enchante manifestement de ses collections de curiosités et de mots archaïques. Et elle nous ramène, comme dans certaines pages de Notre-Dame de Paris, du Roman de la momie ou de Salammbô, au ‘présent’ d’un écrivain féru d’antiquités et grand lecteur d’ouvrages spécialisés »95.

  • 95  Op. cit., p. 107.
  • 96  In Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et (...)

Une telle prolifération descriptive du roman historique pourrait relever de ce que l’historien italien Carlo Ginzburg, dans « Traces. Recherche d’un paradigme indiciaire » (1979)96, a identifié comme le « paradigme indiciaire » naissant selon lui dans les années 1870-1880 : le passé y devient « document », objet de reconstitution fragmentaire. À cet égard, les frères Goncourt réagissent vivement, dans leur Journal (6 mai 1861), à la lecture de Salammbô où « les robes marchent sur les visages »97 : « Certains, plus critiques, dénoncent un genre matérialiste, futilement occupé à détailler des vêtements et une architecture : l’accessoire est défi au sens, renoncement à l’idéal. Ces romanciers n’ont-ils rien d’autre à dire sur l’Histoire, sur l’Homme, qu’ils nous décrivent la bigarrure d’un pourpoint ou notent un effet de lumière sur une armure ? »98. Pour Philippe Dufour, cela signale « un corps à deux visages : il donne la vie et retire du sens. Effet de réel, il dit : je suis la vie, telle qu’elle a été. Excès de réel, oripeau d’une Histoire réduite à un pittoresque musée des costumes, il clame : le monde est absurde. Je referme Salammbô et que reste-t-il en ma mémoire ? Des sandales en papyrus et une longue simarre blanche au milieu d’un tas de cadavres »99.

  • 97  Cité par Philippe Dufour, « L’Histoire à (...)
  • 98  Philippe Dufour, art. cit., p. 215.
  • 99  Ibid.
  • 100  Il écrit ainsi, dans son introduction à l’H (...)

Pourtant, Maindron parvient bien à ménager un suspens narratif, à intéresser malgré tout le lecteur à l’action…à commencer par le choix du motif-cadre, celui du tournoi, qui évoque immédiatement Ivanhoé de Walter Scott. Sa pratique du genre – à distinguer de ses déclarations théoriques – se révèle donc en définitive plus complexe et « syncrétique » qu’il n’y paraît.

Une Histoire romanesque : frontières génériques

Apparemment dépourvu de véritable conscience historique, peu en phase avec les querelles de son temps, Maindron est naturellement moins porté vers le roman historique stricto sensu, qui suppose un principe d’intelligibilité en lien avec le présent100, que vers le roman de cape et d’épée qui privilégie le passé comme décor. L’on retrouve en effet dans notre roman tous les topoi du genre : enlèvement, duel, surprise, types de personnages ou anecdotes.

  • 101  Op. cit., p. 42.

Il faut rappeler que s’opère dans les années 1860 une fusion entre les codes du roman historique et ceux du roman populaire. Cependant, W. M. Malinowski estime que Le Tournoi de Vauplassans est « un roman d’aventures où l’Histoire est cependant bien plus qu’un décor », par un « souci constant de véracité » dans la représentation de la guerre civile de 1568, et du fait que cette dernière bloque en dernier ressort l’intrigue amoureuse par la mort violente de Madeleine de Gardefort101. Histoire et histoire sont donc bien toujours imbriquées et en interaction.

  • 102  La chair, la mort et le diable dans la (...)

Le roman de Maindron ménage une répartition complexe entre plaire et instruire – ou plutôt faire étalage d’érudition. Est-il un simple objet de luxe, à destination d’un public d’élite ? Cela est possible, mais plaisir esthétique et plaisir du récit se rejoignent néanmoins. Le Tournoi de Vauplassans déploie ainsi un imaginaire romanesque à la charnière entre le roman d’aventures, le roman d’éducation, le roman d’amour, le roman historique et le roman savant, sous-genres difficiles à délimiter les uns par rapport aux autres.

L’œuvre de Maindron apparaît à bien des égards comme un « hapax » dans la production littéraire de l’époque, inclassable et en tension entre différentes démarches. Ce pourrait être un « roman historique de cape et d’épée » (Malinowski), qui témoigne assurément d’une pratique syncrétique du genre et ne semble pas véritablement choisir entre prestige de la fiction colorée et volonté de scientificité, d’érudition « antiquaire ». Entre tradition romantique et héritage flaubertien, l’harmonisation demeure problématique, définitivement paradoxale.

Rémanences romantiques dans Le Tournoi de Vauplassans, par Élodie Saliceto

Le Tournoi de Vauplassans paraît opérer une subversion des attentes du public, à commencer par celle d’un « happy end » de bonheur conformiste. Il va en cela à l’encontre des codes du roman populaire des dernières décennies du XIXe siècle : couleurs crues, caractères extrêmes, passions et émotions fortes dominent. De même, la peinture des événements du passé privilégie les séquences à caractère dramatique et violent, ce qui a bien entendu des répercussions nettes sur l’esthétique romanesque. Ainsi, Maindron semble se situer encore dans ce que l’on peut identifier comme un « paradigme » romantique.

Mario Praz analyse le décadentisme de la fin du siècle comme un simple développement de la littérature romantique et tout particulièrement de la sensibilité érotique qu’elle instaure – le « romantisme » étant par lui défini comme un « nouvel état de sensibilité », à partir de la fin du XVIIIe siècle102. Il s’agirait donc d’un « goût » similaire, à la seule différence que le « romantisme postérieur » qu’est le décadentisme correspondrait à un affaiblissement des idéaux éthiques et à une progression de la conception esthétisante. Praz classe d’ailleurs les romans de Maindron dans cette catégorie fin-de-siècle du romantisme agonisant voire dégénéré : « parmi les monstres qui pullulent dans les romans de cette période, les lesbiennes sont parmi les plus populaires : il suffira de rappeler ici l’épisode sanglant de Gilonne de Bonisse et de Gabrielle de Vignes dans le Saint-Cendre de Maurice Maindron (1898) »103. Pourtant, Le Tournoi de Vauplassans apparaît à maints égards plus proche du premier romantisme des années 1820-1830 que du « romantisme noir » proprement dit.

  • 103  Op. cit., p. 287.
  • 104  Le Roman historique en France après le (...)

Une esthétique de la violence dans l’Histoire

L’on a déjà noté, dans l’écriture du roman, le goût du pittoresque et de l’ornementation, des longues descriptions colorées. Les personnages « marginaux » (la bohémienne, les voleurs et même les capitaines de grand chemin qui foisonnent dans les œuvres de Maindron) représentent, à ce titre, à la fois des éléments de « couleur locale » et les manifestations d’un système social défaillant. De même, pour Malinowski, les « proscrits de condition élevée, mais aux âmes basses et cruelles », récurrents chez Maindron, sont bien en partie « les produits de leur époque troublée »104.

  • 105  Ce fatal excès du désir. Poétique du corps (...)

Une telle imbrication entre représentation esthétique et violence historique s’inscrit en droite ligne de la poétique du corps romantique analysée par François Kerlouégan105. Le corps romanesque y devient le signe éloquent d’une Histoire troublée et de sa tyrannie, à travers les motifs de la mutilation, du viol ou du meurtre106. Les textes de la période romantique cultivent tout particulièrement la hantise de la décapitation, à forte valeur fantasmatique car ce thème fascine et horrifie tout à la fois. La tête est même un motif pictural prisé, que l’on songe aux têtes de suppliciés de Géricault, et renvoie au corps monstrueux produit par la Révolution. « Le fragment de corps dit donc l’horreur d’une histoire semeuse de division »107, au XVIe siècle comme après la Révolution. Pour Julia Kristeva, « On ne s’étonnera pas de voir apparaître les décollations au milieu des schismes et des discordes – autres façons de séparer, de se séparer, de décoller. […] les dissidents et autres agents de la coupure, amoureuse, religieuse, politique, auront la tête coupée »108…et c’est aussi le cas de Madeleine de Gardefort, agent de division malgré elle. Le fantasme de la tête coupée est par exemple récurrent dans les romans de Dumas : romans de la Terreur comme La Femme au collier de velours (1849), Le Docteur mystérieux (1869) et La Fille du marquis (1869), mais également Les Trois mousquetaires de 1844(Milady aura la tête tranchée), Vingt ans après (1845), La Reine Margot (1845), Les Compagnons de Jéhu (1857), etc. Cependant, chez Maindron ce motif fait plus largement écho à la période représentée – notamment les têtes sur piques du « tumulte d’Amboise », auquel François de Bernage a participé – et sera également une caractéristique de l’esthétique décadente.

  • 106  Voir aussi Christine Marcandier-Colard, Crimes (...)
  • 107  François Kerlouégan, op. cit., p. 56. (...)
  • 108  Visions capitales, Paris, RMN, 1998, p. 114. (...)
  • 109  François Kerlouégan, op. cit., p. 86. (...)

Dans les oeuvres romantiques, le spectacle du corps violenté est presque systématiquement associé à un effroi sublime, porteur d’énergie, ce qui n’est plus véritablement le cas dans Le Tournoi de Vauplassans malgré une réelle nostalgie des temps énergiques qui s’exprime par un culte du mouvement, de l’agitation sanguine et de la fougue masculine par opposition à la mélancolie de l’alchimiste. En revanche, la violence véhicule des codes esthétiques qui semblent hérités du roman noir et de son érotisme caractéristique.

Éros et roman noir

Le viol du corps féminin devient en effet une sorte de « moment autorisé, un passage obligé du roman noir romantique »109, façon d’imprimer dans la chair l’offense suprême de la possession, ce que Maindron reprend par le biais du thème du « butin de guerre ». L’effet esthétique de la violence, censé entraîner une fascination de la part du lecteur-voyeur, conduit l’auteur à peindre un éros assombri qui, grâce aux figures de Jézabel ou d’Hérodias, rejoint l’imaginaire fin-de-siècle et réduit bien souvent les personnages féminins au rang d’objets de convoitise. En revanche, moins propice à se constituer comme objet du regard, le corps masculin se dit encore beaucoup, à l’époque romantique comme dans Le Tournoi de Vauplassans, par le substitut de l’héroïsme – ou de l’anti-héroïsme.

  • 110  Discours de 1824 à l’Institut de France, (...)

Le roman baigne dans le sang et figure le monstrueux par la bestialité des hommes, rudes soldats aux mœurs des plus grossières. Cependant, par le sadisme parfois raffiné qui s’y manifeste, la violence du texte s’inscrit dans la tradition bien connue du roman noir.

Maindron fait preuve d’une certaine complaisance dans la description de scènes violentes sans toujours une fonction romanesque bien nette. Mieux, la transgression est source de plaisir, tout comme la cruauté physique ou morale. Le héros, François, pratique la torture morale et provoque la destruction de la femme aimée : « Je l’aimai, et la détruisis » écrivait déjà Lord Byron (Manfred, Acte II, scène 2). La destruction de l’autre va d’ailleurs de pair avec l’autodestruction, associée à une volupté subtile et perverse : c’est le type byronien de l’« homme fatal », amant cruel au charme létal. L’amour y est maudit et vampirique, et la mode byronienne est à l’origine du romantisme frénétique de 1820, « littérature de cannibales », « poésie misanthropique, ou plutôt infernale » faite « pour dégoûter ou décourager de la vertu, en la peignant toujours faible, pusillanime et opprimée ! » selon l’académicien Auger110. L’on peut penser à cet égard aux scènes sanglantes du roman Madame Putiphar (1839) de Pétrus Borel.

  • 111  Voir La Bohémienne, figure poétique de (...)

Pourtant, malgré ses excès, le texte ne renonce guère à un idéal du désir en contrepoint, là encore manifestement hérité du modèle romantique.

L’idéal romantique et sa permanence

Au-delà de la violence de la représentation, le roman de Maindron réactive plusieurs facettes de l’idéal féminin tel que l’a codifié le moment romantique.

L’on retrouve ainsi le personnage de la bohémienne, Zilla en l’occurrence, sensuelle et énigmatique. Nouvelle Esméralda, elle est peut-être davantage un souvenir de Mérimée (Chronique du règne de Charles IX voire Carmen, gitane un peu sorcière)et des romans de Walter Scott. La bohémienne est une figure fantasmatique de l’époque romantique (Hugo, Sand, Gautier, Baudelaire), mais elle se révèle également très présente dans la littérature populaire (Paul Féval, Erckmann-Chatrian, Ponson du Terrail ou Eugène Sue) et encore à la fin du siècle (Barrès dans Le Jardin de Bérénice, ou La Femme et le pantin de Pierre Louÿs)111 : entre érotisme fatal, magie et marginalité, sa représentation très stéréotypée est ici réactualisée par Maindron. Elle incarne bien toujours un fantasme d’altérité exotique, d’animalité, de plaisir et de liberté : malgré sa captivité, Zilla conserve un certain ascendant (surnaturel ?) sur son ravisseur.

  • 112  L’Arbre de Science, roman moderne, Paris, (...)

Enfin, second grand paradigme, l’ange romantique réapparaît à travers la figure de Madeleine, « chair spiritualisée » et idéal incarné tout comme Mademoiselle de Maupin de Gautier, qui porte d’ailleurs le même prénom qu’elle. Au départ victime innocente de roman noir, jeune fille persécutée, l’héroïne étoffée et finalement amoureuse de son bourreau demeure le seul personnage capable – mais en vain – d’atteindre un univers de passion pure.

L’esthétique du roman de Maindron demeure en somme largement conditionnée par les topoi romantiques à différents niveaux de l’écriture, ce qui n’exclut nullement que ces topoi soient ensuite combinés à des influences plus tardives, Flaubert ou les décadents.

Intertextes et inspirations

L’inspiration rabelaisienne du Tournoi de Vauplassans, par Charlotte Segonzac et Florence Loncq

Connaître et étudier la bibliothèque d'un auteur est extrêmement enrichissant : c'est à travers ses lectures que l'on peut mieux cerner ses goûts et les allusions qu'il cache un peu partout dans ses écrits, tel un jeu de piste. Malheureusement, la bibliothèque d'un écrivain se perd parfois et seul un travail attentif sur les oeuvres peut permettre au lecteur de retrouver les sources littéraires qui l'ont marqué et ont infiltré sa plume.

Dans le Tournoi de Vauplassans, l'influence de Rabelais est palpable, même si elle n'est pas véritablement explicite : à aucun moment Maindron ne fait directement référence à cet auteur, en citant son nom ou ses œuvres. Mais l’œuvre fourmille de "clins d'oeil rabelaisiens", qui constituent d’intéressantes passerelles entre les deux univers romanesques. C'est essentiellement dans le langage que l'empreinte de l'auteur de Gargantua se fait sentir.

On remarque d'abord chez les deux écrivains l’emploi régulier de jurons et de blasphèmes. Le mot "diable" est très présent chez les deux auteurs : le "grand diable d'enfer" vu par Vauplassans dans le deuxième chapitre du Tournoi fait écho à "tous les diables d'enfer" que Pichrochole évoque pour décrire Gargantua dans le chapitre 41 du roman éponyme.

Signe de l’hybridité de la langue des deux écrivains, l’emploi du latin vient côtoyer les blasphèmes et les jurons. Les citations latines ponctuent généralement le texte de sentences souvent ironiques, comme lorsque Vauplassans, se moquant d'un prêtre poète, "ajoute plaisamment" dans la conversation : "— Genus irritabile vatum !"

On pourra également pointer, de façon plus précise, la reprise à l’identique, de certaines expressions, telles que "Que le Maulubecque me trousse", qui apparaît dans le chapitre 5 partie II du Tournoi et dans le prologue de Gargantua. Il en va de même pour la référence au "Barbier de Maujoint" qui apparaît chez Maindron au chapitre 4 partie I et dans le premier chapitre de Gargantua.

Outre ces similitudes purement lexicales, l’influence de l’écriture rabelaisienne sur celle de Maindron transparaît très clairement dans la pratique du récit.

On remarque en effet de nombreuses analogies entre les descriptions de Maindron et de Rabelais concernant des scènes violentes, avec une surcharge de détails sanglants et une volonté de vraisemblance d'autant plus curieuse que l'auteur semble décrire la scène de façon tout à fait impassible, sans le moindre accent mélodramatique. Nous pouvons ainsi mettre en regard de nombreux extraits des deux écrivains : le chapitre 23 de Gargantua raconte par exemple la façon dont Gymnaste « soupplement tua le capitaine Tripet » :

Il estoit bien armé et de cestuy coup ne sentit que le chargement, et, soubdain se tournant, lancea un estoc volant au dicte Tripet, et, ce pendent que iceluy se couvroit en hault, luy tailla d’un coup l’estomac, le colon et la moytié du foye, dont tomba par terre, et, tombant, rendit plus de quatre potées de souppes, et l’ame meslée parmy les souppes. 

Cet extrait très caractéristique du style rabelaisien peut renvoyer à deux scènes maindronesques : la première se déroule pendant le fameux tournoi de Vauplassans où les spectateurs se délectent de la violence du combat entre Morguen et François :

Au mépris des conventions, ils se frappaient de bas en haut, se portaient des coups d’estoc malgré les pointes rabattues ; et les juges, heureux de voir une si belle passe d’armes, ne se pressaient pas de les venir séparer. 

On remarque au passage que le mot "estoc" est présent dans les deux extraits, le vocabulaire rabelaisien émergeant dans ces scènes de violence que Maindron semble décrire avec délectation. Preuve en est donnée dans le second extrait que nous citerons, qui relate le meurtre soudain de Bellegarde par François en public :

 Saisissant une lourde salière d’argent, il la jeta à la tête de Bellegarde, l’atteignit en plein visage. La pièce d’orfèvrerie, lancée d’un bras aussi raide que le déclic d’un cranequin, écrasa les chairs et broya les os. Bellegarde se balança un instant, puis tomba, la face en avant. Et au milieu des plats d’argent, des saucières fumantes, des verres renversés, ses bras à larges manches rayées d’or battaient la table d’un mouvement rythmique et crispé, comme les ailes d’un papillon frémissant piqué sur une planche. De longs mouvements convulsifs firent trembler son corps, puis il demeura immobile, vautré sur la nappe où le sang et le vin qu’il avait vomis élargissaient une tache rouge. 

Outre les scènes de violence, Maindron partage avec Rabelais le plaisir de décrire les bijoux et l'habillement des aristocrates : les cérémonies et évènements mondains offrent en effet à Maindron l'occasion de donner de foisonnants détails sur les riches parures de ses personnages. Ces descriptions rapprochent les deux auteurs non seulement par leur thème mais aussi par leur style, qui se caractérise par un effet de série, de liste, une accumulation de termes évocateurs qui donnent volontiers une impression d'exagération :

Dans sa manche en aileron, qu’elle retenait roulée sous son bras droit, s’apercevaient le museau pointu et les yeux brillants d’un adive. Ses mains dégantées étaient couvertes de bagues ; ses oreilles rouges rappelaient le galbe gracieux des conques, et leurs pendants étaient chargés de rubis, de grenats, de saphirs. Son corsage, très long par devant, était couvert de broderies ; sa robe avait sa quille de brocart de Venise ; cinq rangs d’arbachures d’or en cerclaient le bas. Et une cordelière de soie tressée d’argent retombait en bouterollesd’or où les diamants luisaient comme des lucioles dans la nuit. Mais son bonnet de veuve était rehaussé d’émaux noirs. 

Cet extrait du Tournoi représentant Valentine de Puyaubrais peut faire écho à ce passage de Gargantua où l'auteur décrit les religieuses de Theleme :

Au dessus de la chemise vestoient la belle vasquine de quelque beau camelot de soye. Sus icelle vestoient la verdugale de tafetas blanc, rouge, tanné, grys, etc., au dessus la cotte de tafetas d'argent faict à broderies de fin or et à l'agueille entortillé, ou, selon que bon leur sembloit, et correspondent à la disposition de l'air, de satin, damas, velour orangé, tanné, verd, cendré, bleu, jaune clair, rouge cramoysi, blanc, drap d'or, toille d'argent, de canetille, de brodure, selon les festes. Les robbes, selon la saison, de toille d'or à frizure d'argent, de satin rouge couvert de canetille d'or, de tafetas blanc, bleu, noir, tanné, sarge de soye, camelot de soye, velours, drap d'argent, toille d'argent, or traict, velours ou satin porfilé d'or en diverses protraictures. 

Le foisonnement de détails, la richesse des adjectifs et le style très ornementé donnent à ces scènes beaucoup de relief, semblant vouloir provoquer chez le lecteur un effet d'éblouissement. Ce goût descriptif est également très perceptible lorsque les deux auteurs s'intéressent aux pierreries, aux bijoux, ou aux potions des alchimistes, donnant, tels des peintres, d'abondantes indications de couleurs et de lumière : il y a dans le Tournoi de très beaux passages au chapitre deux, le lecteur pouvant percevoir le plaisir de l'auteur à décrire le laboratoire de M. de Morguen :

Par endroits, des choses brillaient. Les élixirs luisaient dans les panses ventrues des flacons. Des liqueurs vertes étaient si transparentes que les derniers rayons du soleil les faisaient miroiter comme des émeraudes ; d’autres envoyaient mille feux, jaunes ou roussâtres, couleur de topaze, chauds comme les fulgurations des grenats, éclatants comme le rubis, onctueux comme le béryl, laiteux comme l’opale où courent des traînées enflammées, et d’autres tenaient en suspension des paillettes d’or. 

On perçoit chez Rabelais la même fascination lorsqu'il décrit dans le prologue à Gargantua les Silènes :

Au dedans l'on reservoit les fines drogues comme baulme, ambre gris, amomon, musc, zivette, pierreries et aultres choses precieuses. Puis luy donna une belle espée de Vienne, avecques le fourreau d'or faict à belles vignettes d'orfeveries, et un collier d'or pesant sept cens deux mille marcz, garny de fines pierreries à l'estimation de cent soixante mille ducatz, et dix mille escuz par present honorable. 

On remarque enfin chez les deux écrivains un engouement très prononcé pour les bestiaires riches, peuplés d'animaux exotiques ou fabuleux. Dans ce domaine, Rabelais et Maindron font preuve d'une érudition encyclopédique, qui n'est pas sans rappeler leur intérêt commun pour l'étude scientifique de la nature et des êtres vivants, dont Maindron a d'ailleurs fait son métier. C’est encore dans le laboratoire de M. de Morguen que jaillit le bestiaire merveilleux et inquiétant du Tournoi, les animaux semblant revivre à travers les drogues enfermées dans les innombrables bocaux :

D’autres tablettes supportaient des drogues diverses, dans des vases rangés avec ordre et bien clos : (…) des sabots d’élan bons contre les maladies, des bézoards du capricorne du Cathay ; des concrétions étaient là, plus précieuses encore, les piedras del porco du porc-épic des Indes, qui jette ses piquants à ses ennemis. Il y avait des poisons subtils, des substances qui donnent la mort, de loin : (…) le sang durci du basilic, animal dont la vue seule fait mourir. Et dans des fioles de cristal, faites par les Vénitiens, étaient un lyncurius, gemme sans prix, qui est l’urine du lynx dont la chair desséchée préserve du vertige, une cervelle de lièvre ayant changé son sexe, des raclures de cornes de licorne, des dents de dragon, du venin damphisbène, serpent qui a deux têtes.

Chez Rabelais, le bestiaire est plus réduit mais également très évocateur. Il apparaît par exemple dans Gargantua au chapitre 50, lorsque Alpharbal offre au père de Gargantua les trésors de sa maison :

La foulle gettoit dedans icelle or, argent, bagues, joyaulx, espiceries, drogues et odeurs aromaticques, papegays, pelicans, guenons, civettes, genettes, porcz espicz. Le dedans du logis sus ladicte basse court estoit sus gros pilliers de cassidoine et porphyre, à beaux ars d'antique, au dedans desquelz estoient belles gualeries, longues et amples, aornées de pinctures, de cornes de cerfs, licornes, rhinoceros, hippopotames, dens de elephans, et aultres choses spectables. 

Le Tournoi de Vauplassans témoigne donc d’une rencontre créatrice et féconde entre deux univers linguistiques que trois siècles séparent et que réunissent pourtant le même plaisir à jouer avec les mots, leurs sonorités et leur puissance évocatrice.

Maindron et Flaubert, par Stéphanie Dord-Crouslé et Carine Goutaland

Nous n’avons pas trouvé de récits ou de commentaires faisant explicitement référence à la lecture de Flaubert par Maindron. En revanche, son œuvre fourmille de traits qui inclinent à penser que l’auteur du Tournoi était nourri de lectures flaubertiennes et que l’univers du grand prédécesseur lui était très familier.

Ainsi, le personnage de Homais est convoqué à plusieurs reprises dans les productions contemporaines de Maindron. Dans L’Arbre de science, Bonnereau se réfère naturellement au personnage de Flaubert comme à un type connu de tous pour souligner l’évolution de la société entre la première moitié et la fin de la seconde moitié du xix e siècle :

Si M. Homais gouverne la France, il a changé de métier. De pharmacien ouvrant boutique, il s’est poussé professeur. Et il nous apporte la Science comme panacée universelle, dans le domaine matériel et moral “tout bonnement”112.

  • 113  Paris, La Connaissance, 1927, p. 41.

Dans Les Cahiers du comte Bonhomme, le personnage principal est désigné comme faisant partie des « ascendants et collatéraux113 » du pharmacien de Yonville. D’autres personnages de Flaubert font de fugitives mais caractéristiques apparitions jusque dans les récits de voyage du naturaliste Maindron, comme cette évocation extrêmement précise du personnel romanesque et de l’intrigue de Salammbô à l’occasion de la description du brahme qui conduit le char de la divinité lors de la fête à Villenour :

  • 114  Dans l’Inde du Sud (le Coromandel), Paris, (...)

Ainsi perché, ce brahme soufflait dans une trompette de cuivre, tel Spendius dans l’hélépole que les mercenaires poussaient contre les murailles de Carthage114.

  • 115  « Mais des événements plus certains (...)

Moins spécifique, mais significative tout de même, est l’évocation fugitive dans Le Tournoi de Vauplassans du personnage d’Hérodias115 qui est central dans l’intrigue de l’un des Trois Contes de Flaubert. A ce propos, on peut d’ailleurs remarquer que Maindron a choisi, en 1901, de publier de manière autonome, et sous le titre de Trois Contes, les trois récits hagiographiques qui seront ultérieurement repris à la suite de La Gardienne de l’Idole noire (Alphonse Lemerre, 1910) : « La légende singulière et naïve des Sept Dormants d’Éphèse », la « Véridique histoire de la vierge Marine » et « Le Miraculeux Serpent de Fondi ». Si la qualité littéraire des deux recueils est difficilement comparable (les récits de Maindron sont quasiment conformes à ceux de la Légende dorée, ne font preuve d’aucune originalité et ne suscitent guère l’intérêt du lecteur d’aujourd’hui), l’identité de leurs titres indique vraisemblablement une sorte de référence en forme de clin d’œil et un hommage au Maître.

  • 116  « Avec son flambeau, il [Hamilcar] alluma (...)

Certains mots rares employés dans le Tournoi semblent eux aussi faire signe de manière concertée du côté de Flaubert. Ainsi, Morguen déplore les « exagérations » dans lesquelles les ophites sont tombés (I, 3). Ces membres d’une secte gnostique du IIe siècle, qui vouaient un culte au serpent Ouroboros et voyaient en lui un symbole du Messie, apparaissent en bonne place dans les trois versions de La Tentation de saint Antoine. De même, les glossopètres, ces outils préhistoriques de pierre, en forme de langue, que l’on croyait autrefois être des pierres tombées du ciel, avaient été mis en scène par Flaubert dans Salammbô 116 avant d’être suspectés par Morguen (I, 3). Enfin (mais il ne s’agit là que d’un échantillon et une étude lexicale plus poussée montrerait sûrement bien d’autres convergences), les turmes, unités de base de la cavalerie romaine comptant trente cavaliers et auxiliaires des centuries, apparaissent aussi bien dans Salammbô (où elles étaient attendues117) que dans le Tournoi de Vauplassans (où l’emploi du terme est nettement plus surprenant118).

  • 117  « Les lances s'inclinaient et se relevaient, (...)
  • 118  « Autour de cette muraille de piques (...)
  • 119  « Une vapeur d'azur monta dans la chambre de (...)

Les thèmes liés de la décollation, de la tête humaine coupée ou de la femme décapitée hantent l’imaginaire fin-de-siècle tant littéraire que pictural. Ce motif n’est donc pas un indice suffisant pour tracer une filiation entre Maindron et Flaubert. Néanmoins, ce réseau dense de correspondances augmente encore le nombre des échos entre les textes des deux auteurs. Ainsi, chez Flaubert, les fins entretiennent souvent un rapport étroit avec l’image de la décollation. C’est bien sûr le cas dans Hérodias qui se clôt sur la vision des disciples du prophète Jean le baptiste qui s’éloignent chargés de sa tête, prix de la danse de Salomé :

Et tous les trois ayant pris la tête de Iaokanann s'en allèrent du côté de la Galilée.-

Comme elle était très lourde, ils la portaient alternativement.

Cette tête coupée avait été décrite peu avant, avec une précision toute chirurgicale :

La lame aiguë de l'instrument, glissant du haut en bas, avait entamé la mâchoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. - Du sang caillé déjà parsemait la barbe. Les paupières closes étaient blêmes comme des coquilles, - et des candélabres à l'entour envoyaient des rayons.

Dans La Tentation de saint Antoine (ultime version de 1874), c’est la tête du Christ qui apparaît à l’ermite au terme de ses épreuves :

Le jour enfin paraît ; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relève, des nuages d'or en s'enroulant à larges volutes découvrent le ciel.

Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de Jésus-Christ.

Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.

La fin de Salammbô décrit la mort subite de l’héroïne comme accompagnée d’un mouvement désarticulé qui s’apparente à une décollation :

Salammbô se leva comme son époux, avec une coupe à la main, afin de boire aussi. Elle retomba, la tête en arrière, par-dessus le dossier du trône, – blême, raidie, les lèvres ouvertes, – et ses cheveux dénoués pendaient jusqu'à terre.

Ainsi mourut la fille d'Hamilcar pour avoir touché au manteau de Tanit.

Enfin, même Un cœur simple se termine sur le mot « tête » précédé de peu par l’adjectif « entrouverts119 »…

  • 120  Outre la scène finale où l'on voit de (...)

Chez Maindron, les têtes coupées (réelles ou symboliques) foisonnent aussi. La fin du Tournoi de Vauplassans en est évidemment la meilleure illustration puisque le roman se termine sur l’horrible vision d’une rangée de têtes piquées sur une palissade au nombre desquelles figure celle de Madeleine :

[…] il [Morguen] vit une dernière tête, plus petite, et qui avait une grande chevelure blonde, nouée en queue de cheval. Une curiosité le retint, il se rapprocha même des abatis pour mieux voir la figure. C’était un chef de femme.

Et il reconnut la tête de Madeleine de Gardefort. Ainsi apparut à son chevalier servant la reine du tournoi de Vauplassans. L’ovale de son visage était toujours aussi pur ; sa chevelure brillait toujours comme une mousse d’or, et ses yeux grands ouverts, couleur de violette, regardaient au loin, devant eux.

Bien d’autres têtes coupées préparent cette ultime vision120. Et Maindron ne laisse pas ce fantasme s’exprimer seulement dans ses productions relatives aux guerres de religion où les atrocités des combats leur confèrent une relative justification. Dans le « roman moderne » L’Arbre de Science, les occurrences sont aussi nombreuses, quoique toujours symboliques : Gauguet se trouve pétrifié par un Bonnereau à « tête de Méduse121 », Mme Bersan est elle aussi comparée à l’effrayante créature mythologique122 ; l’une des descriptions de Lucie s’arrête avec une insistance singulière sur la nuque et le « décolletage » de la jeune femme123 ; enfin, la « figure lourde » de M. Keller est explicitement comparée à « une tête de veau, agrémentée d’un faux col124 » !

  • 121  « Pareille à la tête de Méduse, la face (...)
  • 122  « Plus belle encore dans la colère, sa (...)
  • 123  « Ses cheveux brillaient avec des tons (...)
  • 124  « Il [M. Keller] avait la figure lourde, la (...)
  • 125  Ibid., p. 410.

D’autres consonances thématiques lient les œuvres de Maindron à celles de Flaubert. La plus évidente est la reprise par l’auteur de L’Arbre de Science d’un procédé romanesque, le suicide par empoisonnement chimique du héros, qui rappelle indubitablement celui employé dans Madame Bovary :

Sans un cri, sans une plainte, il était demeuré blotti dans son coin. Quand Lucie fut sortie, quand Lionel Gauguet eut tiré la porté derrière lui, Chéroy s’assit devant sa table et réfléchit sur ce qu’il venait d’apprendre. Il n’eut point la crise de désespoir des violents. Ses résolutions ne le dirigèrent point vers les sentiers de la colère. Il se sentait gagné par la torpeur des vaincus. Maudissant la vie et la condamnant pour injuste, il ne vit plus de place pour lui sur la terre.

Sous sa main des bocaux étaient rangés, avec des instruments, toute une pacotille de voyageur destinée à Hauteran. Une étiquette rehaussée de rouge attira son regard : Cyanure de Potassium. C’était là son affaire. Il détacha le couvercle, prit une lamelle de la substance blanche, la porta à sa bouche, l’avala d’un temps. Tout parut tourner autour de lui. Une première convulsion le raidit, il s’abattit foudroyé125.

  • 126  Voir par exemple l’apologie de la violence (...)

Certes, il s’agit ici d’un homme et non d’une femme ; les circonstances qui poussent le héros à commettre son geste sont assez différentes ; le temps pris par le poison pour opérer et le produit chimique employé ne sont pas les mêmes (cyanure de potassium pour Chéroy, arsenic pour Emma). Néanmoins, l’évocation des bocaux et l’ingestion de la « substance » ou « poudre blanche » ne laissent pas de faire résonner singulièrement les deux scènes.

Enfin, plus largement, l’évocation de la violence guerrière permettrait de rapprocher facilement les deux écrivains, du moins le Flaubert de Salammbô et de La Légende de saint Julien l’hospitalier avec le Maindron des œuvres « du temps passé » (romans et pièces de théâtre126 portant sur le XVIe siècle). Cela est particulièrement visible du simple point de vue de l’utilisation des techniques de description, comme suffit à le prouver le rapprochement de deux extraits évoquant, pour l’un, une armée en ordre de bataille et, pour l’autre, les exploits guerriers solitaires du héros :

  • 127 Voir par exemple dans la Correspondance de (...)

Il y avait là des hommes de toutes les races, des Dalmates, des Macédoniens, des Ossètes, des Alsaciens et des Sardes. Les Bretons avaient dans leurs yeux gris bleu quelque chose de profond et de vague faisant penser aux brouillards et aux pluies de leurs côtes, aux embruns dont les grands flots couvrent les falaises perdues dans la brume. Les hommes du Midi, noirs et brûlés par le soleil, laissaient autour d’eux quelque chose du rayonnement des plaines arides, de l’ensoleillement des coteaux où poussent le thym et le pin sylvestre. Les Grecs avaient des profils de camée, les Allemands de grandes barbes flottantes. Mais tous sentaient le bouc et le sang, et les femmes les considéraient avec curiosité et terreur.

Les lansquenets étaient souvent d’une taille gigantesque ; bigarrés de tous draps, leurs larges vêtements étaient ajourés de taillades ; leurs grands chapeaux découpés inclinés sur l’oreille, ils allaient en bon ordre, et on les aimait pour leur discipline. Certains portaient accrochée sur leur dos une grande épée à deux mains, dont la lame ondulée mesurait près de six pieds. Les Espagnols avec leurs chausses et leurs pourpoints de taffetas rembourré, galonnés d’or ou d’argent, crevaient de faim sous leurs habits de soie. Efflanqués comme des lévriers, ils se reconnaissaient de loin à leurs moustaches hérissées, à leurs chapeaux très hauts, à la dimension insolite de leurs rapières.

Mais les Italiens en portaient d’aussi longues, et sous leurs corselets dorés, leurs manches de mailles, leurs mandilles de velours dont les ailerons retombaient derrière les bras, ils avaient l’air de seigneurs, avec des mines fanfaronnes et obséquieuses. Les Alsaciens avaient l’air de dogues débonnaires, les Dalmates semblaient des faucons farouches, et les Français étaient gouailleurs, insolents et vantards. Marchant débandés, ils payaient peu de mine; mais ils portaient eux-mêmes leurs mousquets, tandis que les Espagnols les faisaient porter par leurs valets. Et ces Espagnols transpor taient encore avec eux des femmes, des enfants et des moines. (Le Tournoi de Vauplassans, II, 1)

Tour à tour, il secourut le dauphin de France et le roi d'Angleterre, les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négus d'Abyssinie et l'empereur de Calicut. Il combattit des Scandinaves, recouverts d'écailles de poisson, des Nègres munis de rondaches en cuir d'hippopotame et montés sur des ânes rouges, des Indiens couleur d'or et brandissant par-dessus leurs diadèmes de larges sabres, plus clairs que des miroirs. Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages. Il traversa des régions si torrides que sous l'ardeur du soleil, les chevelures s'allumaient d'elles-mêmes comme des flambeaux - et d'autres qui étaient si glaciales que les bras se détachant du corps, tombaient par terre, et des pays où il y avait tant de brouillards que l'on marchait environné de fantômes.

Des républiques en embarras le consultèrent. Aux entrevues d'ambassadeurs il obtenait des conditions inespérées. Si un monarque se conduisait trop mal, il arrivait tout à coup et lui faisait des remontrances. Il affranchit des peuples. Il délivra des reines enfermées dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach. (La Légende de saint Julien l’hospitalier)

Point de doute, donc, que Maindron a particulièrement goûté et longuement médité les techniques descriptives mises au point par Flaubert. Les deux romanciers partageaient d’ailleurs le même goût pour l’exactitude documentaire et, pour une part, un même souci d’employer « le mot juste127 ». Maindron a exprimé très clairement cette préoccupation dans la préface qu’il a rédigée pour introduire son édition de l’Histoire du gentil seigneur de Bayart composée par le loyal serviteur. En contrepoint des reproches que le romancier adresse au Loyal Serviteur se dessinent sa propre esthétique et sa particulière attention au lexique :

  • 128  Histoire du gentil seigneur de Bayart (...)

Il y a plus : aux fâcheuses lourdeurs et aux inélégantes constructions dont abondent les écrivains du XVIe siècle, s’ajoute, chez le Loyal Serviteur, une pauvreté de vocabulaire qui déconcerte. Le désir, sans doute, d’être compris de tous, le pousse dans les sentiers d’une affligeante vulgarité. Ne croyez point trouver chez lui des renseignements techniques sur la guerre. Il ne connaît même pas le nom des diverses pièces d’une armure. Le souci du langage noble, de la langue dépouillée, le tient déjà. Et les mêmes mots reviennent à chaque ligne sous sa plume128.

  • 129 Éléments auxquels on pourrait encore ajouter (...)

Enfin, Maindron et Flaubert se sont tous deux confrontés au genre historique(voir infra). Peut-être tous ces éléments en commun129, qui dessinent une filiation contournée, ont-ils d’ailleurs été favorisés par un certain nombre de traits de caractère, ou de tempérament, que semblent avoir aussi partagés les deux hommes.

  • 130  Voir par exemple la lettre à Schlésinger du (...)

En effet, les deux romanciers expriment en particulier une similaire aversion pour le temps dans lequel ils vivent, tentant par tous les moyens d’échapper à leur époque grâce à la littérature. Flaubert ne cesse de le clamer dans sa correspondance130, et Maindron le dit clairement dans l’un de ses récits de voyage : « L’amour singulier que je porte aux temps passés est peut-être trop exclusif pour m’inspirer, vis-à-vis du présent, un sentiment autre qu’une indifférente équité131. » Et l’un de ses rares romans se déroulant à l’époque moderne, L’Arbre de Science, met en scène les personnages d’un arriviste sans scrupule et de sa maîtresse, dont l’évocation permet de dessiner en creux les postulations personnelles antithétiques de l’auteur :

  • 131 Dans l’Inde du Sud, p. VI.
  • 132  Op. cit., p. 288-289.

C’est ainsi que leur bonheur, à tous deux, était de dévorer l’espace en voiture automobile, de filer au milieu d’un nuage de poudre par les routes, par les chemins, sans prudence. Cet amour de la vitesse vertigineuse, de la vitesse pour elle-même, qui les obsédait, était moins, en somme, la caractéristique de leur nature que celle de leur temps. Si on leur en eût laissé le pouvoir, Lionel et Lucie eussent emprunté les ailes du Temps : « Plus vite, plus vite encore ! » Pour rien, pour le plaisir de faire la route, comme on dit. Car ils ne regardaient jamais autour d’eux. Seuls ils se trouvaient intéressants sur cette terre, où ils étaient encadrés par les idées, les hommes et les événements. D’ailleurs bouchés à tout : à l’art, aux lettres, aux sciences même, — en dehors des programmes visant un but, — mais renseignés sur tout par les guides, les dictionnaires, les revues et les journaux. Ils ne lisaient que par devoir, pour paraître informés. Aussi bien n’en avaient-ils pas le loisir. Quand ils se reposaient, d’aventure, c’était pour se concerter, pour réfléchir sur les moyens de s’avancer. Le projectile, l’onde électrique, la vibration de la lumière, leur paraissaient lents au gré de leur désir.

Ils n’avaient pas une pensée, pas une parole, pas un geste, qui ne fussent modernes. Leur seule préoccupation était de compter dans leur temps. S’ils abhorraient le passé, c’était moins par cette naïveté féroce de ceux qui vivent // l’heure présente, sans se soucier d’autre chose, que parce qu’ils n’en avaient pas fait partie. Et si l’abominable blasphème : « Les vaincus sont ceux qui sont morts » n’avait pas été lancé bien avant qu’ils fussent nés, ils l’auraient peut-être inventé, malgré la médiocrité de leurs concepts. Pour Lucie, pour Lionel, l’humanité avait commencé d’exister au jour seul où eux-mêmes avaient pris parti dans les intérêts de ce monde, ou, au pis aller, avec la découverte et la mise en œuvre de la vapeur et de l’électricité. De l’industrie humaine ils n’estimaient que ce qui concourt au bien-être.

Les derniers jours de leur villégiature aux Herbages furent consacrés par Lionel et Lucie à des excursions en automobile. Avec la baronne Kolb, revenue de Biarritz, ils s’entraînaient pour battre les records fameux. Vingt fois ils manquèrent se tuer ; ils causèrent cent accidents. Leurs mécaniciens finirent par se voir retirer leurs licences. Ils s’en passèrent, continuèrent d’écraser bêtes et gens, sans désagréments d’ailleurs. Car l’esprit démocratique des Français s’affirme en logique par l’extraordinaire complaisance dont il abonde envers les riches, alors qu’il ne tolère rien des pauvres132.

L’auteur prendra d’ailleurs une ironique revanche sur ses personnages en les faisant mourir, à la fin du roman, dans un accident d’automobile !

Quant à cette ironie dont les oeuvres de Maindron ne semblent pas dépourvues, elle apparaît encore dans un passage de Saint-Cendre qui n'est pas sans rappeler la scène des Comices agricoles dans Madame Bovary...:

Dindaux-Perrinet (boucher de son état, ce qui n'est sans doute pas un hasard...), à qui l'écuyer de Saint-Cendre vient de confier le commandement des hommes de Seissat, harangue ses troupes:

― Oui, le Livre nous dicte la conduite à tenir. On ne doit pas faire de quartier aux Philistins!... Non, monseigneur, vous n'arrêterez pas la colère des justes. Le Dieu d'Abraham...

 Cette jolie femme, se disait Saint-Cendre, ferait très belle mine entre deux draps... 

― Et comme le Seigneur ordonna pour les Amalécites...

Elle est encore mieux tournée qu'Héliette de Vignes, moins lourde, et comme elle, encore que beaucoup plus jeune, tranquillement magnifique. 

― Tu ruineras de fond en comble les maisons de Bélial... 

On retrouve le procédé de l'entrelacs burlesque des discours qui, comme dans Madame Bovary, conduit à une mise à distance de l'un et l'autre des deux locuteurs.

Notes

1  La liste de ses ouvrages est donnée dans la bibliographie.

2  Albert Sorel, Notes et portraits, contenant des pages inédites, Paris, Plon, 1909, 318 p., p. 269.

3  Lettre de Marcel Proust à Léo Larguier datée de janvier 1907, in Marcel Proust, Lettres retrouvées, présentées et annotées par Philip Kolb, Paris, Plon, 1966, 175 p.

4  Guillaume Apollinaire, Anecdotiques, préface de Marcel Adéma, 3e édition, Paris, Gallimard, « NRF », 1955, 332 p., p. 42.

5 5 Lettre de Maindron à un destinataire inconnu, Paris, 30 avril 1909. Confiée par « André Bétrix, de Genève » au Bulletin de la Société Jules Verne, n°128, 1998, p. 23 : « Où que ma mémoire me reporte, il me semble qu’aucun roman de Jules Verne ne m’a jamais passionné. […] l’ignorance complète dont témoigna cet auteur en ethnographie, en histoire naturelle, et aussi ses tendances historico-politiques le classent parmi les moins recommandables entre tous ceux dont on a conseillé la lecture à la jeunesse ».

6  Pierre-Olivier Walzer, Littérature française. Le XX e siècle, 1896-1920, Paris, Arthaud, 1975, p. 387. Monsieur de Clérambon a cependant paru avant 1904.

7  Éditions France-Empire, 2007.

8  La liste donnée en bibliographie indique les dates des rééditions (notamment d’après le Catalogue général de la Librairie française).

9  René-Louis Doyon, Mémoire d’homme. Souvenirs irréguliers d’un écrivain qui ne l’est pas moins, Paris, La Connaissance, 1952, t. 1, p. 133.

10  René-Louis Doyon, Mémoire d’homme, op. cit., t. 1, p. 132. Doyon évoque l’épisode douloureux où, « sa parente cantatrice à l’Opéra ne p[ouvant] se charger de lui », Maindron partit pour l’Espagne. Dans De mon temps… (2e édition, Paris, Mercure de France, 1933, 227 p.), Henri de Régnier fait également allusion à cette enfance difficile.

11  Éloge funèbre de Maurice Maindron, discours prononcé au cimetière Montparnasse le 21 juillet 1911 par René Doumic, Imprimerie F. Paillart, Abbeville, novembre 1911, par les soins de Marcel Bouteron, Pierre et Edouard Champion, 13 p., p. 6.

12  AN 169611.

13  Voir Henri Desbordes, « Notice nécrologique sur Maurice Maindron », Annales de la Société entomologique de France, vol. 80, 1911-1912, p. 506. L’auteur évoque un « causeur merveilleux ».

14  Ibid., p. 503. Les Maindron habitaient alors rue Méchain, dans le quartier de l’Observatoire.

15  Cette société, dont le siège se trouve à Paris, au 21 avenue Gourgaud, est co-fondée par l’illustrateur Maurice Leloir et le peintre Édouard Detaille.

16  « Maurice Maindron », Larousse mensuel illustré, tome II, n° 55, septembre 1911, p. 212.

17  Bibliothèque de l’Institut, Papiers de Heredia et de Régnier, « papiers personnels de Maurice Maindron », Mss 5693.

18  Voir Yves Cambefort, Des Coléoptères, des collections et des hommes, Éditions du Muséum (Archives), 2006, p.227-228. 

19  Cité par Philippe Joussaud et Édouard-Raoul Brygoo, Du Jardin au Muséum en 516 biographies, Éditions du Muséum (Archives), 2004, p. 27.

20  Larousse mensuel illustré, op. cit., p. 212.

21  Paul Souday, Les Livres du Temps, recueil d’articles parus dans Le Temps, Paris, E. Paul Frères, 1929-1930, p. 299.

22  Op. cit.

23  Bibliothèque de l’Institut, Mss 5693.

24  Cité par René-Louis Doyon, Mémoire d’homme, op. cit., p. 133.

25  Lettre de Pierre Louÿs à sa femme Louise datée des 29-30 avril 1904. Cité in Dossier secret Pierre Louÿs-Marie de Régnier, commenté par Jean-Paul Goujon avec la collaboration de Thierry Bodin, Paris, Christian Bourgois éditeur, 2002, 189 p., p. 133.

26  Rapporté dans une lettre de Pierre Louÿs à son épouse Louise de Heredia, 29 avril 1904. Cité in Dossier secret Pierre Louÿs-Marie de Régnier, op. cit., p. 132.

27  Dans une lettre datée du 3 mai 1904, Pierre Louÿs rapporte à Louise les propos qu’aurait tenu son père lors d’un dîner à l’Arsenal.

28  Lettre de Pierre Louÿs à son épouse Louise de Heredia, 30 avril 1904. Cité in Dossier secret Pierre Louÿs-Marie de Régnier, op. cit., p. 133.

29  Bibliothèque de l’Institut, Mss 5693.

30  Lettre de Henri de Régnier à Pierre Louÿs, août 1899, coll. Ch. Bigot. Cité par Jean-Paul Goujon, Pierre Louÿs. Une vie secrète (1870-1925), Paris, Fayard, 2002, 872 p., p. 485.

31  Henri Desbordes, op. cit., p. 505.

32  Larousse mensuel illustré, loc. cit.

33   Éloge funèbre de Maurice Maindron, op. cit. , p. 9-10.

34  Henri de Régnier, De mon temps…, op. cit., p. 128.

35  Ibid., p. 74.

36  Antoine Albalat, Trente ans de quartier latin : nouveaux souvenirs de la vie littéraire, Paris, Société Française d’Éditions Littéraires et Techniques, « Bibliothèque du Hérisson », 1930, 189 p., p. 109-110.

37  Ibid.

38  José Maria de Heredia – Pierre Louÿs, C orrespondance inédite (1890-1905), accompagnée de documents inédits et d’annexes, édition établie, présentée et annotée par Jean-Paul Goujon, Paris, Champion, 2006, par exemple p. 100 « Ici, chaleur atroce [...]. Si vous m’en croyez, ne songez pas à revenir pour le 29. Ce serait absurde. Je ne sais pas où Hélène et Clérambon, iront. Quant à nous [,] votre maman ne veut pas quitter Paris » (lettre de Heredia à Pierre Louÿs).

39  Le 13 avril 1904, Louÿs ayant porté, de la part de sa femme, alors en traitement à Biarritz, un bouquet de roses à Hélène, récemment opérée, Maindron fit à cette dernière une scène épouvantable.

40  Ibid, lettre de Pierre Louÿs à Heredia (28 février 1903), p. 169.

41  Notes inscrites sur la lettre d’Hélène Maindron à Pierre Louÿs, 1er décembre 1903. Cité in Dossier secret Pierre Louÿs-Marie de Régnier, op. cit., p. 128. Ce mystérieux flirt, sans doute un haut fonctionnaire ou un homme d’État, reste à identifier.

42  Bibliothèque de l’Institut, Mss 6291. Une lettre du 9 mars 1902 remercie Régnier de s’être entremis à propos de Clérambon.

43  Pierre Labracherie, La Vie quotidienne de la bohême littéraire au XIX e siècle, Paris, Hachette, 1967, 249 p., p. 175.

44  Ibid., p. 176.

45  Henri de Régnier, De mon temps…, op. cit., p. 125.

46  Antoine Albalat, Souvenirs de la vie littéraire. Nouvelle édition augmentée d’une préface-réponse, Paris, Les Éditions G. Crès et Cie, 1924, 235 p., p. 110.

47  Eugène de Monfort dir., Vingt-cinq ans de littérature française, Paris, Librairie de France, s.d., t. 2, p. 196.

48  Maindron semble avoir été un gros fumeur : Apollinaire, qui considère que « le mot de tabagie eût exprimé, aussi bien que [l’] appellation macaronique » de Philosopharium, la nature des réunions du café Steinbach, raconte que Maindron avait l’habitude de « tir[er] de ses poches un certain nombre de pipes qu’il posait devant lui et, méthodiquement, […] les fumait méthodiquement une fois chacune, en buvant des demis » (op. cit., p. 42). Comment s’étonner, dès lors, que Maindron se soit lié d’amitié avec Durand, l’exécuteur testamentaire de Durand, « Collectionneur de clefs et grand amateur de pipes », spécialiste des meubles anciens (Louis Roseyre, Au temps du Quartier. Cité par Antoine Albalat, Trente ans de quartier latin : nouveaux souvenirs de la vie littéraire, op. cit., p. 41.

49  À la date du 16 août 1911.

50  Apollinaire mentionnait déjà Maindron dans sa chronique du 16 juin 1911, au sujet d’un « impromptu » dont le glorifia Moréas : « Est-il quelque fière Clorinde / Qui n’ait gémi sous ses lois ? / Djibouti, le Vachette et l’Inde / Tour à tour ont vu ses exploits ». Cité par Guillaume Apollinaire, Anecdotiques, op. cit., p. 27.

51  Eugène de Monfort dir., Vingt-cinq ans de littérature française, op. cit., t. 2, p. 196. De la même manière, Apollinaire note que « M. Maindron, dès qu’il était arrivé, régnait sur la compagnie ; sauf, toutefois, les soirs où Moréas était présent. Et M. Maindron ne laissait pas de lui en vouloir un peu, à cause de cela ».

52  Qui êtes-vous ? Annuaire des contemporains français et étrangers, 1909-1910, Paris, Delagrave, p. 331-332. La notice est relativement longue.

53  L’hypothèse est retenue par Yves Cambefort, op. cit., p. 228.

54  1863-1954. Géographe, directeur de la bibliothèque de la Société Française de Géographie, Henri Froidevaux est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les colonies. C’est à lui qu’on doit les articles concernant l’Afrique allemande, l’Afrique anglaise et l’Afrique portugaise qui suivent l’article collectif « Afrique » dans le Nouveau Larousse illustré.

55  1852-1938. Le Dr René Verneau, anthropologue, spécialiste des Canaries, fut professeur d’anthropologie au Muséum d’Histoire naturelle puis directeur du Musée d’Ethnographie de Paris (1901). Il a été très marqué par la lecture de Gobineau, et sa contribution à l’article « Afrique » du Nouveau Larousse illustré est une description des peuples du « continent noir » qui repose sur des présupposés ethnicistes parfaitement assumés.

56  Cette évocation des tissus indiens a été inspirée à Gautier par ceux qu’il a vus à l’exposition universelle du Cristal Palace, à Londres ; elle est reprise dans Caprices et Zigzags.

57  P. 204, n. 1.

58  On le trouve aussi dans d’autres œuvres du romancier, par exemple dans sa pièce : Le Meilleur Parti, comédie en quatre actes, représentée pour la première fois sur la scène du Théâtre Antoine le 31 mars 1905 (Paris, Charpentier et Fasquelle, 1905) où le baron de Héribour explore lui aussi les arcanes alchimiques.

59  En revanche, d’après Antoine Albalat, Maindron partageait fréquemment les parties de domino des frères Berthelot, fils du chimiste, au café Vachette (Souvenirs de la vie littéraire. Nouvelle édition augmentée d’une préface-réponse, Paris, Les Éditions G. Crès et Cie, 1924, p. 90).

60  Préface de l’auteur [datée du 15 décembre 1888] à l’Introduction à l'étude de la chimie des anciens et du moyen âge, Paris, Georges Steinheil, 1889, p. xij.

61  Ibid., p. v.

62  Ibid., p. vj.

63  Ibid., p. xij.

64  Ibid., p. 152.

65 Ibid., p. 304.

66  Origines de l'alchimie [1885], Reprod. de l'éd. de, Paris : Librairie des sciences et des arts, 1938, en ligne sur Gallica, p. 59-63.

67  « Examen critique au point de vue de l'histoire de la chimie d'un écrit alchimique intitulé "Artefii clavis majoris sapientiae"... » présenté à l'Académie des sciences, le 2 avril 1867, par M. Chevreul.

68  Ibid., p. 17.

69  Société française d’édition d’art, « Bibliothèque de l’enseignement des Beaux-Arts », 1898, 311 p.

70  P. 69.

71  Les Armes, Ancienne Maison Quantin, 1886, rééd. 1890.

72  P. 297-298.

73  Éloge funèbre de Maurice Maindron, discours prononcé au cimetière Montparnasse le 21 juillet 1911 par René Doumic, Imprimerie F. Paillart, Abbeville, nov. 1911, par les soins de Marcel Bouteron, Pierre et Edouard Champion, p. 10-11.

74  Article de Louis Coquelin, Larousse mensuel illustré, tome II, n° 55, sept 1911, p. 212.

75  Ce fatal Excès du désir. Poétique du corps romanesque, Champion, 2006, p. 36.

76  Paul Souday, Les Livres du temps, Emile Paul Fr., 1929-1930, p. 306. La chronique du Temps sur Maindron reprise dans ce recueil pourrait être parue en 1913.

77  P. 13-14.

78  Ibid.

79  Le Meilleur Parti, comédie en 4 actes représentée pour la première fois sur la scène du Théâtre Antoine le 31 mars 1905, Charpentier et Fasquelle, 1905, I, 9.

80  Monsieur de Clérambon (suite de Saint-Cendre), Charpentier et Fasquelle, 1927, p. 130-131. La critique se plaît à lier la fascination de Maindron pour les guerres civiles à son tempérament querelleur. L’écrivain aurait affirmé : « Seules les guerres civiles sont intéressantes, car on y a chance [sic] de connaître ceux que l’on tue » (cité par Régnier, De mon temps…, op. cit., p. 129), propos repris par Anatole France dans Les Opinions de M. Jérôme Coignard (1895).

81  Cahiers du comte Bonhomme, tenus par Maurice Maindron, La Connaissance, 1928. Le texte est daté 15 mai-1er février 1907.

82  P. 45.

83  Recueilli dans La Gardienne de l’idole noire, Alphonse Lemerre, 1910, p. 259-287.

84  Dans l’Inde du sud, op. cit., p. 18.

85  Ibid., p. 61.

86  Wieslaw Mateusz Malinowski, Le Roman historique en France après le romantisme (1870-1914), Poznan (Pologne), Uniwersytet Im. Adama Mickiewicza W. Poznaniu, Filologia Romanska, n° 16, 1989.

87  Cité par W. M. Malinowski, op. cit., p. 5.

88  Claudie Bernard, Le Passé recomposé. Le roman historique français du dix-neuvième siècle, Paris, Hachette université, 1996, p. 85.

89  Ibid.

90  Mérimée, Chronique du règne de Charles IX, « Folio classique », Gallimard, chapitre VIII, p. 133.

91  L’expression « démonumentalisation » est empruntée à Claudie Bernard, op. cit., p. 166.

92  Philosophie des sciences historiques, textes de P. Barante, V. Cousin, F. Guizot, J. Michelet, F. Mignet, E. Quinet, A. Thierry, réunis et présentés par Marcel Gauchet, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1988, p. 26.

93  Pour plus de détails, voir Arnaldo Momigliano, Problèmes d’historiographie ancienne et moderne, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », 1983 [chapitre « L’histoire ancienne et l’Antiquaire », p. 244-293].

94  Op. cit., p. 41

95  Op. cit., p. 107.

96  In Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion, 1989.

97  Cité par Philippe Dufour, « L’Histoire à fleur de peau », in Corps, littérature, société (1789-1900), sous la dir. de Jean-Marie Roulin, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2005, p. 215.

98  Philippe Dufour, art. cit., p. 215.

99  Ibid.

100  Il écrit ainsi, dans son introduction à l’Histoire du gentil seigneur de Bayart composée par le loyal serviteur : « Puisse ce petit livre donner aux lecteurs le goût de l’histoire vivante, écrite sans parti pris de doctrine et sans tenir compte des préoccupations du présent. » (Paris, Arthème Fayard, s. d., p. 14).

101  Op. cit., p. 42.

102  La chair, la mort et le diable dans la littérature du dix-neuvième siècle. Le romantisme noir (1966), Paris, Denoël, 1977, p. 33.

103  Op. cit., p. 287.

104  Le Roman historique en France après le romantisme (1870-1914), Poznan (Pologne), Uniwersytet Im. Adama Mickiewicza W. Poznaniu, Filologia Romanska, n° 16, 1989, p. 115.

105  Ce fatal excès du désir. Poétique du corps romantique, Paris, Champion, 2006.

106  Voir aussi Christine Marcandier-Colard, Crimes de sang et scènes capitales. Essai sur l’esthétique romantique de la violence, Paris, PUF, 1998.

107  François Kerlouégan, op. cit., p. 56.

108  Visions capitales, Paris, RMN, 1998, p. 114.

109  François Kerlouégan, op. cit., p. 86.

110  Discours de 1824 à l’Institut de France, cité par Mario Praz, op. cit., p. 94.

111  Voir La Bohémienne, figure poétique de l’errance aux XVIII e et XIX e siècles, études réunies et présentées par Pascale Auraix-Jonchière et Gérard Loubinoux, Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2005.

112  L’Arbre de Science, roman moderne, Paris, Alphonse Lemerre, 1906, p. 318.

113  Paris, La Connaissance, 1927, p. 41.

114  Dans l’Inde du Sud (le Coromandel), Paris, Lemerre, 1907, p. 59. Voir Salammbô, chap. XIV : « Alors la haute masse d'airain, à neuf étages et qui contenait et occupait plus de trois mille soldats, commença doucement à osciller comme un navire. En effet, l'eau pénétrant la terrasse avait devant elle effondré le chemin ; ses roues s'embourbèrent ; au premier étage, entre des rideaux de cuir, la tête de Spendius apparut soufflant à pleines joues dans un cornet d'ivoire. La grande machine, comme soulevée convulsivement, avança de dix pas peut-être ; mais le terrain de plus en plus s'amollissait, la fange gagnait les essieux et l'hélépole s'arrêta en penchant effroyablement d'un seul côté » (éd. Gisèle Séginger, Paris, Flammarion, « GF », 2001, p. 317).

115  « Mais des événements plus certains s’étaient produits. Une femme dévergondée comme Athalie, homicide et adultère comme Hérodias, venait de perdre sa couronne et sa liberté. Et tous conçurent une grande joie d’apprendre la captivité de Marie Stuart, que sa cousine Elisabeth tenait en chartre privée, […] » (I, 1).

116  « Avec son flambeau, il [Hamilcar] alluma une lampe de mineur fixée au bonnet de l'idole ; des feux verts, jaunes, bleus, violets, couleur de vin, couleur de sang, tout à coup, illuminèrent la salle. Elle était pleine de pierreries qui se trouvaient dans des calebasses d'or accrochées comme des lampadaires aux lames d'airain, ou dans leurs blocs natifs rangés au bas du mur. C'étaient des callaïs arrachées des montagnes à coups de fronde, des escarboucles formées par l'urine des lynx, des glossopètres tombés de la lune, des tyanos, des diamants, des sandastrum, des béryls, avec les trois espèces de rubis, les quatre espèces de saphir et les douze espèces d'émeraudes. Elles fulguraient, pareilles à des éclaboussures de lait, à des glaçons bleus, à de la poussière d'argent, et jetaient leurs lumières en nappes, en rayons, en étoiles. Les céraunies engendrées par le tonnerre étincelaient près des calcédoines qui guérissent les poisons. Il y avait des topazes du mont Zabarca pour prévenir les terreurs, des opales de la Bactriane qui empêchent les avortements, et des cornes d'Ammon que l'on place sous les lits afin d'avoir des songes » (ibid., chap. VII, p. 199).

117  « Les lances s'inclinaient et se relevaient, alternativement. Ailleurs c'était une agitation de glaives nus si précipitée que les pointes seules apparaissaient, et des turmes de cavalerie élargissaient des cercles, qui se refermaient derrière elles en tourbillonnant » (ibid., chap. VIII, p. 221).

118  « Autour de cette muraille de piques tourbillonnaient les turmes de cavalerie ; les escadrons se mêlaient, se poursuivaient, puis tout à coup il y avait une débandade et une troupe entière se dispersait, sans attendre le choc, et l’on voyait les cavaliers galopant agités comme des feuilles au souffle d’un grand vent » (III, 3).

119  « Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les narines, en la humant avec une sensualité mystique; puis ferma les paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements du cœur se ralentirent - un à un - plus vagues chaque fois, plus doux: - comme une fontaine s'épuise, comme un écho disparaît ; – et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, – un perroquet gigantesque planant au-dessus de sa tête ».

120  Outre la scène finale où l'on voit de nombreux personnages décapités, on trouve de nombreuses têtes coupées dans Le Tournoi de Vauplassans... dans les batailles tout d'abord: « M. de Bellegarde, habile aux exercices du carrousel, fit voler des têtes de Turcs avec sa bourdonnasse, et il chevaucha dans la mêlée en portant les couleurs de la marquise. » (1ère partie, chap. 2), ou encore dans le cabinet de l'alchimiste: « Sur une bibliothèque s’alignaient des crânes d’hommes et de divers animaux, la tête d’une femme marine, des enfants mort-nés conservés dans de l’eau-de-vie, des pierres tombées du ciel, des coquilles pétrifiées, un bocal en corne de rhinocéros, pour reconnaître les poisons. » (1ère partie, chap. 3)

121  « Pareille à la tête de Méduse, la face placidement gouailleuse de Bonnereau pétrifiait le protégé de Mirifisc » (op. cit., p. 23).

122  « Plus belle encore dans la colère, sa figure était celle de la Méduse que les Negroli de Milan ont repoussée sur la rondache de l’empereur Charles-Quint » (ibid., p. 406).

123  « Ses cheveux brillaient avec des tons d’or fondu. Les frisons de sa nuque rejoignaient discrètement le col ruché de la guimpe en guipure, que découvrait le décolletage carré du corsage » (ibid., p. 261).

124  « Il [M. Keller] avait la figure lourde, la physionomie sournoise et distraite. Sa face blafarde donnait à penser que l’on se trouvait devant une tête de veau, agrémentée d’un faux col. Et celui de M. Keller, haut d’un demi-pied, rabattu suivant cette mode qui fut lancée jadis par le roi Philippe II, pour revenir parmi nous après plus de trois siècles, l’obligeait à se tenir les yeux dirigés vers le plafond » (ibid., p. 188).

125  Ibid., p. 410.

126  Voir par exemple l’apologie de la violence faite par Chambouchard à Héribour : « À d’autres la rêverie, mère de l’impuissance et de la stérile faiblesse ! Écoute-moi, mordieu, et rentre dans l’action ! Pour moi, je ne veux plus rien connaître sur terre que la joie de voir briller les épées au soleil sous les plis soyeux des drapeaux, de voir les armures étinceler comme des calices dorés, d’entendre le fracas des arquebusades et les cris puissants de la charge ! Et de même, je ne veux connaître de la femme que la splendeur de sa chair, qu’elle soit nue comme la haquenée que l’on mène au bain ou empanachée et houssée comme un cheval de tournoi ! Ah ! tu ne connais pas la joie des assauts, la joie d’être le maître des logis où l’on est entré tout armé, après avoir laissé ses gens par douzaine, le nez dans leur sang, le crâne fendu, la poitrine béante, les entrailles ouvertes. La joie de risquer sa vie contre d’autres, d’être le plus fort, le plus courageux, le meilleur ! Et d’avoir droit à tout, à l’or, aux femmes, et à la vie de chacun ? – Qui a tenu une épée au poing et la laisse se rouiller est indigne de s’en servir. Les grandes nations sont sorties des bains de sang, dans la bataille, comme des flancs violés des captives. Philosopher est beau. Vivre est mieux ! Mieux vaut l’homme de l’épée que l’homme du grimoire ! » (Le Meilleur parti, Paris, Charpentier et Fasquelle, 1905 ; I, 9).

127 Voir par exemple dans la Correspondance de Flaubert les lettres à Feydeau du 25-I-1861 : « Tous les après-midi je lis du Virgile, et je me pâme devant le style et la précision des mots » (III, p. 140) et au naturaliste Georges Pouchet du 27-IX ?-1862 : « Peut-on dire la corne en parlant du pied des cerfs ? Je crois que non. Le mot corne ne devant pas s'appliquer aux animaux qui ont le pied fendu. / Quel est le mot propre ? » (III, p. 249).

128  Histoire du gentil seigneur de Bayart composée par le loyal serviteur, publiée avec introduction et notice par Maurice Maindron ; coll. « Mémoires et souvenirs publiés sous la direction de F. Funck-Brentano » ; Paris, Arthème Fayard éditeur, s.d., p. 10.

129 Éléments auxquels on pourrait encore ajouter une semblable inadaptation à l’écriture théâtrale !

130  Voir par exemple la lettre à Schlésinger du 18-XII-1859 : « J'écris fort lentement, parce qu'un livre est pour moi une manière spéciale de vivre. À propos d'un mot ou d'une idée, je fais des recherches, je me livre à des divagations, j'entre dans des rêveries infinies ; et puis notre âge est si lamentable, que je me plonge avec délices dans l'Antiquité. Cela me décrasse des Temps modernes » (III, p. 69).

131 Dans l’Inde du Sud, p. VI.

132  Op. cit., p. 288-289.

Pour citer ce document

«Préface», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Présentation, mis à jour le : 27/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=121.