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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Première partie

Chapitre 1

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Le prêche du pasteur Andréas Butschli fut un événement important et dont ceux de la Religion gardèrent longtemps bonne mémoire. Arrivé de Genève dans la nuit du samedi, le célèbre disciple de Calvin prit la parole dès midi, à l’occasion du dimanche 3 mai 1568. Il y eut grande foule pour l’entendre, car on l’attendait, depuis déjà plusieurs jours, pour en recevoir la bonne parole dont les huguenots, au pays du Berry, étaient plus que jamais altérés. Et les fidèles du parti, pour la joie de voir cet homme extraordinaire, avaient chevauché à sa rencontre, envoyé des émissaires portant des torches par les chemins, déjoué les embûches de Gilles de Souvré, marquis de Courtanvaux1, qui voulait l’empêcher d’entrer dans son gouvernement. Mais Andréas Butschli était venu malgré ces pièges, comme les Hébreux traversèrent le désert. Des cavaliers de M. l’Amiral2 l’avaient accompagné jusqu’au Blanc3, de peur de malaventure. Aussi, quand il entra dans la ville, sa suite fut-elle de plus de cent chevaux.

  • 1  Gouverneur de Touraine, Maréchal de France et (...)
  • 2  L’Amiral Gaspard de Châtillon, comte de (...)
  • 3  Parti (ici, par extension, siège) des (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Il prêcha, non dans la crypte du seigneur d’Alloigny, au château de Rochefort, comme c’était la coutume, mais dans une grange, vaste à contenir une armée, construite par le censier4 Heurtelin Bouchart, à la limite du champ des Anglois, près de la petite rivière deLanglin. Sa voix sèche et autoritaire se faisait ouïr jusqu’aux portes, s’échappait par les baies à moitié aveuglées par des planches de peuplier, vermoulues d’insectes. Le long des murailles nues où de longues toiles d’araignée pendaient, grises, comme des voiles imprégnées de cendres, elle semblait se réfléchir, plusâpre que la bise de décembre, et atteindre par delà les monts le pape de Rome pour lui faire savoir qu’ayant semé le vent, il récolterait la tempête.

  • 4  Seigneur auquel le cens, une redevance en (...)

Andréas Butschli prenait le Dieu juste à témoin de la luxure des moines, de l’impénitence des cardinaux. La simonie5 des prêtres était notoire, la superbe des évêques appelait le courroux du Très-Haut. Et, pour donner plus de force à son discours, il battait de sa main droite, d’un mouvement rythmé, le feuillet du livre fameux, écrit sous le défunt Roy Henri, par Matthias Flaccius d’Illyrie6, la lumière de Wittemberg7, où étaient dépeintes toutes ces choses. L’homme se dressait dans sa simarre8 noire, où il apparaissait étriqué, avec une mine plate, plus blanche que sa fraise à godrons pressés9, et ses yeux brillaient, comme animés par la fièvre. Par moments, il allait et venait, enlevé par l’éloquence sacrée ; et, sans doute, l’aigle noir, symbole des Allemagnes, planait au-dessus de lui, pour lui donner tant de force. Chacun, à l’écouter, sentait sa ferveur grandir, et la grâce descendait sur tous. Un catholique s’était glissé là, de fortune ; il en fit, le soir même, une éclatante conversion.

  • 5  Vendre ou acheter un bien spirituel (...)
  • 6  Matthias Flaccius, surnommé Illyricus (...)
  • 7  Wittemberg est la ville où s’installa (...)
  • 8  Soutane protestante.
  • 9  Plis ronds, empesés et resserrés.

Puis Andréas se calma, satisfait de l’impression sur ses ouailles. Et il expliquait diverses choses observées à son dernier voyage d’Allemagne. Car, sans cesse, il revenait vers cette terre d’élection, patrie bénite de tout protestant, vers laquelle il tenait ses yeux tournés, dans l’espoir d’en voir arriver des armées.

Des épées croisées y brillaient dans le ciel. Et, bien que ce soit chose vaine de tirer présage du décours des étoiles, quelques signes favorables s’étaient laissé voir dans la constellation d’Orion10. Durant deux jours, la Chèvre11 avait cessé de briller, et l’on avait vu à sa place comme un nuage de sang. Mais des événements plus certains s’étaient produits. Une femme dévergondée comme Athalie12, homicide et adultère comme Hérodias13, venait de perdre sa couronne et sa liberté. Et tous conçurent une grande joie d’apprendre la captivité de Marie Stuart, que sa cousine Elisabeth tenait en chartre privée14. Andréas chanta les louanges de cette grande reine, forte au sens de l’Écriture, et sage, entendue aux choses de ce monde, ayant donné, quand il le fallait, des hommes et de l’argent à M. l’Amiral, en échange de quelque ville française des côtes.

  • 10  Une des constellations les plus brillantes du (...)
  • 11  Appelée aujourd’hui Capricorne, cette (...)
  • 12  Athalie est la fille de Jézabel (Cf. note (...)
  • 13  Hérodias, dite aussi Hérodiade, se maria (...)
  • 14  Marie Stuart (1542-1587), reine d’Écosse, (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Mais le ministre, ayant fermé le poème du centuriateur de Magdebourg15, déclara prendre pour sujet de prêche ces lignes du Deutéronome :  

  • 15  Cf. note 4.

« Tu livreras au feu les images taillées de leurs dieux, et tu ne convoiteras ni ne prendras pour toi l’argent ou l’or qui seront sur elles...16 »

  • 16  Chapitre 7, verset 25. Le Deutéronome est le (...)

Là, il fit une pause et demeura comme gêné. On avait toussé. Et, bien que ce fût un vieillard affligé, au su de tous, d’une opiniâtre apostume17, Andréas en ressentit comme une offense. Car certains envieux de sa gloire l’avaient accusé de participer aux rapines des reîtres, avec qui il était jadis venu faire le dégât en des abbayes normandes.

  • 17  Abcès, tumeur purulente.

Mais il continua plus vite :  

« De peur que ce te soit un piège, car c’est une abomination. »

à ces mots, les gens de petit état hochèrent la tête avec conviction. Ils avaient souvent eu à souffrir les pilleries des gens de guerre. Mais des gentilshommes haussèrent légèrement les épaules, d’autres bâillaient. Et les femmes, sans y comprendre davantage, se montraient pleines de recueillement, car les masques de velours noir, qu’elles tenaient par une boucle de cristal serrée entre leurs dents, les empêchaient de parler. Elles les retirèrent cependant pour chanter un psaume en français, et toutes les voix se mêlèrent, à l’unisson, ainsi qu’un bruissement d’abeilles. Des garçons s’étaient hissés jusqu’aux fenêtres, et assis sans s’inquiéter de râper leurs chausses. Ils vocalisaient à tue-tête, battant de leurs pieds le crépi des murs qui tombait par plaques sur les épaules de ceux d’en bas. Cette musique se laissait entendre de loin, et le comte François de Bernage, passant par là, en prit malgré lui sa part. Il revenait alors du château de Vauplassans, où il était allé faire sa partie de longue paume18 et sa cour à la châtelaine. Il allait du côté de la grange, au pas dansant d’un grand barbe19, le Christophe, dont la robe isabelle20 était sans défaut. Peint et fardé comme une fille, le col et les oreilles chargés de bijoux, il était coiffé d’un bonnet à bords plats avec des plumes blanches. Son costume de velours noir était tigré de minces galons d’or; des buses raidissaient son pourpoint; le rembourrage de son haut-de-chausses le gonflait comme une vaste courge ; ses jambes avaient des bottes de cuir blanc avec des éperons de vermeil.

  • 18  Jeu qui consiste à se renvoyer une balle avec (...)
  • 19  Adjectif substantivé désignant un cheval de (...)
  • 20  De couleur jaune pâle.

Tout en bâillant à se décrocher les mâchoires, il gardait un air important et réfléchi, comme il convenait ; et il portait un chapelet espagnol à son poignet droit. Son épée était si longue, qu’elle dépassait la croupe de son cheval, et toute sa personne respirait une haute distinction. Une odeur pénétrante de musc l’accompagnait, forte à faire penser aux civettes21 que les Maures gardent dans leurs maisons, en de petites cages de bois. Ses gants de velours vert étaient lourds de broderies, et il tenait une fine houssine dont la poignée était habillée d’une tresse de cheveux de femme, don d’une fille d’honneur de Mme de Guise, Isabelle de Colinnes, morte enceinte de ses œuvres il y avait quelques mois. Cette histoire s’ajoutant à d’autres avait été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. On l’avait exilé en Berry, province paisible où il devait se faire oublier en menant une vie obscure.

  • 21  Mammifère carnassier d’Afrique et d’Inde, (...)

Bon gentilhomme autant qu’on pouvait l’être, il pouvait faire preuve de seize quartiers. Il avait vingt-sept ans, et était capitaine de cinquante hommes d’armes à la tête desquels il marchait dans les montres22, faisant tourner les têtes des femmes qui se seraient damnées pour lui. Comme il était très beau, les dames l’avaient usé, car il les aimait dans leur chair. Facile avec elles, il les tenait comme créées pour son plaisir, et ne pensait à nulle autre chose sur terre. L’étude, la guerre, l’ambition ne l’avait jamais tenté.

  • 22  Dans les revues militaires, où l’on (...)

Bercé sans cesse par des amours de rencontre où s’alimentait sa fatuité sans mesure, hésitant entre de nouvelles galanteries et le mariage, il atteignait la fin de sa première jeunesse, l’esprit et le cœur vides, bâillant sa vie. Il avait toujours été le scandale de sa mère, la comtesse douairière, vivant dans les pratiques d’une étroite dévotion en son château de Guérande, sans s’être jamais consolée de la mort du comte, son mari, tué à la journée de Saint-Quentin23 avec ses deux frères, le chevalier de Malte24 et le capitaine de gens de pied, baron Timoléon d’Avenelles. Le titre avait été repris par François, qui joignit dans ses armes les rais d’escarboucle25 des Bernage aux trois vautours becqués de gueules26 des d’Avenelles. En dix églises de Bretagne, en dix paroisses d’Anjou, patrie des morts, on disait chaque matin trois messes pour le repos de leurs âmes, et, dans une chapelle d’Auray, vingt cierges brûlaient sans trêve pour amener le retour de François à une meilleure ligne de vie.

  • 23  Sanglante bataille d’août 1557, relatée (...)
  • 24   Ordre hospitalier de Saint-Jean voué à (...)
  • 25  En héraldique, pièce représentant une (...)
  • 26  En héraldique, se dit d'un oiseau qui a le (...)

Lui continuait à vivre pour son compte. Jouant sec et buvant d’autant, très fidèle à son Roy et peu à ses dames, il se considérait comme bon catholique et faisait dire la messe à ses chiens. Chevalier de l’Ordre pour avoir fait le coup de pistolet au tumulte d’Amboise27, il s’était cru obligé depuis à une haine suivie contre les huguenots. Et il ne manquait jamais, quand il rencontrait un pasteur, de l’accompagner en imitant les braiments d’un âne, plaisanterie qui mit plus d’une fois ses jours en danger.

  • 27  Le tumulte d’Amboise, connu aussi comme la (...)

Secouant avec sa houssine28, à petits coups, la poussière qui ombrait les plis de ses bottes blanches, il se demandait que faire en attendant le souper. Puis, il pensa à un faucon pèlerin que voulait lui vendre un voisin :  

  • 28  Baguette de houx ou de tout autre bois (...)

— Il est déjà tard, se dit-il, M. de la Ménardière demeure à deux grandes lieues d’ici, et je n’y serai point avant une heure, tant les chemins sont mauvais, et, s’il me retient, je ferai un pauvre repas. Ces choses sont à éviter. Mais quelle est cette musique ?

Et, apercevant la grange, il comprit la psalmodie qui en sortait.

Les voix s’élevaient, inégales et sourdes; d’autres nasillaient. Cela tenait du chant et de la lecture, et setraînait sur un rythme particulièrement fâcheux pour un gentilhomme habitué aux concerts de Mme la Reine Mère29, où les violons et les luths italiens faisaient merveilles.

  • 29  C’est « Mme Catherine » de Médicis, (...)

Haussant les épaules, François se dit en soi :  

— Que ces gens sont bêtes de se donner ainsi rendez-vous dans une mauvaise masure, pour chanter les louanges du Seigneur, en français, lorsque, sans avoir maille à partir avec personne, il est si simple d’ouïr en une bonne église le prêtre les entonner en latin !

Et il imitait, par dérision, la chanson des gens de la grange, riant avec mépris de leurs momeries imbéciles.

S’ils pouvaient remuer encore, ces huguenots de malheur, on marcherait contre eux, bien sûr, et on les battrait comme jadis, et partout, à plate couture. Il le savait bien, lui qui était allé contre eux dans l’Orléanais30.

  • 30  Après le tumulte d’Amboise, le prince de (...)

Et puis, il reprochait surtout à ceux de la Religion leur tristesse, leur mine grise, leur air rogue, et il les haïssait pour leur hypocrisie, leur intolérance et leur dureté. Tous avaient leurs faces figées par un rigorisme étroit, avec une attitude agressive et morose. Avait-on jamais vu des gens parcourir ainsi à toute heure les chemins du Roy avec des épées de guerre et des pistolets dont les édits défendaient pourtant le port ? Hachant de sa houssine les buissons qu’il longeait, il se figura disperser ces fâcheux comme une bande d’oiseaux de nuit.

— Que le Diable d’enfer me damne par fournées ces bélîtres, conclut-il. Quand je pense qu’un moment il fut question de leur prêter de bonnes troupes pour les accompagner vers leurs prêches !

Cela se comprenait pour les processions du vrai culte, rehaussait la splendeur des chapes, le luxe des dalmatiques. Lorsque lencens montait en lourdes spirales vers le ciel, il prenait plaisir à en aspirer le parfum, encore qu’il préférât la peau d’Espagne31. On pouvait aussi regarder de jolies nonnes sous le nez et admirer les belles abbesses galantes, bien fardées, comme étaient ses sœurs, et qui donnaient la collation chez elles avec des confitures et des joueuses de clavecin.

  • 31  Cette peau bien passée et parfumée, dite (...)

Il entendait, maintenant, les versets plus distincts, séchangeant entre Andréas et ses ouailles, sur un ton de faux-bourdon.

— Que n’ai-je avec moi une cinquantaine de bonnes épées ! se dit François, dépité. J’apprendrais à ces huguenots du Diable à faire ici leur musique ! Ce n’est pourtant pas avec mes six laquais que je puis mettre ces drôles à la raison !

Il se retourna pour les regarder et en resta satisfait. Tous, montés à l’avantage sur de puissants courtauds32, portaient des rapières33, des dagues34 et des braquets35 d’acier noirci, et un des écuyers avait des gants de prise, comme c’était l’usage en Italie. Et François rêva un moment de recommencer le massacre fait pour M. de Guise, quelques années auparavant, de ceux de Vassy36. Aussi bien ces psalmodies agissaient sur ses nerfs, et il en ressentait comme un affront.

  • 32  Cheval à qui on a coupé la queue. Par (...)
  • 33  Longue épée tranchante munie d’une garde (...)
  • 34  Poignard ou courte épée dont la lame aiguë (...)
  • 35  Petite épée.
  • 36  Le 1er mars 1562, le Duc de Guise massacra une (...)

Il passait cependant devant la porte. Regardant d’un œil de pitié les montures disparates des gens de la Religion, il supputait combien le tout pouvait valoir, et son estime était basse. Chevaux de toutes tailles, mules, baudets et bardeaux, portaient des bâts d’où s’échappait la bourre. Les valets qui les tenaient lui parurent d’allure misérable, et il prit orgueil de la belle mine de ses domestiques en se félicitant d’avoir renouvelé leurs livrées.

Mais, regardant de plus près, il vit des bêtes de quelque prix et bien harnachées. Il dut estimer un barbe deux cents écus37, un autre valait le Christophe, et, pour rester juste, il s’avoua qu’un genet38 à chasse-mouches39 tressés de soie avait dû coûter au moins deux mille livres40. Le conventicule41 lui en parut plus digne d’attention, et, renonçant pour ce jour au faucon de M. de la Ménardière, il resta là pour voir passer les femmes et s’amuser un peu des maris.

  • 37  
  • 38  Espèce de cheval d’Espagne de petite (...)
  • 39  Filet à longues cordelettes pendantes que (...)
  • 40  
  • 41  Petite assemblée, généralement secrète, (...)

Il se campa non loin de la porte et se mit à toiser les gens qui commençaient à sortir, car le prêche était fini. Du haut de son grand cheval, sa mine paraissait encore plus fière, et les femmes, en passant, le regardaient furtivement. Mais les hommes le considéraient avec horreur et pitié, pleins de mépris pour ce beau réprouvé dont l’allure dénonçait la mauvaise secte. Certains voyaient en lui un fils de l’impure Jézabel42, et tous avaient honte, pour François, de ses joyaux et de son fard.

  • 42  Dans l’Ancien Testament, Jézabel est une (...)

Il y avait des artisans, des laboureurs, des flotteurs de bois et des bourgeois. Tous s’en allaient tête basse, encore imprégnés de la parole, rêvant de livrer le bon combat et de réformer toutes choses. Et les femmes, comme les filles, trottinaient à leurs côtés, serrant leurs mantes à capuchons ronds relevés, les yeux baissés sur leurs guimpes43. Les huguenots s’épandaient dans la campagne, par groupes de plus en plus menus, faisant des taches sombres sur la prairie verte où les lignes de saules jalonnaient les cours d’eau. Il était cinq heures du soir, le soleil empourprait l’horizon où des nuages s’étageaient, parallèles, en lignes, comme des traits d’encre. Un paysan s’en allait, monté sur un âne, avec sa femme et un enfant en croupe. L’enfant tomba près d’un fossé, et François se fâcha de voir qu’il ne se fût pas tué.

  • 43  Corsage brodé ou froncé, sans manches, très (...)

Il continuait à regarder le défilé des huguenots, campé droit sur sa selle, le poing dextre sur la hanche, les jarrets tendus, les pieds en bataille, avec l’air qu’eût pris feu M. le Connétable44, tué à Saint-Denis45, pour inspecter la milice.

Plus de cinq cents personnes passèrent sous ses yeux, mais les femmes, au milieu de tout ce monde, se distinguaient mal, et presque toutes étaient masquées, François en prit du dépit et avait envie de leur arracher leurs tourets de nez46. Trois pasteurs s’en vinrent secoués sur des mules, raccrochés par leurs jambes maigres, avec des souliers énormes. Il entendit leurs dires, et cette fois ils parlaient en latin, aussi les traita-t-il en dedans de cuistres et de pieds plats. Ils se disputaient d’un air acerbe, bien que le grand Andréas Butschli, pris entre eux, s’employât à les calmer ; dodelinant sa face pâle, il avançait le menton, secouant ses cheveux gris qui apparaissaient luisants et gras sous sa barrette.

  • 46  Masque couvrant le pourtour des yeux et le nez.

François en détourna les yeux de dégoût et se complut à leur souhaiter une mauvaise chute. Aussi excita-t-il son cheval, le faisant piaffer et galoper de ferme à ferme. Sa bonne grâce excita l’attention de quelques bourgeoises, une se retourna même pour le mieux contempler.

— Elles ont jolie mine, se dit-il, et l’on aurait quelque plaisir à leur prendre, d’aventure, un baiser et mieux encore à la corne d’un bois. Revienne la guerre, et je donnerai ordre à mon valet Lazare de s’occuper d’en meubler mon lit.

Et il dévisagea d’un air effronté deux fillettes; elles baissèrent le nez sous son regard qui les déshabillait froidement.

Son attitude provocante ne lui attira, cependant, pas d’histoire, car les huguenots ne faisaient point attention à lui. Des gentilshommes passèrent, qu’il avait eus pour amis à Paris, et ils affectèrent de ne le point voir. Le marquis de Vergennes détourna même la tête et poussa son cheval pour ne pas avoir à le saluer, car il le savait mal en cour. La puissante parenté de François ne l’en laissait pas moins en butte à des haines dangereuses.

François se mordit les lèvres en toisant le marquis dont il ne voyait plus que les épaules un peu voûtées d’où un manteau en cloche, à la mode des reîtres, descendait en longs plis symétriques. Et il se consola en pensant que le marquis avait, malgré sa prétention à la jeunesse, atteint la soixantaine, qu’il se teignait les cheveux et était mené à la baguette par sa maîtresse, une vieille, Valentine de Puyaubrais. Puis vint une femme, en robe d’écarlate, qui entraîna sa pensée ailleurs. Elle était masquée, mais semblait avoir la gorge belle, car les seins pointaient à rompre le corsage. Et le souvenir lui revint d’Isabelle de Collinnes, qui l’avait ainsi placée.

Jamais François n’aurait cru les huguenots si nombreux ; ils étaient plus de deux mille, étant venus de dix lieues à la ronde, de Villiers, de Buzançais, de Levroux, de Châteauroux, d’Yssoudun, de la Châtre, voire de Saint-Amand et autres lieux. Mais, à moins de charger la procession, il devait maintenant attendre que tout fût passé, et il demeura.

Près d’un vieil homme d’assez riche mine, une femme s’avançait alors sur une mule grise, harnachée de velours et de cuir rouge, avec des pompons, des plumes et des grelots, des œillères de maroquin et des rondelles47 de frontal48 où se relevaient en bosse des écussons d’argent émaillé. La bête était rétive, et la femme ne semblait pas très assurée sur son bât. À un écart trop vif elle prit peur, sans doute, et ouvrit la bouche pour crier. Son masque tomba; François demeura comme ébloui.

  • 47  Petit bouclier rond ou protection de métal.
  • 48  Synonyme de « frontail », partie de la (...)

C’était une jeune fille, peut-être, ou une toute jeune femme et qui n’avait point vingt ans. Fine et ronde, la taille ne perdait pas sa souplesse dans la raideur du corsage soutenu par un corps de fer et des buscs49 très longs. Sa robe de velours vert avait des luisants50 d’émeraude, et les manches, largement ouvertes, très vastes, lui formaient comme un grand manteau.

  • 49  Lame flexible de baleine servant à maintenir (...)
  • 50  Étoile qui brille d’un éclat particulier 

L’ovale de son visage était si pur, qu’on l’eût dit tracé par le pinceau du Sanzio51. Les cheveux, blonds comme le miel, se relevaient droits sur le front dont les tempes se teintaient d’un reflet nacré sous leurs frisons ténus et légers comme une mousse d’or. Ils bombaient sous le chaperon de velours noir, brodé de petites perles, avançant sa pointe entre les sourcils, infléchis comme la courbe d’un arc. Les yeux bleus s’abritaient sous des cils si noirs qu’ils en paraissaient comme peints. Et tout le visage exprimait la douceur et la fierté. L’émotion et le mouvement mettaient aux joues une teinte vive. Derrière le bonnet, un long voile pendait, et il s’enlevait par moments à la brise du soir qui commençait à souffler.

  • 51  Raphaël Sanzio de Urbino, dit Raphaël (...)

François, en la voyant si belle, sentit comme un grand coup au cœur, par où son sang serait parti, et il ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la femme avait disparu, car le groupe où elle était prise s’éloignait au grand trot, certains galopaient. Mais il poussa son cheval, cherchant dans la foule celle qui, il le sentait, lui prenait son âme à jamais. Il la retrouva bientôt ; elle avait toujours le visage découvert, car son masque s’était perdu. Et il regardait en dessous, comme craignant d’attirer l’attention des hérétiques, la tête de cette femme posée sur le haut collet de velours enserrant le cou et s’évasant comme la bouche d’une buire52. Une délicate collerette de linon53, à replis finement tuyautés, atteignait l’oreille que le sang colorait en rouge.

  • 52  Cruche en terre ou en métal, à large panse (...)
  • 53  Étoffe de lin très fine.

Il la contempla longtemps, sans pouvoir rencontrer son regard ; sans faire attention à lui, elle parlait au vieillard qui l’accompagnait, son père sans doute. Il se sentait attiré par elle, perdant conscience de toute autre chose que de sa beauté. Mais son cheval l’ayant amené, profitant de sa distraction, à toucher la jument d’un grand homme sec vêtu d’un collet de buffle, le huguenot s’en plaignit d’un ton rogue, et François s’excusa poliment, au contraire de son habitude. Car son insolence ne connaissait point de frein, et il avait tué, l’année précédente, M. d’Estissac, le cadet, pour l’avoir seulement coudoyé.

Le jour tombait; François vit s’éloigner les huguenots d’une allure de plus en plus rapide, et il n’osa point les suivre, malgré son caractère aventureux. Et il se sentait le cœur triste. Mais, revenant sur ses pas, il songea au masque de la protestante, et il le retrouva par terre, près d’une touffe d’herbe, où il avait roulé. Il se jeta à bas de son cheval et, vivement, le ramassa, tandis que ses écuyers, le croyant pris de haut mal54, s’élançaient pour le secourir. Il défit une agrafe de son pourpoint, mit le masque dans sa poitrine, et retourna chez lui, à sa maison des champs, nommée par ceux du pays la Maison-Rouge55.

  • 54  Ancien nom de l’épilepsie.
  • 55  On peut voir dans ce nom un clin d’œil au (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Durant tout son souper, François resta songeur, et, devant lui, son verre demeurait plein ainsi que son assiette. Il fit grise mine à un brouet georget au lapin56 épicé, refusa un sabourot de poussins au sucre57, et il daigna à peine toucher à des crêtes et rognons de coq dressés sur des fonds d’artichaut, plat pourtant à la mode et qui était le régal préféré de Mme la Reine mère.

  • 56  Le Viandier pour appareiller toutes manières (...)
  • 57  Recette à base de poussins ou de volaille (...)

Derrière lui, Lazare, son maître d’hôtel, veillait attentif, mécontent de voir tous les plats refusés ; et il se promettait de rudoyer de la belle manière le cuisinier, l’accusant d’avoir laissé tourner les salmis58 et brûler les rôts59.

  • 58  Mets composé de pièces de gibier à plumes, (...)
  • 59  Pièce de viande blanche, rouge ou noire cuite (...)

— Que monsieur goûte au moins de ces pâtés, risqua-t-il enfin. La sauce en a été faite sous mes yeux, et la graine de paradis60 n’y a point été ménagée. Faut-il ajouter un peu de cannelle ?

  • 60  Appelée aussi grande cardamome ou maniguette, (...)

François s’éveilla comme tiré d’un songe. Il était toujours sur la route de la grange, à la sortie du prêche, et devant ses yeux flottait l’image charmante. Où était-elle à cette heure ? Et il se la figurait mangeant du bout des dents des prunes de Damas61, dans la salle de quelque château perdu où sa beauté mettait une splendeur, et il se laissait bercer par une rêverie où s’engourdissait tout son être. Près de lui, sous sa main, le masque de velours était sur la nappe. Et il le regardait fixement comme si ce fût une partie d’elle-même et qui pût lui donner des renseignements sur elle. Le satin blanc dont il était doublé lui rappelait la finesse de sa peau, la délicatesse de sa personne. Du bouton de cristal il ne restait qu’une amorce, et il pensait que ses lèvres, à elle, avaient touché cela, que son souffle avait passé sur cette chose, et elle en demeurait comme imprégnée.

  • 61  Les « prunes » ou « raisin(s) de Damas (...)

Lazare n’obtint pas de réponse. Il posa sur un buffet le plat d’argent d’où montait une vapeur d’épices, fit le tour de la table et, se croisant les bras, regarda d’un air défiant François qui roulait entre ses doigts le masque de la femme inconnue.

Et familièrement, il s’écria :  

— Que Dieu me pardonne ! Je crois qu’on a ensorcelé monsieur, si ce n’est quelque chose de pire ! Qu’il vous souvienne de M. de Chavagnes, votre ami, qui mourut à l’hôtel de Sens, l’année passée, aux abricots. On l’avait empoisonné avec un masque de cette espèce, pour la femme d’un procureur. Jetez-moi vite cela, monsieur, et sans tarder !

Et il demandait à un valet des pincettes pour mettre le masque au feu.

— Voyez, continua Lazare, vous avez déjà perdu l’appétit, et vos yeux brillent de fièvre ! Songez à vos ennemis. Comme ils n’osent vous tuer en face, ils ont imaginé de vous donner du poison !

— Tais-toi, coquin, dit enfin François. Tu me romps la tête avec tes bêtises. Regarde-moi ce masque et dis-moi s’il peut renfermer quelque maléfice. On ne me l’a pas envoyé; je l’ai pris, tout à l’heure, sur la route. Et il a quitté, bien malgré lui, sans doute, une figure belle et mignonne à faire rêver tous les saints.

Lazare, sans répliquer, avançait ses pincettes. François saisit le masque et le couvrit de baisers :  

— Je te défends de toucher à cette merveille unique, gibier de potence ! Ce touret est mille fois plus précieux que les reliques de saint Côme mises par mon oncle l’évêque, le jour de mon baptême, dans une châsse d’or massif.

Lazare répliqua avec tranquillité :  

— Monseigneur votre oncle goûterait peu la comparaison, je pense. Et il exorciserait plutôt cette loque, bonne à envoyer aux ordures. C’est le masque de quelque rôdeuse qui veut vous allécher.

François en passait de plus graves à son valet. Il ne releva pas son dire, mais s’écria d’un ton lamentable :  

— Ah ! Lazare ! Mon pauvre Lazare ! Je trépasse d’amour, j’en meurs ! Ce masque m’est plus que la vie ! Mais comment retrouver la divine créature qui le portait ? Non, tu n’as jamais rien vu de plus beau ni plus noble ! C’est une déesse, je pense, ou quelque nymphe de Diane !

Et il se mit à lui raconter son aventure, heureux de parler d’elle, comme si ce qu’il en disait devenait un lien de plus en plus fort qui la rattachait à lui. Lazare, un plat dans les mains, écoutait, l’air sournoisement recueilli, et hochait le menton, car il en avait entendu bien d’autres. Tant d’enthousiasme l’étonnait cependant ; jamais il n’avait vu le comte en telle extase, étant plus habitué à voir les femmes faire des avances à François, comme c’était l’ordinaire.

Lazare était, depuis des années, majordome et valet de confiance de François, et son empire sur son maître était toujours allé croissant, car il flattait ses goûts sans mesure. Habile entremetteur, il savait faire passer dix femmes par une même porte, en quelques minutes, sans qu’elles se pussent jamais rencontrer, et il déjouait avec astuce les entreprises dirigées contre le comte, sentait le poison, prévenait les poignards. Ainsi plus de cent fois, peut-être, il l’avait sauvé des désespoirs de femmes trahies, des vengeances de maris trompés. Il avait rapporté d’Italie, où François l’avait trouvé battant la place, à Venise, avec d’autres spadassins sans ouvrage, l’art de mentir dans lequel il n’eut point d’égal. Jamais il n’exista de meilleur valet. Aussi, sa renommée devint telle que Mme Catherine voulut l’attacher à sa personne ; mais il n’avait rien voulu entendre et préféra le service du comte à celui de la Reine mère. Il s’intéressait à ce maître vers qui convergeaient tous ses vices, et c’est à satisfaire les mauvais instincts de François qu’il entretenait son activité entière. Jamais homme ne fit, selon ses moyens, plus de mal ; et l’évêque de Vannes, oncle maternel de François, avait déclaré que Lazare était bien supérieur à Borgia62 :

  • 62  César Borgia, fils du Pape Alexandre VI, (...)

— Si ce coquin, dit-il un jour à la comtesse douairière, sa sœur, n’a point échangé la dalmatique de mon neveu contre la pourpre des cardinaux, c’est qu’il ne l’a pas jugé utile. Aussi bien a-t-il tout ce qui convient pour être d’Église. Pour moi, je ne me chargerais pas de lui tenir tête !

Et l’évêque, toutes les fois qu’il pouvait attirer François dans son diocèse, soudoyait Lazare dont il tirait des renseignements inattendus sur les huguenots du pays. Car il l’envoyait aux écoutes. La mémoire de Lazare était extraordinaire et son discernement très grand. Il connaissait, mieux qu’un roi d’armes63 et ses hérauts64, la noblesse de France, et aussi toutes les femmes de Paris, peut-être; il savait le prix de leur vertu et ne se faisait point faute de pénétrer, sous le moindre prétexte, dans les couvents.

  • 63  Au Moyen Age, dignitaire à la tête des (...)
  • 64  Personne au service du roi ou d'un grand (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Il avait une figure blafarde et placide, plate, où vivaient seuls les yeux bleus et ternes, froids comme les reflets des eaux gelées. Toute sa face respirait une fermeté opiniâtre et une attention soutenue, encore qu’il eût toujours la mine distraite et où on ne lisait point d’âge. Ses manières froides et comme impersonnelles étaient celles d’un homme d’Eglise qui aurait porté l’épée. Et il la portait belle, avec une garde espagnole dorée et brunie, ce dont on blâmait François, car un laquais ne doit point se parer d’une épée de maître. Mais François répondait que Lazare avait gagné le droit de s’armer à sa guise. Il avait été un des maîtres de la grande école d’armes dirigée par le vieux Marozzo65 de Bologne, et l’on disait qu’il avait tenu tête au grand Tappe66, la gloire de l’escrime du temps. Aussi Lazare avait-il montré à François deux ou trois manières de coups qui n’avaient point été parés. Mais, dans ses affaires, il usait plutôt d’armes courtes, de la dague ou du stylet, quand il sortait, la nuit, avec un masque de fer à taillades.

  • 65  Achille Marozzo, grande figure de l'école (...)
  • 66  Maître d’armes milanais.

De taille assez haute, svelte, il était toujours vêtu de noir, de fin drap de soie et de camelot67, ne mettant la dalmatique que quand son maître donnait un grand repas dans son hôtel de la rue du Fer-à-Moulin. Il marchait alors en tête des plats, une baguette d’ivoire à la main, criant les mets. Pour le reste, il n’avait point mine de valet, et à Saint-Médard, qui était la paroisse du comte, il passait pour un homme très pieux et demeurait le secret espoir du curé en prévision de déconfitures possibles de huguenots. Parmi ses vertus si nombreuses, l’économie tenait la première place, et il se privait de tout pour amasser de l’argent, ayant réduit ses dépenses à l’indispensable ou, pour mieux dire, à néant. Il aimait cependant les filles et se plaisait à les tourmenter, à les faire pleurer sous lui ; il les alléchait par la promesse de les procurer à son maître et en jouissait sans bourse délier.

  • 67  Grosse étoffe faite originellement de poils (...)

Son mépris pour les femmes étant devenu définitif, il les punissait, en les maltraitant, du penchant qui l’entraînait encore vers leur chair. Et, en ce moment, il prenait en pitié le comte avec ses racontars amoureux.

Accoudé à la table servie, François continuait à faire le portrait de la plus belle des huguenotes, se lamentait de ne point savoir son nom, où elle demeurait. Lazare, indifférent de visage, cherchait en soi s’il pouvait bien la connaître. À grand’peine put-il, du verbiage vague de François, tirer quelque renseignement utile. Puis il le pressa de questions, s’attachant surtout au vieux seigneur, père ou mari de la dame. Puis il réfléchissait profondément, et, hochant le menton, allongeant le nez, il avait l’air d’un chien qui quête sur une piste. Enfin, il annonça, d’un air détaché, qu’il mènerait le comte dès le lendemain au château habité par le baron Hugues de Gardefort et sa fille Madeleine. Mais, selon lui, l’enthousiasme de François n’avait point lieu d’être, car la petite était tournée de façon ordinaire. Il craignait même qu’elle eût la taille plate et les jambes d’une maigreur à désoler, car Lazare ne pouvait sentir les femmes mal en point.

François, se levant, déclara qu’il allait partir sur l’heure et siffla pour faire seller des chevaux.

Mais Lazare osa contremander cet ordre et démontra le peu de raison de l’entreprise. La nuit était tombée, il pleuvait, et il n’y avait pas de lune. Irait-on se casser le cou dans cette obscurité, par les chemins du Berry, les plus mauvais de France, pour faire cinq grandes lieues, jusqu’à une gentilhommière entourée de fossés pleins d’eau ?

— Si nous y arrivons, qu’y verrons-nous, hors les grenouilles qui chantent dans les douves, un pont levé, des chiens aboyant assez haut pour nous mettre aux trousses tous les gens du pays ? On nous arquebuserait, même, que je n’en serais pas surpris. Et puis, croyez-vous qu’on va vous ouvrir, vous offrir le médianoche68 et faire lever la demoiselle pour vous présenter des dragées ? À votre place, monsieur, je finirais de souper et prendrais quelques rôties avec l’hypocras69, chose bonne par les temps humides. Demain matin, j’aurai bien trouvé quelque moyen d’entrer chez le bonhomme et de vous faire avoir sa fille.

  • 68  Repas pris après minuit sonné, notamment (...)
  • 69  Boisson tonique préparée avec du vin sucré (...)

Mais quand ils se présentèrent, le lendemain, au château de Gardefort, ils trouvèrent les portes fermées, et la mine grise des gens qui se tenaient à l’huis ne leur donna pas bon espoir. François s’annonça comme venant faire une visite de voisin, on lui répondit que le baron était en tournée par ses terres, et pour plusieurs jours. Lazare, deux jours après, n’essuya pas une moindre défaite, car il ne put entrer, encore qu’il se donnât comme un bon huguenot arrivant d’Angleterre. Il en conclut, avec sagesse, que lui, comme son maître, étaient connus dans le pays, et qu’il fallait chercher d’autres voies.

Pendant toute une semaine François, Lazare, d’autres laquais rôdèrent autour du château de Gardefort. La petite gentilhommière, obstinément close, ne s’ouvrit pour aucun d’eux. Lazare fit échapper un faucon dans le parc, puis s’en vint le réclamer. On ne lui laissa pas franchir la porte du pont et on lui rapporta son oiseau sans compliments. François envoya alors un de ses écuyers, Labriche, prendre des nouvelles du baron, comme s’il était un serviteur de M. l’Amiral; et Labriche se déguisa sous une livrée aux couleurs des Châtillon, mais il ne pénétra pas loin et fut congédié avant d’avoir passé l’avant-cour.

François s’en désespéra, car le baron, non plus que sa fille, ne sortait jamais, et il apprit par un marmiton, dont il soudoya les services, que les Gardefort n’allaient plus au prêche ; un ministre genevois, arrivé avec Andréas Butschli, remplissait au château l’office de chapelain, et le grand Andréas lui-même y recevait l’hospitalité. Cela donna à François l’idée d’aller mettre le feu chez le baron. Mais les jours s’usaient en vains stratagèmes, et François déployait une activité fébrile, piétinant sur place, comme si, en s’occupant sans trêve de celle qu’il aimait, il arrivait effectivement à se rapprocher d’elle, et toujours il espérait trouver une occasion favorable à son amour. Lazare, vexé du peu de succès de ses ruses, attendait, découragé, qu’un autre vent soufflât et tournât la tête du comte vers un autre but. Au reste, il ne comprenait rien à cette extraordinaire passion, parlait de magie, essayait sans cesse les vins et les mets, craignant les philtres. Et il se demandait pourquoi François, à moins d’être ensorcelé, se rendait ainsi amoureux d’une petite fille entrevue à peine quelques instants.

Mais François passait sa vie à errer par les chemins, poussant son cheval, refaisant sans cesse la route entre la grange et sa maison, comme si la force de son amour dût y ramener celle dont le souvenir suffisait à occuper sa vie. Et il tressaillait dès qu’il apercevait la silhouette d’une femme, effrayait les paysannes travaillant par les champs, en courant de leur côté, s’arrêtait au moindre bruit qui devait, peut-être, annoncer sa venue, et pour lui la nature entière se rattachait à la fille du vieux baron.

Il devenait nerveux, s’exténuait de jeûne, ayant perdu le boire et le manger, et il ne dormait point la nuit. Son esprit superstitieux s’exagérait, et comme il avait la tête faible, tout pour lui devenait présage, et sans cesse il interrogeait le hasard, étant de ceux qui restent assis, à la messe, pendant l’Élévation70, dans l’espoir de gagner au jeu. Il s’en alla à la Trémouille, déguisé en bandoulier71, fut arrêté par des sergents dangereux qui voulaient le livrer à la maréchaussée ; il en tua un, blessa les deux autres et arriva chez une sorcière, réputée dans le pays. Mais la femme était sortie; elle ne revint que dans la nuit, le lendemain. L’on s’en fut dans la campagne, et François donna une cinquantaine d’écus d’or, car il voulait connaître son sort par la magie. Un homme de mine sordide les rejoignit; sous ses haillons on distinguait une robe de prêtre. Il baptisa un crapaud tiré d’un sac, lui donna le nom de Jean, la communion, un habit de velours vert, une couronne d’or. Mais la sorcière avait allumé du feu sous un chaudron, et elle interrogeait les vapeurs qui montaient en les divisant avec une baguette. La lune ne voulait pas descendre, et à peine prit-elle une couleur rouge. C’était là un mauvais signe qu’augmentait la présence d’Aldébaran72, seul luisant dans cette nuit noire. La vapeur annonça enfin que le gentilhomme verrait sous peu la femme qu’il aimait, et il y aurait danger de mort. Puis tout disparut dans l’obscurité, et François s’en retourna plus content.

  • 70  Moment de la messe où le prêtre élève le (...)
  • 71  Brigand de grand chemin. 
  • 72  Étoile principale de la constellation du (...)

Alors il reprit courage et se mit à rechercher les dangers, croyant ainsi rapprocher l’instant d’une entrevue dont il attendait l’impossible. Et son amour, s’aiguisant, devenait une douleur où il se complaisait comme s’il devait en sortir quelque chose de grand et dont il ne mesurait pas l’importance. Au contraire des femmes qu’il avait aimées jusque-là, la possession physique de Madeleine ne lui semblait point désirable, et il vivait dans un espoir sans but précis comme sans limites, dans lequel paraissait s’élargir sa vie.

Lazare l’avait toujours considéré comme un imbécile, et il fut étonné, un jour, de l’acuité que tendait à prendre son esprit. François s’affinait comme un métal traité par l’alchimiste dans le creuset. Puis, meurtri par la solitude où il s’enfonçait chaque jour davantage, il atteignit au désespoir, prit la vie en dégoût, voulut oublier la cruelle à qui il écrivait sans trêve des lettres qui ne lui parvinrent jamais, car une gouvernante avisée, dame Jacqueline, veillait sur Mlle Madeleine, empêchait toutes nouvelles de lui parvenir, et prévenait le grand Andréas des machinations du débauché de la Maison-Rouge. Le ministre trouva plus sage de ne point avertir le baron, jusqu’à nouvel ordre, du moins, car il se réservait ainsi l’autorité dans la famille.

François s’essaya aussi à aimer d’autres femmes, voulut pervertir la fille d’un greffier du Blanc chez qui il pénétra une nuit, et il s’attira ainsi les remontrances de l’archevêque de Bourges. Le curé du Blanc le signala à son prône, tandis qu’Andréas Butschli le prenait comme sujet de prêche sans le nommer cependant. Lazare, pour le consoler, lui amena des bohémiennes qui dansaient en faisant ronfler leurs tambourins. Toutes avaient des gorges de vierge, des hanches de femmes faites, des cheveux fins comme de la soie, ébouriffés comme la crinière des lions ; leurs yeux brillaient ainsi que l’escarboucle. L’une d’elles composa un philtre, et François s’intéressa à sa fabrication. C’était une chose grave.

— Ce liquide magique, dit la Gypsie, je le fais pour l’amour de toi ! Le souvenir de l’autre passera de ton cœur.

En invoquant les esprits qui pleurent dans le feuillage des trembles, elle rassemblait dans un vase des os de mort pulvérisés, les chairs d’un lézard, son sang mêlé à celui d’une poule noire. Puis elle tira de son corset chargé d’appliques une de ces boîtes d’argent ornées de filigranes, comme en font les orfèvres d’Arabie pour y renfermer des amulettes. De la boîte elle sortit un petit objet enveloppé de soie jaune. C’était l’ongle d’une vierge, déterrée par une nuit sans lune, et qui avait été souillée par un prêtre. Elle jeta l’ongle dans le vase de cuivre, avec des reliques, des perles magiques, une hostie consacrée, quelques feuilles d’un rameau bénit coupé avec une faucille de bronze. Et elle tournait autour du feu, chantant une mélopée traînante, la plainte d’un amoureux mourant de douleur, parce que sa fiancée a été emmenée par les Turcs. C’était la nuit, dans une cour intérieure de la maison ; la femme levait les bras en rejetant la tête en arrière, et, à la lueur du brasier, elle apparaissait comme dorée ; par instants ses pagnes rouges brochés d’or prenaient une coloration sanglante. François regardait le vase d’où montait une vapeur, et puis la bohémienne dont la taille souple se balançait sur les hanches suivant les mouvements du chant.

Aussi, il but le philtre et garda la femme. Il n’en fut que malade et chassa le lendemain la Gvpsie après lui avoir collé trois pièces d’or sur le front, et il lui défendit de revenir. Il prit les femmes en horreur et n’en voulut plus voir une seule. Pendant plusieurs jours il resta enfermé, tenant le masque dans ses mains, l’esprit perdu dans le vague, ne pensant à rien qu’à elle, se désespérant de ne plus se rappeler ses traits aussi nettement qu’au premier jour. Et il essaya de tracer un portrait de Madeleine, mais il ne put y réussir, car il ignorait le dessin.

Lazare étouffait de colère. C’était la première fois qu’il échouait dans une aventure, et il en garda contre la maison de Gardefort une haine que son amour-propre blessé faisait implacable. Sa colère s’augmentait à l’idée qu’il ne pouvait guère entreprendre contre le baron, cependant plusieurs fois il songea à l’assassiner. Mais il le savait, malgré sa religion, assez bien en cour, et on aurait pris parti contre le comte François. Retiré aux champs depuis des années, le baron de Gardefort menait une vie solitaire consacrée à l’agriculture et aux pratiques les plus étroites du culte réformé. Il était veuf depuis longtemps et possédait quelque bien, mais, dans le Berry, on le taxait d’avarice, tant son épargne était sage. Madeleine vivait encore plus renfermée que son père, ne quittant jamais la maison où dame Jacqueline, que l’on accusait d’être une servante maîtresse, était toujours attachée à ses pas, la conseillant sur les devoirs du ménage, la surveillance des gens, la couture, la broderie, la fabrication des confitures. Sa vie se partageait entre ces travaux et des exercices de piété. C’était l’enfant chérie de Mme Renée de Ferrare73, qui l’aimait tendrement pour sa beauté et sa douceur; Madeleine était sa filleule, et la vieille princesse avait promis de la doter richement. C’était là ce que savait Lazare, et il en tirait de mauvaises conclusions pour son maître, car cette atmosphère rigoriste lui apparaissait comme peu propre aux entreprises de l’amour. Et il échoua dans une intrigue qu’il voulut nouer avec une des servantes du baron, pour avoir un pied dans la maison. La fille à peine soupçonnée fut envoyée à Sancerre, où l’escorta le baron lui-même.

  • 73  Renée de Ferrare, dite aussi Renée de (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Un soir, en passant à cheval devant Gardefort, Lazare montra rageusement le poing au petit manoir en criant des menaces, espérant peut-être qu’on l’entendrait et qu’on tirerait sur lui, tout lui paraissant meilleur que l’inaction. Mais il s’en fut tranquillement, sans être attaqué. Il se jura de livrer Madeleine au comte, et, se retournant sur sa selle, il lança cette malédiction :  

— Huguenots de malheur ! C’est aujourd’hui la guerre entre vous et moi ! Dix ans, s’il le faut, je vous poursuivrai, mais je vous aurai, Dieu me damne ! Pour l’instant il ne voyait rien à faire, la violence était impossible dans ce pays où les protestants faisaient presque entièrement la loi. Car le seigneur d’Alloigny était gouverneur du Blanc, et bien que son fief relevât de Montmorillon, il dominait le pays par son château dressé comme un nid d’aigle sur les rochers, au bord de la Creuse, faisait la nique à Gilles de Souvré, gouverneur pour le Roy, et aussi à Mgr Jacques le Roi, archevêque de Bourges. Et ils le redoutaient fortement.

Aussi avaient-ils signé, dès les premiers jours du mois, un acte d’obéissance au Roy, formé une ligue contre les entreprises des réformés dont les gentilhommières se dressaient autour d’eux comme autant de menaces. Le seigneur de Preuilly ne leur portait pas moins d’ombrage, et sans cesse ils devaient avoir l’œil sur une assemblée de huguenots qui se tenait au château de Savenet, près d’Argenton.

François avait pris, en toutes ces choses, le parti du Roy, signé les actes, adhéré à ce que l’on avait voulu, sans savoir ce dont même on lui avait parlé quand on était venu le voir à propos de ces choses. Et, quand il écrivait deux lignes, il lui fallait mettre de l’attention pour ne pas tracer le nom de Madeleine.

Notes

1  Gouverneur de Touraine, Maréchal de France et Premier Gentilhomme de la Chambre du Roi, Gilles de Souvré (1543-1626) est fait Chevalier du Saint-Esprit en 1585. Henri IV, qui le fit Maréchal, transforme en 1609 la terre de Courtanvaux en Marquisat relevant du Duché de Vendôme.

2  L’Amiral Gaspard de Châtillon, comte de Coligny, est le neveu du Connétable Anne de Montmorency (Cf. note 42). Après s’être distingué dans plusieurs batailles, il s’illustre en défendant Saint-Quentin assiégé par les Espagnols, mais son parti sort vaincu. Converti au protestantisme, il prend la tête du clan huguenot aux côtés du Prince de Condé. Mêlé à l’assassinat du duc de Guise et à la « poursuite de Meaux », il périt lors de la Saint-Barthélémy.

3  Parti (ici, par extension, siège) des Protestants, en référence aux écharpes blanches que portaient les troupes réformées.

4  Seigneur auquel le cens, une redevance en nature ou en argent, était dû.

5  Vendre ou acheter un bien spirituel (bénédictions, grâces, dignités ecclésiastiques) pour un prix temporel, en référence à Simon le magicien, qui a tenté de corrompre les apôtres Pierre et Jean pour obtenir le pouvoir de conférer le Saint-Esprit par imposition des mains.

6  Matthias Flaccius, surnommé Illyricus (1520-1575), appartient aux Centuries de Magdebourg, un corps d'histoire ecclésiastique formé en 1560 avec trois autres ministres, Jean Wigand, Matthieu Lejudin, Basile Fabert, auxquels certains ajoutent Nicolas Gallus et André Corvin. Ensemble, ils rédigent une œuvre traitant de la place de l’Église, de ses dogmes, de ses rites, de ses hérésies. La Clavis Scripturae Sacrae de Matthias Flaccius Illyricus, parue en 1567, est l’une des premières codifications de l'exégèse luthérienne qui suit la mort du Réformateur. Elle insiste sur la primauté du texte, soulignant la vanité du recours à l’Église. Professeur d'hébreu à Wittenberg, puis chef de file des "gnésio-luthériens" opposés aux partisans de Melanchthon, Illyricus est un adepte si farouche qu’il sera considéré comme hérétique.

7  Wittemberg est la ville où s’installa Martin Luther après avoir été envoyé en mission à Rome en 1510. Il y devient docteur en philosophie et professeur à l'Université. En octobre 1517, il affiche sur la porte du château de Wittemberg ses Quatre-vingt quinze thèses, qui attaquent violemment le système des indulgences. Il sera convoqué à Rome, mais refusera de se soumettre à l’autorité du Pape.

8  Soutane protestante.

9  Plis ronds, empesés et resserrés.

10  Une des constellations les plus brillantes du ciel, reconnaissable à sa forme de sablier renversé. Elle symbolise le chasseur mythique Orion en prise avec un animal représenté par la constellation du Taureau.

11  Appelée aujourd’hui Capricorne, cette constellation était dans l’Antiquité associée à la sagesse.

12  Athalie est la fille de Jézabel (Cf. note 34). Elle se distingue par sa cruauté dans les massacres fratricides qui opposèrent les royaumes juifs d’Israël et de Juda, un épisode qui renvoie symboliquement aux guerres de Religion. « Dévergondée » a ici un sens moins sexuel que moral ; il marque un trop-plein de violence contraire aux normes sociales.

13  Hérodias, dite aussi Hérodiade, se maria avec le tétrarque de Galilée Hérode Antipas alors qu’elle restée unie à son frère Philippe. Elle est considérée comme l’instigatrice du meurtre de Saint Jean-Baptiste, dont elle demanda la tête après avoir poussé sa fille à danser devant lui.

14  Marie Stuart (1542-1587), reine d’Écosse, est mariée au jeune fils de Catherine de Médicis, François II, pour affermir le pouvoir des Guise en France. Après la mort son époux, elle se remarie, et cherche à récupérer le trône d’Angleterre occupé par sa cousine Élisabeth. Elle s’enfuit ensuite avec un conjuré qu’elle épouse. La liaison est jugée scandaleuse, et la reine, emprisonnée, perd sa couronne. Elle se réfugie alors chez Élisabeth d’Angleterre qui, n’ayant pas oublié qu’elle convoite son trône, la place sous surveillance pendant dix-huit ans.

15  Cf. note 4.

16  Chapitre 7, verset 25. Le Deutéronome est le cinquième livre de l’Ancien Testament et le dernier du Pentateuque. Il reproduit les paroles prononcées par Moïse avant que les Juifs n’entrent à Canaan, sur l'autre rive du Jourdain. Les versets soulignent que la croyance du peuple élu s’élabore en marge du paganisme l’idolâtre.

17  Abcès, tumeur purulente.

18  Jeu qui consiste à se renvoyer une balle avec une batte ou une raquette de part et d’autre d’un filet. La longue paume, qui se joue en plein air, se distingue de la courte paume organisée en lieu clos.

19  Adjectif substantivé désignant un cheval de selle de race orientale, procédant à l’origine de Barbarie.

20  De couleur jaune pâle.

21  Mammifère carnassier d’Afrique et d’Inde, au corps allongé, au pelage gris parsemé de taches noires.

22  Dans les revues militaires, où l’on recensait les troupes.

23  Sanglante bataille d’août 1557, relatée par Dumas dans La Royale maison de Savoie. L’armée française d’Henri II, battue en Picardie par les Espagnols de Charles Quint, qui doit protéger la capitale, s’organise en vue du siège autour du comte Gaspard de Coligny, Amiral de France, et de ses hommes. Ceux-ci résistent pendant dix-sept jours, mais Coligny est fait prisonnier. De retour en France, il est massacré pendant la Saint-Barthélemy.

24   Ordre hospitalier de Saint-Jean voué à soigner les pèlerins en Terre Sainte, l’Ordre de Malte devient un Ordre guerrier pendant les Croisades. Au fil des victoires musulmanes, l’Ordre se replie à Chypre, à Rhodes, puis dans l’île de Malte, don de Charles Quint. À la fin du XVIe s., des soldats de l'île conduits par les chevaliers  participent à la victoire de Lépante (1571).

25  En héraldique, pièce représentant une pierre précieuse projetant huit rais dont les extrémités sont souvent fleurdelisées.

26  En héraldique, se dit d'un oiseau qui a le bec d'un autre émail que le reste du corps.

27  Le tumulte d’Amboise, connu aussi comme la conjuration d’Amboise, est l’un des premiers événements marquants des guerres de Religion. Après le massacre ayant été perpétré à Wassy le 1er mars 1562 par François de Guise, les Guise emmènent à Paris la famille royale, qui résidait à Fontainebleau, ce que le prince de Condé considère comme un enlèvement. Condé et les protestants organisent alors la « libération » du jeune roi          François II, qu’ils espèrent gagner à leur cause, ou du moins soustraire à l’influence anti-huguenote des Guise. Jean du Barry, seigneur de La Renaudie, prend la tête de la conspiration, à laquelle participe notamment Jean d'Aubigné, le père d'Agrippa. Le conspiration est éventée, et les Guise transfèrent François II au château d'Amboise, plus sûr. Les conjurés sont massacrés, leurs corps écartelés et leurs têtes exposées sur des piques aux grilles du chateau et aux portes de la ville. L’épisode inspirera la scène finale du Tournois.

28  Baguette de houx ou de tout autre bois flexible, employée notamment pour faire aller sa monture ou battre les tapis, les vêtements.

29  C’est « Mme Catherine » de Médicis, l’« italienne ». Pendant le règne de son époux Henri II (1547-1559), elle exerça plusieurs fois son influence.  Régente du royaume après la déclaration de guerre de février 1552, elle engagea à la reprise des combats après la bataille de Saint-Quentin. Après le tumulte d’Amboise, elle lutte contre les Guise par une politique modérée à l'égard des réformés, comme en témoigne l'édit d'Amboise (1563).

30  Après le tumulte d’Amboise, le prince de Condé, à la tête des protestants, affiche des placards contre les Guise à Orléans. Ceux-ci décident d'y réunir les Etats Généraux, craignant de laisser la ville aux réformés. Condé fait confiance au Roi François II, qui vient de rejoindre Orléans, mais est arrêté par les Guise. Le 14 novembre 1560, l'église réformée est dissoute. Condamné à mort, Condé n’échappera au châtiment que grâce à la mort du souverain. Après la mort du Roi, le pouvoir des protestants s’affermit à Orléans. Le procureur de Jargeau est pendu pour avoir envoyé à la mort un huguenot. Après le massacre de Wassy, Condé rentre à Orléans dont il fait son bastion. Le 7 novembre 1562, il est vaincu et fait captive à la bataille de Dreux. Cinq jours plus tard, Orléans manque de tomber sous les coups du duc François de Guise. Celui-ci est assassiné, et la paix de Caudray, puis l'édit d'Amboise sont signés. Ils seront suivis de l’évacuation d’Orléans par les protestants.

31  Cette peau bien passée et parfumée, dite aussi peau de senteur, était très prisée au XVIe siècle. On désigne aussi par métonymie le parfum utilisé pour traiter le cuir.

32  Cheval à qui on a coupé la queue. Par extension, cheval de selle, court et fort, qui servait de monture auxiliaire aux chevaliers durant les voyages.

33  Longue épée tranchante munie d’une garde en forme de coquille, souvent richement ornée, utilisée autrefois comme arme de duel.

34  Poignard ou courte épée dont la lame aiguë et plate pouvait pénétrer au défaut de la cuirasse et à travers les cottes de maille.

35  Petite épée.

36  Le 1er mars 1562, le Duc de Guise massacra une centaine  de protestants suivant le culte dans une grange de Wassy, dans l’actuelle Haute-Marne. L’incident déclencha les guerres de Religion.

37  

38  Espèce de cheval d’Espagne de petite taille, mais bien proportionné.

39  Filet à longues cordelettes pendantes que l'on fixe aux flancs des chevaux pour les protéger des mouches.

40  

41  Petite assemblée, généralement secrète, illicite ou séditieuse, où l'on complote. Souvent péjoratif.

42  Dans l’Ancien Testament, Jézabel est une impie qui repousse Yahvé pour se livrer au culte idolâtre de Baal. Elle sera dévorée par des chiens, comme l’avait prédit le prophète Élie, lors des massacres fratricides entre les peuples d’Israël. C’est sous le nom de Jézabel que le poète protestant Agrippa d’Aubigné désignera Catherine de Médicis et les assassins catholiques dans Les Tragiques (1616).

43  Corsage brodé ou froncé, sans manches, très montant, qui se porte sous une robe décolletée. Ornement de dentelle destiné à orner ou à atténuer le décolleté d'une robe.

44  Grand officier de la Couronne ou Commandant en chef des armées royales. Le Connétable Anne de Montmorency (1493-1567), maréchal et conseiller d’Henri II, trouva la mort à la bataille de Saint-Denis.

45  Bataille qui opposa le 10 novembre 1567 quelques milliers de protestants aux trente mille hommes de l’armée royale. Les huguenots, en mauvaise posture, profanent les sépultures et pillent les églises.

46  Masque couvrant le pourtour des yeux et le nez.

47  Petit bouclier rond ou protection de métal.

48  Synonyme de « frontail », partie de la têtière du cheval qui passe sur le front.

49  Lame flexible de baleine servant à maintenir le devant d’un corset.

50  Étoile qui brille d’un éclat particulier 

51  Raphaël Sanzio de Urbino, dit Raphaël (1483-1520).

52  Cruche en terre ou en métal, à large panse et de grande capacité.

53  Étoffe de lin très fine.

54  Ancien nom de l’épilepsie.

55  On peut voir dans ce nom un clin d’œil au Chevalier de Maison-Rouge, roman de Dumas publié en 1846. L’œuvre relate la passion du héros éponyme pour la Reine Marie-Antoinette enfermée au Temple, est soupçonné de vouloir la libérer. Royalistes contre révolutionnaires = symbolique ?

56  Le Viandier pour appareiller toutes manières de viandes de Taillevent (XVe siècle), donne la recette de ce mets : “prenés veau, poulaille ou connin, despecés par pièces et mettés refaire; et quant sera refait, mettés la soufrire en ung peu de sain de lart, du bouillon de beuf, et mettés de l'oignon mainssé menu tout creu, et mettés soufrire avec le grain, et du percil effueillé parmy, et mettés hallés du pain, et, quant il sera hallé, mettés le tremper, pour faire le bouillon, en bouillon de beuf et mettés des foyes de poulaille pour couler avec le grain, les espices qui sont avec (c'est canelle, gingembre, clou et graine) tout batu et broyé, et deffaictes de vert jus, et du saffran dedens pour donner couleur ».

57  Recette à base de poussins ou de volaille découpés en morceaux et frits avec des oignons dans du lard. On ajoute ensuite bouillon de bœuf, des foies de volaille, du pain, du  gingembre blanc et un peu de verjus. La recette de poussins au sucre inclut cet ingrédient.

58  Mets composé de pièces de gibier à plumes, rôti aux deux tiers, découpé, servi en ragoût avec une sauce bien assaisonnée, et dont la cuisson se termine souvent à table devant les convives.

59  Pièce de viande blanche, rouge ou noire cuite à feu vif à la broche ou au four, et servie sans sauce. Ancêtre de notre rôti. On distingue le gros rôt (bœuf, veau, mouton, porc, gros gibier) du petit ou menu rôt (volaille, gibier à plumes).

60  Appelée aussi grande cardamome ou maniguette, ce condiment vient de Guinée. Ses fruits renferment une amande très blanche à saveur âcre et brûlante; ils sont employés pour donner du montant, de la force aux vinaigres et aux eaux-de-vie.

61  Les « prunes » ou « raisin(s) de Damas », variété proche des quetsches, auraient été rapportées de Syrie par les Croisés… Elles sont également fameuses pour avoir été le dernier mets demandé à son valet de chambre par le Duc Henri de Guise, avant de tomber assassiné, le 24 décembre 1588.

62  César Borgia, fils du Pape Alexandre VI, célèbre pour sa cruauté et son ignominie. Il devient duc de Romagne par la force et la trahison, ayant éliminé tous ses  adversaires, une pratique dont il deviendra coutumier. On lui prête le meurtre de son frère aîné et un inceste avec sa sœur Lucrèce.

63  Au Moyen Age, dignitaire à la tête des hérauts d'armes.

64  Personne au service du roi ou d'un grand vassal, tenant registre de toutes les familles nobles et de leurs armoiries, assistant à toutes les solennités et chargée de négocier les traités d'alliance, de porter les propositions de paix ou les défis de guerre, sous le commandement d'un chef appelé roi d'armes

65  Achille Marozzo, grande figure de l'école bolognaise d’escrime, Maître d'Armes Général de Bologne est considéré comme l’un des fondateurs de l’escrime italienne. Il est l’auteur de l’in des plus importants traités d'escrime du XVIe siècle. Marozzo est le premier à avoir écrit sur cette matière un traité argumenté et pratique. Tous les modes de combat à l'arme blanche (épée, poignard, dague etc.) y sont décrits, figures à l'appui.

66  Maître d’armes milanais.

67  Grosse étoffe faite originellement de poils de chameau, puis de poils de chèvre seuls ou mêlés de laine, ou encore de laine quelquefois tissée sur une chaîne de soie

68  Repas pris après minuit sonné, notamment lors du passage d’un jour maigre à un jour gras.

69  Boisson tonique préparée avec du vin sucré dans lequel on fait infuser divers ingrédients (cannelle, girofle, vanille, etc.), très estimée au Moyen Âge.

70  Moment de la messe où le prêtre élève le calice et l’hostie consacrés au-dessus de sa tête, afin de les faire adorer aux fidèles.

71  Brigand de grand chemin. 

72  Étoile principale de la constellation du Taureau, caractérisée par sa couleur rouge.

73  Renée de Ferrare, dite aussi Renée de France (1510-1575) tient une place importante dans les conflits religieux de l’époque. Dès sa jeunesse, elle rencontre les tenants de la pré-réforme chez Marguerite d'Angoulême. Son mariage avec le fils aîné du duc de Ferrare doit unir France, la papauté et plusieurs principautés contre Charles Quint, mais la duchesse se rapproche de plus en plus de Calvin et Bullinger avec lesquels elle correspond. Elle cesse d’assister à la messe, mais est protégée un temps par son mari. Celui-ci est pourtant contraint de la traduire devant le Tribunal de l’Inquisition. Après la mort de son mari, elle deviant un intermédiaire privilégié dans les conflits entre catholiques et huguenots. Pendant les guerres de Religion, elle accueille la famille de Michel de L'Hôpital, Agrippa d'Aubigné et Jacques Androuet du Cerceau, qu’elle refusera  de livrer à l'armée royale. Elle sera témoin des massacres de 1569 et de la Saint-Barthélemy.

Pour citer ce document

«Chapitre 1», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Première partie, mis à jour le : 27/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=57.