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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Première partie

Chapitre 2

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

François se décida, un jour, à renouer commerce avec le monde, et il alla faire visite à la marquise de Vauplassans qui demeurait à une petite lieue de la Maison-Rouge.

Son château, bâti par Pierre Nepveu, comptait parmi les plus beaux du Berry, et le père du marquis, à le faire construire, avait dépensé la moitié de sa fortune. Le marquis actuel, Henri Philibert de Vauplassans, avait encore du bien, car son avoir, grossi par des héritages, s’était augmenté de la dot de sa femme, Marguerite de Préchanteau, de la maison de Luxembourg-Martigues, riche de plus de quatre cent mille livres.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Elle reçut François avec joie. On l’avait cru mort, ou plutôt fort malade, à le savoir ainsi claquemuré dans sa maison.

— J’en suis sorti pour l’amour de vous, dit François en lui donnant un baiser.

— Voici un seigneur qui sera certainement de notre avis, interrompit un jeune homme pincé dans un corps de velours vert si étroit qu’il semblait devoir y étouffer. Et, se tournant vers François, il eut l’air satisfait d’un paon qui fait la roue.

Blond, d’allures efféminées, M. de Bellegarde se croyait très haut placé dans le monde, parce que son grand-père, le premier anobli de la famille, avait failli être pendu pour malversations du temps du roy Charles VIII. Il revenait de Paris où il était allé acheter une charge et faisait la cour à Mme de Vauplassans pour se pousser dans le monde. Et il continua sa conversation, racontant au marquis les splendeurs d’un tournoi auquel il avait assisté en Italie. François demanda des détails. Henri de Bellegarde fit une description enthousiaste de cette fête où chacun s’était ruiné pour paraître.

— J’y ai été de quatre mille écus, par ma foi !

Et, pour jouir de l’effet de sa phrase, il tourna sur ses talons et contempla amoureusement la marquise.

François convint que c’était là une belle chose, et le marquis ajouta en bâillant :

— De mon temps, on n’aurait jamais pu figurer avec une pareille somme. Mais, aujourd’hui, tout s’en va !

Et il profita de cette remarque pour essayer de parler d’une séance de joutes, où il avait remporté un prix. De Bellegarde continuait à prôner son tournoi, le marquis s’exclama enfin :

— Les tournois deviennent de plus en plus rares chez nous, la mode en passe, et c’est grand dommage ! Est-il meilleure occasion pour les gentilshommes de se montrer à leur avantage ? C’est là une école de guerre, et l’on y apprend encore mieux que dans les joutes à manier son cheval et ses armes.

Il se rengorgeait, tout en parlant, faisant valoir sa haute taille, droite malgré ses cinquante ans bien sonnés. Il était corpulent, le sang à fleur de peau, le poil encore noir, et il paraissait fier de sa force et de sa santé. Il fit craquer en se cambrant les piqûres de son pourpoint de taffetas brun, et reprit :

— Pour moi, je les aime passionnément ! Mais la noblesse provinciale ne prend plus plaisir à ces divertissements chevaleresques où brillent également la force et l’adresse. Et c’est une occasion de sortir ces belles armures de parade que nous donne le Roy, et qui restent sans emploi dans nos salles.

Et il continuait, s’écoutant parler. Tous approuvaient avec révérence, et le chapelain dormait dans une chaise à la façon de Marseille. Mme de Vauplassans, assise dans une caqueteuse1, s’éventait avec un chasse-mouches en plumes d’autruche. Elle était encore très belle, pâle, l’air noble, très soigneusement coiffée et apprêtée, et un peu serrée dans son corsage brodé de fines rayures d’or, elle respirait doucement. Sa jupe de velours noir à quille de brocart de Damas s’étendait autour d’elle en lourds plis, et, près d’elle, un petit Maure, accroupi à terre, tenait un singe enchaîné. Mais un perroquet se mit à pousser des cris affreux et coupa la parole au marquis.

  • 1  Siège bas ayant un dossier haut et droit.

François en profita pour déclarer que les tournois n’étaient point encore finis, Dieu merci !

— Ils seront en honneur tant qu’il y aura des gentilshommes capables de s’y présenter. Pour moi, je n’en ai jamais manqué un !

Ce mensonge gratuit ne souleva pas d’objections. Tous pensaient à autre chose, et de Bellegarde tendait à s’emparer du chasse-mouches de la marquise, la suppliant de le prendre comme esclave à son service.

François continuait à recommander les tournois, non pas tant pour abonder dans le sens du marquis que pour en tirer bénéfice. Une idée lui était venue, car son amour lui déliait de plus en plus l’esprit. Il fallait que Vauplassans donnât un tournoi, Madeleine y viendrait peut-être. C’était sa seule chance de la rencontrer, il s’y raccrocha avec l’obstination d’un mollusque perçant une roche dure.

Mme de Vauplassans déclara que les tournois étaient une chose brutale. Elle leur préférait les cours d’amour dont elle rêvait de rétablir les lois. Aussi vivait-elle dans un milieu de poètes de toutes sortes qui rimaillaient autour de ses cuisines, chantaient ses louanges en vers ampoulés, célébraient ses charmes et ceux de ses demoiselles d’honneur.

Et le marquis, pour arrêter cette averse de désobligeantes remarques, ajouta en les regardant :

— Toutes ces mignonnes aimeraient bien mieux voir des hommes se battre !

Leurs sourires furent leur réponse. Elles s’empressaient, comme un essaim d’abeilles, autour d’un drageoir de vermeil, y puisaient des confitures, avec des mines sérieuses et gentilles de filles de bonne maison. Leurs larges robes à longs plis droits étaient pareilles à de grandes cloches, leurs vastes fraises empesées ressemblaient à des plats où l’on aurait posé leurs têtes, et François, à regarder ces jeunes filles passer, retrouvait en chacune quelque chose de Madeleine. Un profil perdu, le contour d’une oreille, le galbe d’un cou lui donnaient l’illusion de l’absente. Puis il retombait dans la réalité.

— Je sais, continuait Vauplassans, qu’il ne faut point parler devant la marquise de ces divertissements barbares. Mme de Vauplassans préfère les luttes en vers joliment tournés ; tercets, acrostiches et ballades, voire les rondeaux, telles sont ses armes favorites.

Et, riant avec satisfaction, il se carra dans sa puissante stature d’homme d’armes.

— Je ne vois pas, ma chère, vos clercs ordinaires à cheval, la lance au poing, ni vos faiseurs de sonnets se heurtant dans une mêlée, l’armet2 grillagé en tête, l’épée mornée3 à la main !

  • 2  Armure de tête des gens de guerre, de la fin (...)
  • 3  Épée dont la pointe est garnie d’un anneau (...)

Le chapelain, mal éveillé, dit quelques paroles confuses. Vauplassans crut trouver en lui un contradicteur :

— Tout doux ! tout doux, l’abbé ! Je n’attaque point la sainte Pléiade dont vous êtes une des étoiles !

Le prêtre avait essayé, une fois, de faire un cantique en vers ; aussi était-il considéré par les poètes de la marquise.

Et Vauplassans ajouta plaisamment :

— Genus irritabile vatum 4  !

  • 4  « Race irritable des poètes », citation (...)

— Il faut, monsieur, répondit le châtelain, des poètes pour chanter les victoires des gens de guerre.

Et il nommait Tyrtée5. Tout en regrettant qu’il fût boiteux, Vauplassans lui reconnut quelque mérite ; et il cita Joachim du Bellay, pour qui il montra de la déférence. Ensuite il attaqua la jeunesse contemporaine.

  • 5  Poète grec. Une tradition rapporte que (...)

Mais François s’écria :

— Pasque Dieu, marquis, nous vous prouverons que nous ne sommes pas manchots ! Et, tout d’abord, je vous provoque à cheval et pour six coups d’épée ! Eh ! continua-t-il plus tranquillement, qui nous empêche de donner un tournoi, puisque vous les aimez tant ? Voyons, marquis, vous pouvez bien nous offrir cette fête, car, ma parole ! on dépérit d’ennui !

Vauplassans objecta que c’était une grosse dépense et une grosse affaire. D’ailleurs, réunir autant de gentilshommes armés de toutes pièces pouvait, par ces temps de troubles, sembler séditieux.

— Et pourquoi ? intervint le petit Bellegarde qui, appuyé sur la chaise de la marquise, lui roulait des yeux mourants. Votre château est au-dessus de pareilles accusations. Ç’a toujours été l’asile du beau ton pour les gens de qualité...

Il s’entortillait dans la plate banalité de sa phrase et en vint à parler de la religion.

— Laquelle ? demanda Vauplassans.

Cela prêta à rire, et l’on parla d’autre chose. Mais François tenait à son projet, il insista, obligea de Vauplassans à s’engager. Puis il lui fallut une date. Alors il ne quitta plus ce sujet.

— Mais enfin, dit Vauplassans, car il ne demandait qu’à donner cette fête où il comptait briller aux yeux d’une belle bourgeoise du Blanc, Mlle Brunet, dont il poussait le mari dans les gabelles. Il faut savoir, mon cher Bernage, si nous pourrons réunir ici assez de combattants. Pour les spectateurs, je m’en inquiète moins ; on viendra de trente lieues à la ronde !

La marquise, gagnée par Bellegarde, qui lui parlait dans le cou, déclara qu’après tout le tournoi lui plaisait. Et, comme elle se piquait de politique, elle avança qu’elle inviterait toute la noblesse huguenote, pour faciliter les rapprochements.

François dressa l’oreille. Mais le chapelain déplora les excès des gens de la Religion et soutint que l’Église avait jadis défendu les tournois. Il changea cependant d’avis et déclara qu’un tournoi était la plus belle chose du monde, lorsque François lui eut insinué, à l’oreille, qu’il y aurait nécessairement deux festins et qu’on le prierait d’en assurer, en sous main, la bonne ordonnance.

— Nous serons sûrs de voir arriver, des premiers, M. de la Ménardière, dit la marquise.

Ces mots mirent tout le monde en joie ; les filles d’honneur en oublièrent leurs confitures. Car M. de la Ménardière était une des singularités du pays. Avare fieffé, il habitait une héronnière des environs, où il se complaisait dans une économie crasseuse. Il n’était pas pauvre, loin de là. Son père était mort de chagrin d’avoir dû payer rançon après la bataille de Pavie6, où il demeura prisonnier des Espagnols, et le fils n’avait jamais oublié cette catastrophe. Tondant sur un œuf, exagérant l’épargne, il chicanait ses fermiers, leur réclamant plusieurs fois leurs arrérages7 quand ils n’en avaient pas pris quittance. Vivant seulement du produit de ses terres, il enterrait son argent en diverses places et rôdait la nuit par le parc et les cours pour surveiller ses trésors. Il buvait du poiré, portait en toutes circonstances des chausses rapetassées. D’après la rumeur publique, il obligeait sa femme et ses filles à se vêtir de méchants drapeaux8, de telle sorte que les pauvres dames n’osaient se montrer nulle part. Lui s’en allait dîner chez ses voisins, se réjouissant des invitations, les acceptant toutes sans en jamais rendre une seule.

  • 6  Grande défaite de François Ier qui fut fait (...)
  • 7  Ce qui est périodiquement dû d’un loyer, (...)
  • 8  Haillons, vieux morceaux de linge ou (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Il avait l’habitude d’aller aux fêtes et aux repas, où il était prié, armé de toutes pièces, ou au moins d’un corselet9 à brassards. Et c’était chose bonne à voir que ce grand homme sec revêtu d’une armure complète d’Allemagne dont les rondelles d’épaule10 attestaient l’antiquité. Il la tenait de son père, et celui-ci l’avait héritée d’un parent qui l’aurait gagnée au combat d’Agnadel11, à en croire les gens bien informés.

  • 9  Cuirasse légère.
  • 10  Pièce d’armure qui s’attachait devant (...)
  • 11  Bataille qui vit s’illustrer le chevalier (...)

Et quand on lui demandait à quoi servait cet attirail guerrier, sa réponse était invariable :

— En ces époques troublées, un gentilhomme a tout à craindre. Un coup de dague ou d’épée, voire de pistolet, est chose plus facile à recevoir qu’à donner, par le temps qui court. Au reste, rappelez-vous la mort de M. de Guise. Je sais ce qu’en vaut l’aune12 !

  • 12  « Savoir ce qu’en vaut l’aune » : se (...)

Conciliant ainsi l’économie avec la prudence, il ne portait sous ses armes qu’un méchant collet de buffle, et ménageait manteaux et pourpoints.

Quand les rires se furent calmés, la marquise se moqua de diverses personnes, on passa à d’autres, et peu se virent épargnés. Les femmes ne furent pas oubliées, chaque nom cité devenant matière à d’interminables commérages.

— Je ne verrais pas d’inconvénient, dit Vauplassans, à inviter quelques bourgeois ; en ce moment il faut s’appuyer sur tout le monde. D’ailleurs, ils ont souvent aussi bonne mine que nous ; tel est cet échevin Rabec qui promène sa femme en carrosse, tout comme vous et moi ! Cette dame Rabec n’est, du reste, point des pires, avec la fille de M. Michaut du Blanc, cela fait une paire présentable. Ce petit robin13 de Michaut ne pourra que gagner à voir comment nous faisons les choses. En bonne politique, je dois la même politesse au grènetier14 Brunet. Inscrivez, l’abbé, le nom de Brunet. Ce Brunet doit être marié, sans doute ; écrivez donc à tout hasard le nom de Mlle Brunet...

  • 13  Homme de robe, magistrat ou homme de loi (...)
  • 14  Officier du grenier à sel qui, sous (...)

Un silence glacial se fit. Tous regardaient la marquise, car la liaison du marquis et de la femme de l’homme aux gabelles n’était un mystère pour personne. Mme de Vauplassans, les lèvres pincées, affecta de s’éventer plus fort ; avec une moue méprisante et un haut de sourcils elle toisa Vauplassans. Mais comme il lui tournait le dos, elle regarda le petit Bellegarde d’un œil langoureux, et il en conçut de l’espoir.

— Voyez donc comme la marquise est belle aujourd’hui ! dit-il à François, et il lui demandait s’il pensait qu’il eût quelques chances.

François l’encouragea en lui vantant la bonté sans limites de la marquise et ses cheveux noirs qui, paraît-il, lui tombaient jusqu’aux jarrets.

Vauplassans, s’étant tiré de sa phrase, s’écria tout à coup :

— Et Gardefort ! Mon vieil ami Hugues de Gardefort ! Écrivez le nom de ce vertueux protestant, l’abbé. J’irais plutôt l’inviter moi-même, ce vieux compagnon d’armes.

Un vertige prit François, ses oreilles bourdonnaient. Mais, sournoisement, il s’absorba dans la contemplation du perroquet.

— Ah ! oui ! J’entends qu’il vienne, dit la marquise, et avec sa fille, cette charmante Madeleine, la perle du Berry. Voilà, messieurs, un lis sur lequel les guêpes et les frelons n’oseront point venir butiner !

François enfouit son visage dans son mouchoir. Il se sentait rouge, et on le regardait, car on le croyait pris d’un fou rire. La marquise lui dit vivement :

— Ah çà, mauvais garçon, n’allez-vous pas vous gausser de cette enfant et faire croire qu’il y ait à dire sur Madeleine de Gardefort, la plus belle et la plus pure des jeunes filles du pays, du Bourg-Dieu à Saint-Pierre de la Trémouille ?

Mais François s’en défendit avec une énergie qui surprit. Il ne la connaissait même pas de nom. D’ailleurs, il ne riait pas, il avait simplement éternué. Et comme il paraissait se fâcher :

— Allons, bon ! dit la marquise, le voilà maintenant amoureux ! C’est certain. Attendez au moins de l’avoir vue !

Puis, s’adressant au marquis :

— N’oubliez pas surtout le baron Jacques de Morguen, invitez-le toujours. S’il peut laisser ses fourneaux et ses poudres, ses alambics et ses liquides magiques, le grand Hermès, il viendra nous étonner par quelque profonde observation sur la faiblesse de l’humaine nature.

— Le fait est, dit Vauplassans, que notre ami l’alchimiste a peu de sujets de dissipation. Il vit renfermé dans la tour de sa bicoque de Montgerbau comme un limaçon dans sa coquille, et ne donnerait signe de vie, n’étaient les flammes vertes et rouges qui luisent souvent jusqu’ici dans la nuit. Que Dieu me soit en aide ! mais j’ai cru, vers minuit, voir le grand diable d’enfer en sortir !

Bellegarde opinait pour qu’on se défiât du sorcier. Il faudrait, dans le cas où il voudrait courir, le sommer de ne pas appeler à son aide les maléfices du Malin.

Le chapelain critiqua son impiété et le dépeignit comme un homme vaniteux, méprisant autrui, la tête perdue dans des chimères.

Mais la marquise prit la défense du baron.

— Je le trouve rempli de charme. Cet homme, si jeune encore et qui a parcouru le monde entier, qui sait tout et qui vit isolé comme un anachorète, m’intéresse vivement. Malheureusement il ne sort jamais, et je l’ai vu seulement deux fois. Il m’a donné des miroirs étranges où rien ne se trouve gravé, ils reproduisent cependant des caractères quand on réfléchit leur lumière sur un mur. Il m’a donné aussi des oiseaux de paradis, ils n’ont pas de pieds et nichent dans les rayons du soleil, et encore des coquilles énormes où l’on entend toujours le bruit de la mer. Il vous explique toutes choses d’un air simple et tranquille, il sait le grec comme Budé, l’arabe et l’hébreu comme Vatable15, d’autres langues encore...

  • 15  Chef de file des études hébraïques en (...)

— Il avait fait, prétend-on, interrompit Vauplassans, pour la Reine mère, un petit lion mécanique. Et ce lion donnait la patte aux bons catholiques, mais la refusait aux gens de la Religion.

Le chapelain leva les yeux au ciel pour le prendre à témoin de l’exagération de ce dire. On ne pouvait, d’ailleurs, sans la sorcellerie, expliquer une pareille chose, et il accusa les magiciens et leurs pratiques.

— En tout cas, dit Bellegarde, de Morguen passait couramment au Louvre pour savoir fabriquer de l’or.

François crut se rappeler qu’en effet on en avait parlé un moment à la cour :

— J’en ai entendu raconter beaucoup sur lui. Mais il n’a fait que passer, car il avait déplu à M. de Guise.

Il prononça ces derniers mots avec amertume, plein de rancune contre ces Lorrains qui l’avaient fait bannir. Puis il pensa que sans eux il n’aurait point rencontré Madeleine, et il retomba dans sa rêverie.

Un silence se fit, car on aimait peu à parler de ceux de la maison de Guise, et Vauplassans ne les chérissait nullement. Il haussa les épaules plusieurs fois, puis coupa net, avec une baguette qu’il avait à la main, une haute fleur épanouie dans un vase émaillé. Ce fut sa manière de montrer le plaisir qu’il aurait à faire sauter ces Guise par-dessus son épée.

François s’impatientait, car on ne parlait plus des Gardefort ; il n’osait ramener la conversation sur eux. Et il se mit à persécuter le petit Bellegarde, lui gageant qu’il le mettrait dans un sac, sans aucune aide. Les rires des jeunes filles s’élevèrent comme une gamme de notes perlées ; toutes étaient mises en gaieté par l’idée de voir Bellegarde dans le sac, et elles criaient d’en apporter un. L’autre, déjà rouge de colère, craignant le ridicule devant la marquise, commençait à se fâcher.

Mais Mme de Vauplassans appela François près d’elle et lui vanta les vertus d’un cosmétique unique qu’elle venait de composer avec quelques drogues rares de l’Orient rapportées par M. de Morguen. François commençait à le prendre en haine, à force d’en entendre ainsi parler, car la supériorité du baron le mettait, lui, dans une situation inférieure et dont, à ses yeux, son amour était diminué. Aussi restait-il distrait, et la marquise lui donnait des coups d’éventail sur les doigts pour qu’il écoutât sa recette.

Des rires montaient à l’autre bout de la terrasse où Bellegarde, sous prétexte de débarrasser Mlle Marguerite de la Palaye d’une bestiole grimpant dans ses cheveux, lui tirait sournoisement les oreilles. Et la jolie fille criait comme une perruche qu’on plume, tandis que ses compagnes se moquaient du petit jeune homme en velours vert.

Du haut de la terrasse, se continuant en un large escalier dont les marches baignaient dans l’eau, on apercevait les peupliers du parc. Par endroits ils formaient rideau, et entre leurs troncs grisâtres, sur l’épais gazon, d’un vert gai, s’accentuaient les masses plus sombres des hêtres et des chênes. Sur l’étang, la surface tranquille se ridait de petites ondes que laissaient après eux les grands cygnes avançant doucement comme des galères chargées de voiles blanches. Un paon, posé sur un vase, faisait luire au soleil son plastron émeraude éclairé d’azur. Les groupes animés brillaient sous le ciel de mai, et sur les dalles de marbre la lumière mettait des notes éclatantes parmi les velours, les broderies, les bijoux, les armes. Coiffées de toques ou de petits bonnets avançant en pointe sur le front, les cheveux relevés et enroulés au fer, les têtes des femmes sortaient des hauts collets, posées sur les fraises empesées, comme des fleurs du goulot évasé d’une aiguière. Sous la lourdeur des étoffes, drapant le corps de leurs plis raides et pesants, les figures paraissaient encore plus vivantes, avivées par le fard. Et les costumes riches et sombres des hommes faisaient paraître plus chatoyantes les robes de velours ciselé, de damas, de drap de soie broché d’or.

Et François pensait, au milieu de cette splendeur, à des yeux qui, pour lui, surpassaient la gloire du soleil, car ils éclairaient la tristesse de sa vie. Il était, en effet, de plus en plus triste et se gardait de la gaieté ainsi que d’une profanation.

Les préparatifs du tournoi amenèrent une diversion précieuse à sa mélancolie. Les trois semaines qui le précédèrent lui parurent durer quelques heures, car jamais, en sa vie, il ne déploya une pareille activité. Chaque démarche qu’il faisait, tout effort accompli, étaient pour lui une maille ajoutée au réseau dans lequel il enserrait Madeleine, un chaînon de plus à la chaîne qui devait la fixer à lui.

Aussi accomplit-il des choses extraordinaires. Il ne quittait plus le château de Vauplassans, s’étant fait l’ordonnateur de la fête. Il dirigeait les coupes de bois, encourageait les charpentiers, surveillait la construction des tribunes. Il s’abaissa à fréquenter avec des architectes et leur soumit des plans, régla les espaces nécessaires pour séparer les barrières, choisit des tapisseries. On le voyait courant par les salles, montant dans les combles, descendant aux caves, et il prit un jour un râteau des mains d’un jardinier maladroit. Cela acheva de le perdre dans l’esprit de M. de Bellegarde qui s’était installé au château et vivait dans les jupes de Mme de Vauplassans. Mais le marquis, dans l’intérêt de la fête, ne pouvait plus quitter Le Blanc en Berry, où il passait souvent jusqu’à trois jours de suite, et une affaire de faux-sauniers16 avait appelé M. Brunet à Châteauroux, où il demeurait fort occupé.

  • 16  Personnes pratiquant la contrebande du sel.

François avait envoyé en Allemagne pour avoir des épées. Lazare était parti pour Milan avec un haut-de-chausses et un pourpoint au comte, d’après lesquelson allait battre une armure dans les ateliers de Negroli17. Labriche était allé à Paris acheter des plumes d’autruche, et il venait d’expédier une agrafe de housse qui coûtait deux cents écus. François occupait cinq tailleurs et deux orfèvres, trois selliers et un brodeur de blasons. Et certains, par envie sans doute, répandirent le bruit qu’il avait fait enfermer ces gens mécaniques dans sa maison, où il les gardait à vue.

  • 17  Célèbre armurier contemporain.

Mais il ne cessait de travailler avec la marquise, qui le consultait sur les questions de préséance, la distribution des places, les tentures des tribunes. Et il donnait des conseils à M. du Verger, le maître d’hôtel, sur l’ordonnance des mets, la disposition du festin. Les détails de cérémonial étaient plus importants encore ; il fallait les régler en évitant de froisser chacun. La marquise était amie des formes, et dans son château régnait l’étiquette d’une petite cour. Aussi réclama-t-elle l’application des anciens rites, l’établissement de rois d’armes18, de hérauts, de juges diseurs, d’autres choses encore. Elle tenait surtout à ce que les dames pussent recommander les chevaliers dont elles avaient à se plaindre, en venant, la veille, toucher leur écu suspendu à un mât. Le marquis s’opposa à cette antique coutume ; il la trouvait mauvaise et propre à créer des haines dangereuses, chose à éviter en ces moments où tout était prétexte pour donner de mauvais coups aux gens. Il se méfiait surtout de sa femme qui se serait peut-être vengée de ses amours avec la dame aux gabelles. Il ne tenait pas, expliqua-t-il à François, son confident, à se voir, dès la première mêlée, désigné aux coups de tous les tenants et obligé d’abandonner, selon l’usage, son destrier et ses armes, pour rester à cheval sur la barrière pendant une heure. François soutint le marquis, il craignait d’ailleurs une pareille aventure, et, devant Madeleine, il se fût plutôt fait tuer que de passer par un tel affront.

  • 18  Dignitaires dirigeant les hérauts d’armes (...)

On s’occupait de nommer une reine du tournoi. François, par déférence, le marquis, par politique, insistèrent pour que la marquise acceptât cet honneur. Elle rappela que l’usage était de prendre pour reine des jeunes filles :

— J’en ai des plus belles sous la main, dit-elle. Et c’est Madeleine de Gardefort que je désire comme reine de notre tournoi.

François, très ému, ne dit rien. Le marquis approuva le choix, par indifférence ; d’ailleurs, il ne pouvait proposer Mlle Brunet, mais il s’était promis de lui donner une des meilleures places. Une objection de la marquise faillit cependant tout gâter. Elle craignait que le baron Hugues, homme austère, ne déclinât l’invitation.

— Il l’a acceptée, fit le marquis, j’ai reçu ce matin une lettre de lui. Il a un procès avec M. de la Ménardière au sujet d’une pièce de terre, j’ai bien envie de les faire courir l’un contre l’autre. Qu’en pensez-vous, comte de Bernage ?

Mais François répondit vaguement. Car il avait l’âme pleine de ravissement, et il restait comme engourdi dans son bonheur. Puis il eut envie de sauter, de danser, et il courut aux écuries, où une inspection l’attendait. Étouffant de joie, il allait, léger, agissant comme dans un songe.

Ainsi, la belle invisible allait venir dans ce château où il était comme chez lui, où l’on ferait grand éloge de ses mérites ; d’ailleurs, il se chargerait d’éblouir Madeleine, comme toutes les femmes qu’il avait rencontrées. Et il se délectait à penser à la belle tournure qu’il aurait dans la lice avec sa superbe armure gravée et dorée qui — il l’avait enfin reçue la veille — prenait son corps comme un gant habille la main. Il se vit sur un grand cheval bardé d’acier par-dessus la housse à ses armes, donnant de grands coups d’épée, brillant comme saint Michel Archange, écrasant tous les hommes, puis venant recevoir le prix du tournoi des mains de Madeleine de Gardefort.

Et elle lui donnerait un baiser.

Cette idée lui semblait quelque chose d’immense, comme la réalisation d’un rêve, un événement en dehors de la réalité. Et le souvenir de toutes celles qu’il avait aimées et effectivement possédées s’effaçait de sa pensée, comme s’il n’avait jamais rien connu ni chéri en dehors d’elle. Sa vie recommençait, loin d’un passé désormais aboli, au jour où il avait vu Madeleine revenant du prêche d’Andréas Butschli.

Pendant deux semaines ce fut, aux alentours du château de Vauplassans, un va-et-vient continuel. Tous les hobereaux, de dix lieues à la ronde, s’occupaient du tournoi dont la nouvelle se répandait encore plus loin. Chacun envoyait aux informations, cherchant à savoir comment paraîtrait le voisin. Les tailleurs et les habilleuses furent en butte à de subtiles intrigues, car des gens malicieux cherchaient à les suborner. Les hommes se montrèrent encore plus acharnés que les femmes ; ils firent, en quelques jours, tripler le prix d’un certain velours de Constantinople, dont la dernière aune se vendit trois cent cinquante livres. Ce fut le marquis de Vauplassans qui l’acheta, et elle servit à faire un corsage à Mlle Brunet, afin qu’elle pût paraître au tournoi à son avantage. Gilles de Souvré envoyait cependant aux écoutes, et, un moment, il crut à une prise d’armes de ceux de la Religion, tant les armuriers et les maréchaux battaient le fer dans son gouvernement. Et comme c’était un homme prudent, il résolut de ne point aller au tournoi de Vauplassans sans sa compagnie de gendarmes.

Ils arrivèrent, précédant le carrosse de Mme de Souvré et de ses filles d’honneur. Le gouverneur venait à côté sur un cheval turc, flanqué d’un conseiller au Parlement et d’un évêque qui se trouvait là d’aventure.

Devant eux, la foule épaisse s’ouvrait avec un mouvement d’ondes allongées où se traçaient des remous. On voyait rouler les têtes découvertes comme de petites vagues moutonnées. Le prélat faisait près du carrosse rouge et doré une tache violette, et il bénissait tout ce monde, de sa dextre étendue, du haut de sa jument pie. Le conseiller se balançait sur sa mule blanche avec un sourire bienveillant. De la porte du parc à l’enceinte du tournoi, en avant des parterres des jardins en broderie, les deux cents cavaliers armés de toutes pièces s’arrêtèrent de chaque côté de l’avenue, comme deux rangées de statues de fer. Et, appuyés sur leurs lances, sabots à terre, pennons19 en l’air, le poing sur l’arçon, ils demeurèrent immobiles. Mais les officiers, en armures dorées, furent priés de venir sous les tentes, et M. du Verger donna l’ordre que chaque maître fût traité comme il convient, de telle sorte que les gendarmes du gouverneur ne firent que boire pendant la durée du tournoi.

  • 19  Flammes à longue pointe que portaient au (...)

M. de Vauplassans accourait, tenant sur un plateau de vermeil le drageoir d’or ; entouré de ses gentilshommes, il s’empressait auprès de Mme de Souvré qui, descendue de son carrosse, s’avançait, au milieu de ses demoiselles d’honneur, avec une allure tranquille de femme grasse. Comme sa robe de brocart pesait près de soixante livres, elle s’appuyait sur l’épaule d’un page, un autre portait la queue. De Bellegarde tenait l’étrier au gouverneur. Gilles de Souvré s’aida de son bras pour descendre, car il souffrait de la gravelle20. Il prit des confitures, embrassa Vauplassans et baisa sur le front la marquise, qui se recula un peu pour ne pas y laisser son blanc. Et, comme on lui apportait du vin d’Espagne, il en but une rasade, en soulevant son bonnet, à la santé du Roy. Tous se découvrirent.

  • 20  Maladie caractérisée par la formation de (...)

Cependant, Vauplassans le haranguait pour le remercier de la grâce qu’il faisait à son château et le suppliait d’accepter d’être le premier juge du tournoi, car cet honneur lui revenait entre tous. De Souvré se confondit en remerciements ; il répondit brièvement, car derrière lui les nouveaux arrivés se pressaient ; et, comme sa femme venait d’entrer sous le pavillon, il donna le bras à Vauplassans et gagna la place qu’on lui avait réservée au milieu des juges. C’étaient tous de vieux gentilshommes, de la meilleure noblesse du Berry, et amis de M. de Vauplassans. Ils tenaient dans leurs mains la baguette d’ivoire, insigne de leur dignité, et parlaient du produit de leurs terres, de l’état des affaires du royaume et aussi du dîner, qu’ils attendaient.

L’heure disait midi, et par une belle journée de juin — on était le 14 — le soleil commençait à darder ses rayons tamisés par de grands vélums21 de toile blanche tendus au-dessus de l’enceinte. Longue de cent pas, large de trente, elle était enclose de barrières de bois qui laissaient entre elles et les tribunes un espace de cinq toises formant allée, où s’empressaient les écuyers, les hérauts, les pages. Des tapisseries habillaient le revêtement des tribunes, leurs gradins étaient couverts de tapis turcs, et sur les rampes s’appuyaient, comme sur des accoudoirs, les femmes dont les robes chargées de broderies luisaient avec des tons gais.

  • 21  Grandes pièces d'étoffe servant à tamiser (...)

La tribune d’honneur occupait le milieu du long pan de gauche, drapée de grandes pièces de velours violet avec les bordures en feuilles de houblon d’or jaune et les armoiries des Vauplassans et des Préchanteau, répétées de place en place par des appliques d’émaux. Et chacun, à contempler ce luxe, s’en montrait réjoui comme d’une flatterie à soi destinée.

Mme de Souvré venait de prendre place à côté de la marquise de Vauplassans, d’autres dames encore ; mais, en avant, deux chaises demeuraient vides, attendant Madeleine de Gardefort et Mme de Puyaubrais.

Du dehors, on arrivait toujours ; les valets s’empressaient. Les allées du parc se remplissaient de chevaux ; mais beaucoup de hobereaux arrivaient à pied, avec les bottes poudreuses armées d’éperons très longs et dont les molettes résonnaient sur les dalles des cours.

Une table d’honneur était réservée au gouverneur et aux juges ; l’évêque, le conseiller s’y assirent. Les autres hommes s’attablaient sous une longue tente où était dressée une collation. Sur la blancheur des nappes, les surtouts chargés de fleurs, les plats d’argent pleins de viandes, les montagnes de fruits brillaient sous les rayons du soleil qui entrait à flots, chaque fois qu’on soulevait les tapisseries en passant. Et, assis dans un coin obscur, loin des regards de M. du Verger, M. de la Ménardière se nourrissait, solitairement.

François faisait les honneurs ; installé au haut bout de la table, il envoyait à boire à tout venant, recevait les compliments de tous. Car il ne laissait ignorer à personne qu’il était le promoteur de la fête, qu’il en avait réglé les détails. Chacun s’extasiait sur la cour transformée en lice, sur le pavé recouvert d’un plancher sablé, sur les tribunes adossées aux murs, sur le haut balcon des grandes fenêtres formant loges où étaient installés les musiciens.

Derrière sa chaise, Lazare, en roi d’armes, revêtu d’une dalmatique de drap de soie tanné22 et violet, couleurs de François, lourde de broderies et d’armoiries, se tenait immobile, regardant l’entrée. Et aucun ne pouvait pénétrer dans la lice sans passer sous ses yeux. À un moment, il pesa fortement des deux mains sur le dossier. Ainsi François apprit que Mlle de Gardefort venait d’arriver.

  • 22  De couleur brune.

— À nos dames, messieurs, fit-il en se levant.

Tous, le bras tendu, le verre au poing, portèrent cette santé ; et ceux qui n’avaient point de dame affectèrent de se montrer les plus empressés. Mais le comte était déjà à l’entrée de l’enceinte. Madeleine s’avançait alors à côté de son père dont l’habit de camelot noir, taillé à l’ancienne mode, faisait paraître sa robe plus blanche.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Quand il s’approcha d’elle, lui offrant sa main revêtue du gantelet, elle ne put s’empêcher de tressaillir et s’appuya dessus en rougissant. Elle avait entendu parler vaguement de l’amour que lui portait François. Mais, à ce contact, son cœur fut comme meurtri dans sa poitrine, sous une angoisse qu’elle n’avait jamais ressentie. Armé de toutes pièces, serré dans son armure dorée, le comte ne laissait voir que sa tête, car derrière lui un page portait son armet dont le haut plumail frisé mesurait près de quatre pieds. Son visage était si beau que tous les apprêts et les cosmétiques du coiffeur, les joyaux chargeant outrageusement ses oreilles, ne lui ôtaient rien de son charme. Et quand ils entrèrent tous deux, dans la gloire de leur jeunesse et de leur beauté, traversant le champ du tournoi, on crut voir le grand saint Georges, ramenant cette fille d’un roi qu’il sauva jadis des griffes et des dents du dragon.

Elle ne lui venait point à l’épaule, malgré les talons de ses mules. Et pourtant elle était grande, vraiment, car lorsque Mme de Vauplassans vint l’embrasser, elle dut se hisser sur ses pointes.

En regagnant le pavillon où se tenaient les gentilshommes qui devaient courir, François marchait à peine droit. À travers le cuir d’élan de son gantelet, il lui semblait sentir encore l’empreinte de la main de Madeleine qui le brûlait et le glaçait à la fois. Et il se reprochait de n’avoir su que lui dire.

La tête lui tournait ; il s’appuya sur l’épaule de Lazare, but un grand verre de rossolis23, puis se trouva mieux. Par une fente, entre deux panneaux d’étoffes, il apercevait M. de Gardefort reçu avec égards par le marquis et le gouverneur, puis Madeleine, assise près de Mme de Souvré sur un grand siège doré. Et elle était toute rose, d’émotion sans doute, à l’idée d’une semblable journée. Dans sa robe de damas blanc qui l’habillait des pieds aux oreilles, elle s’épanouissait comme une fleur. Un col montant, cerclé d’or et de rangs de perles fines, enserrait son cou, surmonté d’une petite fraise délicatement tuyautée. Une torsade de perles formait couronne au-dessus de son chignon serré et tordu, dont les tresses brillaient comme de l’or fondu, découvrant sa nuque ambrée qu’il voyait quand elle tournait la tête. Et il lui prenait envie d’aller y mettre un baiser.

  • 23  Liqueur fabriquée en Italie et Turquie (...)

Mais une rumeur s’élevait. Courant par les gradins, elle devenait plus forte ; il y avait de l’admiration et de la surprise.

C’était le marquis de Vergennes, arrivant du Blanc et qui entrait avec Mme de Puyaubrais, veuve d’un commissaire des guerres.

Il s’avança, saluant haut et d’un geste large avec son bonnet à plumes blanches et à enseigne d’or ; et sa large barbe, étalée en éventail sur sa poitrine bombant le pourpoint de soie vert-mousse, était fleurie comme celle de l’empereur Charlemagne. Portant beau, de grande taille, il avait une figure insignifiante et majestueuse qu’éclairaient un grand contentement de soi-même et une confiance imperturbable dans le sentiment de sa force.

Les femmes, sur son passage, se poussaient pour le mieux voir. Et elles se disaient que, malgré ses onze lustres hautement avoués, il pliait un fer à cheval entre ses doigts, et elles chuchotaient d’autres histoires.

Valentine de Puyaubrais, de sa main gauche appuyée sur le poing du grand seigneur, tenait un éventail de pennes de tisserin dont le milieu était un petit miroir encadré de pierreries qui scintillaient de mille feux. Sous le souffle ardent des hommes se coudoyant pressés pour la regarder de plus près, elle passait blanche dans ses étoffes noires, et la queue carrée de sa robe, traînant à trois pas derrière elle, la faisait paraître plus grande.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Ses cheveux fauves étaient couverts de poudre violette, ce qui était prodigalité, car cette poussière valait plus que son poids d’or. Et sous la guimpe de crêpe noir fermant son corsage décolleté carrément, très bas, sa chair rose et ferme de belle femme mûre apparaissait comme nacrée, les fines mailles noires la rendant plus douce à l’œil. Un émail allemand, suspendu à un large collier d’orfèvrerie, descendait entre ses deux seins dont on entrevoyait les pointes. Dans sa manche en aileron, qu’elle retenait roulée sous son bras droit, s’apercevaient le museau pointu et les yeux brillants d’un adive24. Ses mains dégantées étaient couvertes de bagues ; ses oreilles rouges rappelaient le galbe gracieux des conques, et leurs pendants étaient chargés de rubis, de grenats, de saphirs. Son corsage, très long par devant, était couvert de broderies ; sa robe avait sa quille de brocart de Venise ; cinq rangs d’arbachures25 d’or en cerclaient le bas. Et une cordelière de soie tressée d’argent retombait en bouterolles26 d’or où les diamants luisaient comme des lucioles dans la nuit. Mais son bonnet de veuve était rehaussé d’émaux noirs.

  • 24  Petit renard originaire d’Afrique ; chacal.
  • 25  
  • 26  Garniture métallique que les fourbisseurs (...)

Et devant cette richesse écrasante, devant cette impératrice beauté, toutes se pinçaient les lèvres d’envie. Car la grâce de son visage valait son luxe, et sans fard d’aucune sorte, semblait-il, ses yeux de la couleur des violettes, ses sourcils bruns, le vermillon de sa bouche, la nacre de ses dents, la pureté de son teint, ressortaient radieux à désespérer les autres femmes. Les jeunes se disaient son âge et la faisaient contemporaine de Mme de Valentinois27 ; les vieilles se scandalisaient de l’insolence du décolletage, et, d’un ton sucré, la plaignaient du mal qu’elle devait souffrir à être ainsi serrée dans son corset.

  • 27  Diane de Poitiers (1499-1566), comtesse de (...)

Mais les hommes la dévoraient des yeux et, de rage de ne pouvoir la posséder, s’en racontaient, avec des rires jaunes, les pires histoires. D’autres, plus naïfs, admiraient franchement, et tous, la bouche sèche, demeuraient là sur son passage, comme ces marmiteux28 qui mangent leur pain sec à la fumée des rôtisseries.

  • 28  Malheureux, misérables.

Cependant, M. de Vauplassans s’empressait et, à travers la foule, parvint à la joindre. Sans oser lui donner un baiser, par égard pour la jalousie connue de Vergennes, il la conduisit à sa place. Elle s’assit. Puis il s’esquiva, car Mlle Brunet arrivait avec un joli manteau couvert d’appliques, une fraise à la confusion29, un toquet de velours zinzolin30 ; et son nez retroussé, ses joues roses, ses yeux bleus limpides disaient sa joie de se trouver dans une si noble compagnie. Valentine s’était assise auprès de Madeleine. Toutes les femmes demeurèrent surprises, car, à les voir ainsi côte à côte, on eût juré qu’elles étaient sœurs, et certaines trouvaient que la femme en son automne éclipsait encore la jeune fille en son printemps.

  • 29  Fraise dont les plis sont disposés sans (...)
  • 30  D’un violet rougeâtre et délicat.

Valentine était si blanche que, comme Léda, seul un cygne eût dû jamais la couvrir. Elle faisait penser aux nymphes des sources, poursuivies par les satyres expirant d’amour sans les pouvoir jamais atteindre, à ces déesses marines qui apparaissent aux vieux nautoniers sur la pâle écume des vagues, au loin, à la limite des mers inconnues où ils s’aventurent pour les joindre et n’en revenir jamais. Vingt hommes s’étaient fait tuer pour elle ; on en parlait jusque chez le Turc. Le Sultan, à en croire les gens bien informés, avait promis cent mille écus d’or à qui l’amènerait à son harem. Cosseins31, après boire, avait juré de la posséder morte ou vive à la prochaine prise d’armes, car elle était de celles dont la possession vaut bien le sac d’une ville. Un parti s’était formé, d’après d’autres, pour faire d’elle la maîtresse du Roy ; mais les Guise avaient craint qu’elle ne rendît Charles IX huguenot. Et on l’empêchait de paraître à la cour.

  • 31  Capitaine des gardes de Charles IX. C’est (...)

Quant aux gens du parti, surtout les barbes grises du clan de Coligny, ils la tenaient pour une pierre de scandale, et les ministres la traitaient à haute voix de Jézabel32 et de Chananéenne33 jusque sous la canne de M. de Vergennes, tant cette sorte de gens est ennemie des choses de l’amour. Et le marquis ne prenait pas cela en gaieté, car il avait déjà fait assommer par ses laquais quelques-uns de ses détracteurs. On l’accusait même d’avoir fait bâtonner le pasteur Onimus Kalbhaus, qui les avait pris tous deux pour sujet de prêche. Onimus s’était réfugié chez le baron de Gardefort, mais l’Amiral avait arrangé cette affaire, car il tenait à Vergennes pour ses prêts d’argent et aussi pour ses deux compagnies de gendarmes.

  • 32  Princesse phénicienne cruelle, épouse (...)
  • 33  Habitante de la Terre promise avant que le (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

La lice se désemplissait peu à peu ; enfin, elle se vida, et des trompettes sonnèrent. Des hérauts d’armes firent des cris, puis des cavaliers s’entre-choquèrent. M. de Vauplassans se signala dans une lutte à l’épée contre un officier de chevau-légers venu de Bourges. M. de Bellegarde, habile aux exercices du carrousel, fit voler des têtes de Turcs avec sa bourdonnasse34, et il chevaucha dans la mêlée en portant les couleurs de la marquise. Du reste, il ne cachait plus son bonheur, et Vauplassans demeurait le seul à l’ignorer. Puis des quadrilles se formèrent ; faisant volter et pirouetter leurs chevaux, les gentilshommes s’évitaient, se poursuivaient, se croisaient. Un jeune Italien lança des javelines contre une targe35. Enfin, l’on entendit un grand appel de trompettes.

  • 34  Ancienne lance longue et légère, dont le (...)
  • 35  Bouclier en usage au Moyen Âge, en bois, (...)

Alors il y eut un silence : Lazare, accompagné de quatre hérauts d’armes aux couleurs de Bernage, entra dans l’arène, précédant François monté sur le Christophe. Et tous admirèrent ses armes dorées, sa belle mine, le luxe de sa maison. Les trompettes sonnèrent encore, tout bruit cessa, et le roi d’armes annonça que M. le comte François de Bernage tiendrait le champ contre tout venant. Et, pour donner plus de force à son dire, Lazare jeta un gantelet de tournoi sur le sable. Un des hérauts le ramassa et le portait bras tendu, pour l’offrir ; les autres frappaient de leurs bâtons les écussons accrochés au revêtement des tribunes, aux mâts, sous les faisceaux de palettes de quintaine36.

  • 36  Poteau qui servait de cible aux cavaliers pour (...)

Portant au bras droit une manche de satin blanc attachée par-dessus l’épaulière par des aiguillettes de soie, François parcourait l’enceinte, visière baissée, regardant Madeleine à travers les fentes de la vue. Puis il s’arrêta devant elle et s’inclina sur le cou de sa bête qui ployait les genoux, tandis qu’il saluait de l’épée. Sa bonne grâce lui valut des applaudissements, Valentine lui jeta une rose prise dans un gros bouquet posé sur ses genoux, mais Madeleine rougit en voyant la manche et baissa les yeux, comme confuse sous tous les regards qu’elle sentait peser sur elle.

François continuait à remplir la lice de son importance, se pavanant devant la tribune de Madeleine avec une affectation que les femmes trouvaient du dernier galant, et elles chuchotaient au sujet de la manche honorable, aux couleurs de la fille du baron.

Parmi les hommes qui remplissaient l’allée faisant le tour de l’arène, il y avait alors un grand nombre de gentilshommes ; ils s’étaient mêlés aux écuyers et aux gens de livrée pour mieux juger les coups.

Appuyé du coude, la tête inclinée dans la main droite, contre un des poteaux soutenant les écus et les bannières, près de la tribune de la reine du tournoi, un jeune homme ne semblait porter aucun intérêt aux démarches de M. de Bernage. Mais, comme fasciné, il demeurait en contemplation devant Madeleine, les yeux fixes, noyés dans l’ombre des bords droits de son chapeau de feutre noir.

Il était de taille moyenne, ne paraissait pas plus de trente ans et était si bien pris dans ses formes qu’il n’appelait pas l’attention. Son costume de velours noir très simple, son épée à la Valenciennes à poignée d’or sombre, ses hautes bottes de cordouan brun étaient comme lui d’une élégance discrète. Son visage pâle encadré d’une fine barbe fauve taillée en pointe, avec les moustaches plus foncées, se recommandait plus par l’acuité de l’expression que par la beauté des traits ; il y avait en eux de la mélancolie et de la hauteur. Mais les yeux noirs indiquaient un homme déterminé. Et le baron Jacques de Morguen l’était certes, car il avait la réputation d’avoir fait la guerre chez tous les peuples du monde, combattu les Indiens à Pérack37 comme à Moudir38, visité l’Eldorado, d’où il avait rapporté une recette pour fabriquer de l’or.

  • 37  État de la Malaisie.
  • 38  

Mais ses habitudes étaient singulières. Il vivait seul, loin des femmes surtout, et se faisait servir par deux vieux valets d’une discrétion désespérante, qu’on avait surnommés les muets du sérail. Et comme cette manière de vivre déplaisait, on tenait sur ces gens solitaires les propos les plus malicieux.

Le baron regardait toujours Madeleine. Mais, à un moment, François, se campant devant lui, ne lui laissa plus que la vue de son cheval dont la croupe bardée d’acier doré semblait la coupole d’un monument byzantin. Devant l’insolence du bellâtre, une bouffée de colère lui monta à la tête. Un instant, il se demanda s’il n’irait point lui barrer le champ et l’arrêter dans sa vantardise glorieuse. Puis il regarda le grand cavalier plus froidement, et, malgré lui il admira sa forte et haute contenance, la mesure de son geste, l’autorité de son maintien.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Une amertume pire qu’une gorgée d’eau salée vint de son cœur à ses lèvres. Et il se comparait à cet homme si parfait en la plénitude de ses formes d’athlète que dessinait le harnois de Milan, exagérant la largeur des épaules par les passe-gardes des épaulières, la finesse de la taille par le busc du plastron, le développement des faudes39. Il se prit à songer combien toute sa science à lui le laissait à cette heure loin de ce beau mâle que toutes les femmes dévoraient des yeux. Et un immense sentiment de sa faiblesse l’envahit comme s’il comprenait tout d’un coup, au simple spectacle de cet homme bardé de fer, faisant volter son cheval avec tant de force et de calme puissant, la vanité de son existence d’aventures où la pensée seule l’avait poussé et conduit. Il s’écarta pour quitter l’enceinte du tournoi.

  • 39  

À ce moment, François, qui s’était éloigné, repassait devant lui, et comme il avait levé la visière de son armet, il laissait tomber sur tous ces hommes dont un rire jaune relevait les moustaches, un regard froidement menaçant. « Un Dieu, s’exclama un des poètes de la marquise, n’eût point autrement défié une armée aux temps héroïques où Grecs et Troyens luttaient à grands cris sous les murs d’Ilion. » Le baron entendit la plate apologie du vendeur de rimes ; elle lui produisit l’effet d’une offense, comme à lui-même adressée. L’œil bleu du beau François s’était fixé sur lui au moment où il se préparait à sortir. Sans savoir au juste ce qu’il faisait, emporté par une haine vague, tant cet homme lui déplaisait, de Morguen ordonna au roi d’armes de relever le gant, et il demandait s’il n’y aurait point quelqu’un pour lui prêter une armure et un cheval.

On les trouva tout aussitôt, car François était désagréable aux hommes. En un clin d’œil le baron fut armé et monté.

Pour les gens experts en luttes de champ clos, le résultat ne pouvait être douteux. Cependant, les plus avisés remarquèrent que, lorsque François salua une dernière fois les dames, par trois ponts-levis40 successifs, son cheval se défendait, jouait de l’épinette41, faisait des pesades42 de chèvre. M. de Morguen, sous le harnois mordoré de M. de Bellegarde, fit une très bonne impression. Il avait son cheval dans la main ; les femmes remarquèrent son grand plumail d’autruche noire et surtout la manche blanche, toute semblable à celle du comte, qu’il avait au bras droit. On la lui avait faite à la hâte avec le taffetas d’une bannière. Ainsi l’on reconnut qu’ils servaient tous deux la même dame, et l’attention redoubla sur Madeleine de Gardefort. Les hommes n’eurent rien à redire aux saluts du baron, car tous trois furent faits avec une netteté produite par la disposition du mors à longues branches jarretées, avec une gourmette fixée au pas d’âne43 et un caveçon44 caché sous le chanfrein45 d’acier.

  • 40  Sauts d’un cheval qui se cabre très haut.
  • 41  Défaut du cheval qui au lieu de plier les (...)
  • 42  Sauts où le cheval se dresse sur les (...)
  • 43  Branche simple ou double qui, dans les gardes (...)
  • 44  Appareil servant encore parfois au dressage (...)
  • 45  Pièce d’armure en cuir ou en métal qui (...)

— Voici, par ma foi, opina de Vauplassans, un jeune seigneur de bonne allure, et il monte bien à cheval. Cela nous rappelle nos meilleures années, Vergennes ! Rapprochons-nous un peu pour le mieux voir. Mais c’est ce sauvage de Morguen !

Et le marquis tira vers la tribune de gauche pour se rapprocher de Mlle Brunet, dont le plaisir empourprait les joues à la faire ressembler à une petite pomme. Mais Vergennes, que cette manœuvre éloignait de Valentine qu’il surveillait amoureusement, ne suivit le marquis qu’à regret. Et il lui disait :

— Mon cher Vauplassans, nous avions, ne vous déplaise, une autre mine que cela sous l’armure. Ce garçon-là a des qualités, peut-être, mais il n’a pas la taille. Comment voulez-vous que, quand on n’a pas cinq pieds six pouces...

— Tiens ! tiens ! tiens, marquis ! interrompit Bellegarde, que son pourpoint de drap d’or faisait ressembler à une châsse. Voyez donc le beau François qui bataille avec son genet. Je gagerais dix baisers de la plus jolie fille à votre choix qu’il va se passer des choses bonnes à voir !

Et le jeune Bellegarde se pencha tellement sur l’accoudoir, pour mieux regarder François matant son cheval, qu’il faillit tomber dans la tribune, au-dessous, sur la femme d’un trésorier général. Depuis l’histoire du sac, il était le particulier ennemi du comte. Aussi avait-il prêté avec joie son armure au baron de Morguen, et même sa belle épée de Milan dont la lame, signée du célèbre Picinino46, semblait légère comme une plume à cause de son grand pommeau de bronze.

  • 46  

Deux fois elle s’abattit, souffletant le masque grillagé de l’armet de François ; un troisième coup passant sur la crête du casque coupa une des grandes plumes violettes du panache. La haute penne vola en l’air, puis retomba, la queue en bas, sur la tête du cheval, où elle demeura prise dans l’œillère gauche du chanfrein. Elle chatouillait l’œil de la bête et l’effrayait. Dès ce moment, le cheval de M. de Bernage devint tout à fait rétif. L’écuyer Labriche, aidé d’un valet de Bellegarde, se précipita pour arracher la plume d’autruche. De Morguen avait laissé du répit à François ; chacun admira sa courtoisie.

Ils prirent du champ et se chargèrent à nouveau. Par un accord tacite, ils se rencontrèrent devant la tribune de Madeleine. À cet endroit, l’allée ne se prolongeait pas, et le revêtement seul séparait la loge de la lice. Ils étaient assez près de la muraille pour que les plumails des armets balayassent l’accoudoir de velours.

Les coups d’épée pleuvaient, les chevaux soufflaient fortement, galopant sur leurs jarrets, les harnois se froissaient avec un bruit clair, les lames avec des vibrations stridentes. Et dans le tourbillon tumultueux de ces deux masses bardées d’acier, au milieu d’un nuage de sable, l’air en s’engouffrant dans les housses produisait un ronflement sourd.

Chacun, à les voir ainsi aux prises, retenait son souffle ; il s’agissait maintenant, c’était visible, d’un bon combat à outrance, d’où le vaincu sortirait sûr de passer des semaines entre les mains des mires et des barbiers.

Au mépris des conventions, ils se frappaient de bas en haut, se portaient des coups d’estoc malgré les pointes rabattues ; et les juges, heureux de voir une si belle passe d’armes, ne se pressaient pas de les venir séparer.

Ainsi caracolant et bataillant dans un espace de quelques pieds, ils cherchaient à s’écraser contre la muraille, travaillaient leurs chevaux l’éperon au ventre, les faisaient pointer, volter, attentifs à se garantir des atteintes. Ils ne paraient même plus les coups, mais se fournissaient des estocades ou des revers, de toutes leurs forces. Et, avec leurs panaches démesurés, ondulant à quatre pieds de leurs têtes, ils avaient l’air de deux grands coqs se plumant devant une poule blanche.

François eut alors la mauvaise idée de saisir son épée des deux mains, pour se donner plus de force ; se dressant sur ses étriers, il espéra briser l’épaule ou l’arrière-bras du baron. Mais son cheval se déroba, son coup passa. Et, pressé contre le mur, il retomba à faux sur sa selle. L’épée du baron Jacques, faussant la grille de l’armet, l’atteignit au-dessus du nez. Il roula sous la force du coup, évanoui, tomba comme une masse. De Morguen brandissait son épée qui avait du sang sur sa lame, et des gouttes du liquide vermeil allèrent, par-dessus le balcon, tacher le corsage blanc de Madeleine, éclaboussèrent son visage. Elle devint très pâle, entrevit comme à travers un brouillard la silhouette du vainqueur qui la saluait, entendit les huées et les exclamations se confondre, et allongea les bras comme pour repousser quelque chose. On l’emporta pâmée.

Les rayons de la pluie traversaient le vélum, l’orage éclatait. Ce fut une débandade, une confusion pour s’enfuir. Chacun tira de son côté, tandis que deux médecins, trois apothicaires et cinq barbiers discutaient le cas de François, et se trouvaient d’accord pour le faire saigner.

Au milieu du désordre, Lazare découvrit des brancards et emmena son maître, criant à qui voulait l’entendre que c’était un homme mort et qu’on le laissât passer. Mais il n’avait point d’autre inquiétude, car il savait que le crâne de M. de Bernage était solide et très dur ; la marquise, sa mère, était de famille bretonne.

Cependant, quelques-uns s’étaient réfugiés sous la tente, faisant la collation avec les débris du festin. M. de Morguen était parti, et beaucoup, heureux de l’échec de François contre qui ils n’auraient osé courir, continuaient à porter sa santé. M. du Verger s’empressait, faisant servir tout le monde, et M. de la Ménardière s’en allait en emportant quelques massepains.

Quand il fut dans la campagne, Lazare plia soigneusement sa dalmatique brodée, et, pressant les chevaux des brancards, assura Labriche qu’à la place du comte il ne se fût point laissé ainsi trousser :

— Il n’en sera que cela de l’aventure, tu peux m’en croire. Dans trois semaines tu verras le galant s’en aller courir la gueuse. Ce maître coup le guérira, j’espère, de sa nébuleuse amourette. L’épée qui doit tuer un gaillard de cette trempe n’est point encore forgée, et nous avons toujours du bon temps devant nous. Aussi vrai que je te gagnerais volontiers quelques blancs à la bassette47.

  • 47  Ancien jeu de cartes ayant des ressemblances (...)

Mais le plus heureux était M. de Bellegarde, car il avait dans la marquise de Vauplassans une maîtresse très riche, ce qui est toujours une bonne chose ; il la dominait complètement, s’habituant à la rudoyer. Et il s’était vengé de François en faisant attacher sournoisement par son laquais Dubois un paquet de têtes de chardon rolant sous la housse du cheval, près du garde-queue. Le Christophe, exaspéré par les piqûres, était devenu ingouvernable. Et Bellegarde avait joui de la défaite de son ennemi. La marquise, quand il lui narra ce discourtois stratagème, s’écria effrayée :

— Si tu racontes jamais cela à tout autre qu’à moi, Henri, tu es un homme mort !

Et Henri se reprocha de lui avoir fait cette confidence.

Notes

1  Siège bas ayant un dossier haut et droit.

2  Armure de tête des gens de guerre, de la fin du XV e s. à la fin du XVI e.

3  Épée dont la pointe est garnie d’un anneau afin de rendre l’arme moins meurtrière.

4  « Race irritable des poètes », citation d’Horace (Épîtres, II).

5  Poète grec. Une tradition rapporte que Tyrtée fut un maître d’école boiteux que les Athéniens, appelés à l’aide par les Lacédémoniens, auraient envoyé à ces derniers par dérision.

6  Grande défaite de François Ier qui fut fait prisonnier par Charles Quint (1525).

7  Ce qui est périodiquement dû d’un loyer, d’une ferme.

8  Haillons, vieux morceaux de linge ou d’étoffe.

9  Cuirasse légère.

10  Pièce d’armure qui s’attachait devant l’entournure du plastron et protégeait le haut de l’épaule.

11  Bataille qui vit s’illustrer le chevalier Bayard et les alliés de la Ligue de Cambrai contre la République de Venise (14 mai 1509).

12  « Savoir ce qu’en vaut l’aune » : se dit en parlant des choses que par expérience on sait être difficiles ou fâcheuses.

13  Homme de robe, magistrat ou homme de loi (terme péjoratif ou familier).

14  Officier du grenier à sel qui, sous l’Ancien Régime, jugeait en première instance des litiges relatifs aux gabelles.

15  Chef de file des études hébraïques en France, mort en 1547.

16  Personnes pratiquant la contrebande du sel.

17  Célèbre armurier contemporain.

18  Dignitaires dirigeant les hérauts d’armes ou officier publics dont le rôle est de transmettre les messages jugés les plus importants, de régler les jeux et les cérémonies, de s’occuper des blasons.

19  Flammes à longue pointe que portaient au Moyen Âge les chevaliers au bout de leur lance.

20  Maladie caractérisée par la formation de concrétions rénales granuleuses, plus petites que les calculs, mais dont l'élimination peut causer de vives douleurs (terme vieilli).

21  Grandes pièces d'étoffe servant à tamiser la lumière ou à couvrir un espace sans toiture.

22  De couleur brune.

23  Liqueur fabriquée en Italie et Turquie principalement, à base d’eau-de-vie, de sucre, d’aromates et d’une macération de pétales de roses, de fleurs d'oranger (ou parfois de jus de fruits).

24  Petit renard originaire d’Afrique ; chacal.

25  

26  Garniture métallique que les fourbisseurs fixent au bout d’un fourreau d'épée pour empêcher la pointe de le percer.

27  Diane de Poitiers (1499-1566), comtesse de Saint-Vallier, duchesse d'Étampes, duchesse de Valentinois, et favorite du roi de France Henri II.

28  Malheureux, misérables.

29  Fraise dont les plis sont disposés sans symétrie.

30  D’un violet rougeâtre et délicat.

31  Capitaine des gardes de Charles IX. C’est lui qui aurait coupé la tête de Coligny lors de la Saint-Barthélemy.

32  Princesse phénicienne cruelle, épouse d’Achab, roi d’Israël, qui introduisit le culte de Baal et d’Astarté et fut combattue par le prophète Élie (Livres des Rois).

33  Habitante de la Terre promise avant que le peuple de Dieu ne l’eût colonisée ; d’où païenne.

34  Ancienne lance longue et légère, dont le fût et le contrepoids étaient évidés par des creux intérieurs ou de longues et profondes cannelures extérieures. Arme de parade plus que de guerre.

35  Bouclier en usage au Moyen Âge, en bois, recouvert de cuir et garni de fer, et qui comportait une échancrure pour le passage de la lance.

36  Poteau qui servait de cible aux cavaliers pour le maniement des armes et qui pouvait être surmonté d’un écu ou d’un mannequin mobile qui, en tournant, frappait celui qui l’avait touché maladroitement.

37  État de la Malaisie.

38  

39  

40  Sauts d’un cheval qui se cabre très haut.

41  Défaut du cheval qui au lieu de plier les genoux lors d’une pesade, allonge les jambes en avant, en croisant les pieds l’un par-dessus l’autre.

42  Sauts où le cheval se dresse sur les postérieurs sans plier les jambes de devant.

43  Branche simple ou double qui, dans les gardes d’épées du xvi e s., se détache de l’écusson pour rejoindre par une courbe le tranchant, et qui est destinée à protéger l’index ou les deux premiers doigts.

44  Appareil servant encore parfois au dressage des chevaux et se composant d’une têtière, d’un sous-gorge et d’une bande métallique semi-circulaire enserrant le nez de l’animal sur les narines duquel il agit brutalement.

45  Pièce d’armure en cuir ou en métal qui protégeait le devant de la tête d’un cheval de guerre.

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47  Ancien jeu de cartes ayant des ressemblances avec le pharaon et le lansquenet.

Pour citer ce document

«Chapitre 2», Bibliothèque 19 [En ligne], Première partie, Le Tournoi de Vauplassans, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=61.