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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Première partie

Chapitre 4

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Tout en se laissant couvrir d’emplâtres, François de Bernage avait profondément médité. Couché sur ce lit de douleur où le clouait le premier échec qu’il eût éprouvé en sa vie, il fit un retour sur lui-même et se déclara n’avoir jamais rien eu à se reprocher. Toujours amoureux de Mlle de Gardefort, il comprit que ses vertus, à lui, ne l’aideraient guère auprès d’elle, non plus que cette réputation galante devant qui toutes les femmes s’étaient, jusqu’à ce jour, inclinées. Résolu cependant à donner satisfaction à sa passion, il se jura d’avoir Madeleine ; et, comme il ne voyait pas jour à pouvoir en faire sa maîtresse, il se résolut à la prendre pour femme.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Dès lors, il considéra les choses comme arrangées et fit sagement ses prévisions, tout en attendant sa guérison. Il écrivit à sa mère qu’il avait enfin trouvé un bon parti, sans lui donner d’autres détails, puis il s’attacha Mme de Vauplassans en la prenant comme confidente. La marquise était dans sa lune de miel avec le petit Bellegarde; aussi voyait-elle tout en rose et désirait-elle le bonheur du monde entier. Elle aimait assez François, bien qu’il fût le seul des gentilshommes de son entourage qui n’eût point été son amant; car elle l’avait trouvé trop compromettant.

Elle lui promit donc de l’aider dans cette entreprise, ne cessa, en effet, de chanter son éloge aux quatre vents du ciel, multiplia ses visites au château du baron Hugues, et réussit presque à intéresser Madeleine à son chevalier servant. François vivait donc dans une douce certitude et attendait son rétablissement pour faire la suprême démarche.

Quelques semaines après le tournoi, il put enfin sortir et se tenir à cheval. Sa première visite fut pour la marquise de Vauplassans, et il la remercia de ce qu’elle avait fait pour lui, car il ne s’était pas passé deux jours, pendant sa maladie, où elle ne fût venue le voir :  

— Vous arrivez le mieux du monde, dit-elle, car le carrosse nous attend, et nous allons au château de Gardefort. Je vous emmène. Vous êtes, en vérité, un heureux mortel, et vous semblez irrésistible comme devant; cette cicatrice qui vous coupe le front ajoute à votre bonne mine, et cela donne l’air guerrier.

Il voulait rester à cheval, mais on l’obligea à monter dans le carrosse, près de la marquise. Et il demeurait serré, couvert par toutes ces jupes, regardant les frais visages des filles d’honneur, humant ces senteurs de chairs de femmes et de parfums délicats. Il se sentait revivre. Le petit Bellegarde, à la portière de gauche, maniait un grand genet fleur de pêcher1 qui allait l’aubin2. Il tourmentait ses rênes, paraissait nerveux, roulait des yeux vers la marquise. Enfin, dévoré de jalousie, il abandonna la conduite, disant qu’il avait la fièvre, et il disparut, à mi-route, en lançant un mauvais regard à François.

  • 1  L’expression désigne une robe de cheval (...)
  • 2  Allure défectueuse d'un cheval entre l'amble (...)

Le baron de Gardefort ne lui en donna point un meilleur quand il pénétra avec la marquise dans la salle de son château. La conversation languissait, Madeleine ne paraissait pas, l’heure passait. Enfin, la marquise prit le baron en particulier, l’entraînant dans une petite pièce où François les suivit.

— Voici, dit-elle, un grand garçon qui a une grâce à vous demander. Quittez, pour l’amour.de moi, cet air chagrin et donnez-lui quelque courage.

Le baron de Gardefort s’inclina d’un air emprunté. François, sans se troubler, lui dit :  

— Mon Dieu, monsieur, il s’agit d’une chose grave. Voici le sujet de ma visite. J’ai l’honneur d’aimer votre fille, je ne crois pas lui être indifférent, et je viens vous demander sa main.

Et il demeurait, enchanté de sa phrase. La marquise se mordait les lèvres, trouvant l’outrecuidance de François un peu trop manifeste; le baron leva les sourcils avec hauteur. Sa figure de vieux renard gardait une immobilité glaciale, car c’était sa manière de manifester son étonnement.

François, sans se troubler, insista. Puis il fit valoir combien sa maison était vieille, combien ses biens étaient grands. Sa disgrâce à la cour n’était qu’une petite affaire, sa haute et forte parenté saurait toujours le couvrir. Il était, d’ailleurs, capitaine de cinquante hommes d’armes, chevalier de l’ordre du Roy…

Mais le baron l’interrompit. Il ne doutait nullement de ses mérites et les croyait même encore plus grands. Certes, une alliance avec la famille du comte n’était point une chose à dédaigner. Malheureusement, il ne voyait pas jour à pouvoir nouer de tels liens avec François. Outre qu’il n’en était point encore à marier sa fille, il désirait un gendre moins emporté dans le brillant tourbillon des plaisirs de la cour.

La marquise essaya de glisser quelques mots : le comte de Bernage désirait prendre rang, au contraire, dans la noblesse provinciale…

François, impatienté, demandait une réponse plus franche. Il était cependant assez maître de lui, et toujours assis, il finit par se résigner à laisser parler la marquise qui lui envoyait des signes. Le vieux baron, agacé, se promenait nerveusement de long en large, dans la chambre lambrissée de chêne. Près de la fenêtre ouverte, une petite table légère supportait un ouvrage de femme, et, sur l’étoffe brodée, un petit livre était resté ouvert. Une chaise vide, à côté, occupée, sans doute, quelques instants avant par Mlle Madeleine, gardait sur son haut dossier de cuir brun un long cheveu blond que le soleil, entrant à flots par la baie, éclairait en plein et faisait luire comme un fil d’or.

Et, tandis que la marquise dévidait ses phrases banales et platement bienveillantes, entrecoupées de vagues réponses du baron, François avait envie de se lever, de prendre ce cheveu entre ses lèvres. En ce moment sa seule pensée était avec ce mince fil ambré que le baron ne regardait nullement.

— Enfin, madame, disait-il, toujours marchant, vous comprendrez facilement que je ne puis, moi qui suis de la Religion et qui ai souffert pour elle, m’en aller donner ma fille à un ennemi de mon parti...

— Mais la paix est rétablie aujourd’hui ! interrompit la marquise.

— Paix boiteuse et qui ne durera pas ! Je n’ai point à faire non plus de questions de personnes, et sans dire que la vie menée à la cour et aux camps par M. de Bernage n’est point faite pour nous plaire, je vous déclare net que je ne donnerai jamais ma fille à un catholique !

— Mon vieil ami, insista la marquise, ne faites pas le malheur de ces enfants !

Ici, François crut utile d’intervenir, sa patience était à bout, et d’ailleurs, par un fâcheux accident, le cheveu, pris dans un petit tourbillon de vent, s’était envolé brusquement par la fenêtre. Machinalement il se leva pour le saisir et l’arrêter ; mais il renversa sa chaise, et le baron, qui lui tournait le dos, se retourna au bruit :  

— Par la mort Dieu, monsieur, déclara François, je ne suis point habitué à m’entendre ainsi traiter. Ma vie a été et est encore ce qu’elle doit être. Je suis un bon gentilhomme qui n’a rien à se reprocher contre son Dieu et son Roy ! Puissiez-vous en avoir autant à votre service !

— Êtes-vous venu pour me faire la leçon ? clama le baron.

La marquise aurait bien voulu être à quelques lieues de là; elle essaya de calmer le baron, ordonna à François de se taire.

Mais le vieux baron, définitivement buté, déclara qu’il ne tolérerait pas plus longtemps les insolences d’un blanc-bec.

François prit acte du mot pour répliquer aigrement :  

— Mon insolence vaut votre orgueil ! Et, puisque vous me traitez ainsi, vous verrez ce qu’il vous en coûtera. Je saurai bien...

— Je crois, ma parole, qu’il vient de me menacer ?

— De grâce, François ! s’écria la marquise.

— Vous êtes heureux d’avoir des cheveux blancs, criait François. Au reste, il a fallu vraiment que je sois fou pour venir vous trouver. Ah çà, bonhomme — ici il toisa Gardefort avec l’arrogance la plus grande — vous êtes-vous imaginé que vous me donneriez les verges comme à un page ? Soyez sot tant que vous voudrez, mais n’allez pas me prendre pour un de vos pareils !

Le baron, blanc comme une nappe, le regardait les bras croisés. La marquise aurait voulu pouvoir gagner la porte. De l’autre côté, les rires des filles d’honneur avaient cessé ; entendant les voix s’élever, elles écoutaient sans doute, et Mme de Vauplassans se désolait du scandale.

François continuait toujours :  

— Aussi bien vous ai-je fait trop d’honneur en vous demandant votre fille. Je croyais les pères huguenots moins difficiles, car on dit que les pucelles, dans votre religion, se donnent facilement, même à leurs proches, dans vos petites agapes nocturnes !

Le baron était blanc ; ces mots le firent devenir vert. Il sauta sur une épée de ceinture accrochée au mur; la lame jaillit hors du fourreau. Mais François bondit rapidement de l’autre côté d’une grande table, et, emporté par son élan, le vieil Hugues, furieux, s’en alla piquer le mur. Il revint rapidement sur son ennemi, tandis que la marquise, pâlissant sous son fard, se cramponnait désespérément à sa chaise avant que de s’évanouir.

François comprit vite que, contre le baron, sa très longue rapière3 lui serait, vu l’étroitesse du réduit, d’un petit secours. À peine l’aurait-il tirée hors de la gaine, tant la place lui manquait. Passant rapidement sur M. de Gardefort, il détourna un estramaçon4 avec son avant-bras droit dont la manche fut toute déchirée, et la lame entama quelque peu sa peau. Il voulait gagner la porte. L’autre lui coupait la retraite. S’emparant rapidement de la petite table où étaient les broderies de Madeleine, il s’en servit comme d’une targe et para habilement une furieuse estocade que lui fournit le baron. L’excellente épée rompit près de la garde, laissant sa pointe engagée dans la table en poirier incrustéd’ivoire. Et M. de Gardefort resta armé de la seule poignée qu’il jeta à la tête de François, puis il demeura un instant indécis, reprenant haleine. François en profita pour s’esquiver prestement en l’enfermant à clef dans la chambre. Bousculant les jeunes filles qui se pressaient dans la salle voisine, effrayées du bruit, il descendit l’escalier à grandes enjambées, renversant dans sa fuite un petit page et deux laquais qui accouraient attirés par ces clameurs. Cette canaille, ainsi refoulée, se mit à pousser des cris affreux.

  • 3  Cf. supra.
  • 4  Longue et lourde épée, soit à un seul (...)

Dans la cour, les écuyers de François se gourmaient avec les palefreniers du manoir, qui voulaient retenir leurs bêtes ; des têtes de chambrières effarées se montraient aux fenêtres. Rapidement, il sauta à cheval, et tous enfilèrent le couloir comme une trombe, mettant encore par terre le portier et un marmiton qui essayaient de lever le pont-levis. La lourde machine se redressa derrière eux ; ils étaient hors de la maison, caracolant devant les douves. Un coup d’arquebuse partait au même instant, et une balle s’enfonçait dans les madriers du tablier du pont. C’était le baron qui tirait de sa fenêtre.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Du haut du mur, dans le jardin, au-dessus du fossé où les grands roseaux glauques perçaient par endroits le vert tapis de lentilles d’eau, les gens du château invectivaient François et sa suite. Le majordome brandissait une pertuisane5, des laquais agitaient leurs épées, un jardinier arrivait armé d’une arquebuse butière6 ; le baron parut bientôt avec des pistolets, tandis qu’un écuyer le suivait, attisant la mèche d’un pétrinal7. Deux autres rejoignirent avec une escopette et un mousquet. Ils tirèrent tous ensemble, sans ordre, en criant au meurtre, et les balles passèrent par-dessus la tête de François et de Labriche qui galopaient en avant.

  • 5  Arme d'infanterie proche de la hallebarde, en (...)
  • 6  Grande et lourde arquebuse pour tirer au (...)
  • 7  Ou poitrinal : arquebuse courte et de gros (...)

Labriche et l’autre écuyer, Urbain, voulaient riposter avec leurs pistolets et allumaient les mèches. François leur défendit d’en rien faire. Ce n’était pas la peine de s’attirer, pour si peu, une méchante histoire. Et il apostropha le baron qui, étouffant de colère, ordonnait de recharger les armes.

— Vieux parpaillot, je ne sais qui me tient de mettre le feu à ton nid à rats. Sois tranquille, j’y reviendrai quelque jour, et ce sera pour te clouer à ta porte ainsi qu’un oiseau déplumé. Quant à ta fille, je la prendrai comme je voudrai. Elle me tirera les bottes, et quand j’aurai assez d’elle, je l’enverrai à mes cuisines pour divertir les laquais.

Il continua, en s’éloignant un peu, car on commençait à lui jeter des pierres :  

— Oui, elle sera à moi, ta fille ! Et tu seras encore bien content de me la prêter pour sauver ta vieille carcasse ! Entends-tu, face de Mathieu8 ?

  • 8  Les usuriers, tels Saint Matthieu avant sa (...)

Et pour finir, à la grande joie de ses gens, il le traita de barbier de maujoint9. Puis il poussa son cheval et s’en alla, tandis que Labriche, qui était d’un caractère plaisant, envoyait à ceux du château ce dernier brocard :  

  • 9  Ou maujoinct. Raseur de pubis. Ce métier mal (...)

— Tout doux, bonnes gens ! N’oubliez pas surtout de changer tout à l’heure les draps de vos lits. Nous reviendrons ce tantôt coucher avec vos femmes !

Le reste de son discours fut perdu pour les huguenots, car il piqua des deux en voyant arriver de nouvelles arquebuses, et l’on avait rechargé les autres. François et son monde étaient déjà loin quand retentit une décharge générale dont la poudre fut brûlée aux moineaux.

Mme de Vauplassans avait repris ses sens, autour d’elle ses filles d’honneur s’empressaient, dame Jacqueline avait apporté du vinaigre aromatique, une servante faisait brûler des plumes, Madeleine, arrivée au bruit, pleurait à voir la marquise ainsi défaite. Enfin, elle put remonter dans son carrosse, où elle s’installa, profondément vexée contre le baron, car, en toutes choses, elle prenait le parti de François.

La colère de M. de Gardefort tomba immédiatement sur sa fille. Il l’accusait d’avoir favorisé les entreprises de ce drôle, de l’avoir attiré au château, d’être une dévergondée qui finirait comme Mme de Vauplassans par être la fable du pays. Mais il allait y mettre ordre, et comme Madeleine, interdite, ne sut que fondre en larmes, il la crut coupable et ordonna qu’on l’enfermât dans une chambre où il lui donnerait le fouet. Elle serait nourrie au pain et à l’eau.

La gouvernante risqua des observations ; il leva sa canne sur elle ; puis sa colère tomba sur un chat qui se chauffait au soleil sur l’appui de la fenêtre, et il voulut le précipiter dans la cour. Mais le matou s’accrocha à lui, le griffa et lui mordit un doigt.

Nicolas et le baron Jacques, ayant pénétré dans la cour, entendaient ce bruit, et les lamentations du concierge achevaient de les assourdir. De Morguen voulait aller sur l’heure appeler le comte de Bernage. Nicolas lui conseilla d’attendre au moins jusqu’au lendemain. Il ne fallait rien entreprendre sans avoir vu M. de Gardefort, et il trouvait que ce n’était pas le moment.

Toute cette affaire était trop singulière pour qu’on dût s’y jeter à la légère.

Ils s’en allèrent donc, remettant leur visite à une meilleure occasion. Nicolas, d’ailleurs, promettait de calmer M. de Gardefort, et de Morguen était d’avis de demander des renseignements à la marquise. Tous deux se dirigèrent vers le château de Vauplassans.

Mais, au détour du chemin, ils aperçurent, en contre-bas, un carrosse, attelé de quatre chevaux gris, qui s’éloignait sur la route; la caisse, couleur de pourpre, était soutenue par des tritons d’or. De Morguen, dont la vue était perçante, reconnut les livrées des Vauplassans qui brillaient au soleil. C’était, en effet, la marquise qui s’en retournait toute mortifiée de son aventure; François, non moins furieux, avait tiré de son côté. Quand les deux gentilshommes l’eurent rejointe, elle leur raconta l’histoire, prenant la défense de François, exagérant les torts du baron, se plaignant de son humeur insociable.

— Il a refusé le plus beau parti que sa fille pourra jamais trouver.

Et, exhalant ses plaintes, elle les prenait à témoin de la pureté de ses intentions. Puis elle les pria à souper.

Le scandale du château de Gardefort fut le grand sujet de conversation pendant le repas. Le marquis en rit plus que de raison, et les femmes plaignaient Madeleine, car aucune ne pouvait croire qu’elle ne fût pas amoureuse de François.

Mais chacun s’esclaffa, car sur une observation vague du chapelain, le marquis reprit qu’il ferait bon voir donner le fouet à cette jolie fille, et il accusait le père Anselme de vouloir se glisser à Gardefort pour jouir du spectacle. Il reprochait au prêtre de marcher sur les brisées du confesseur de M. de Montpensier, ce Père Babelot, qui envoyait les huguenotes prisonnières au guidon10 du Duc, afin qu’il les mît à mal11. Les dames se récrièrent, et Vauplassans, très allumé, faisait des conjectures sur les hanches de la demoiselle; il craignait que la chute des reins ne fût un peu longue. Sous la table, M. de Bellegarde pinçait les cuisses de la belle Diane de La Roche-Chaillon, fiancée la veille à M. de la Motte d’Aisy, un petit homme de poil roux et de mine chafouine qui se curait les dents avec sa fourchette et cherchait à garder un air austère.

  • 10  Officier chargé de porter le guidon, (...)
  • 11  Ce cordelier fanatique est évoqué dans La (...)

De Morguen se sentit pris d’une impatience, car il lui semblait voir celle qu’il aimait promenée nue sous les yeux de tous ces gens comme une Autrichienne mise à l’encan par des coureurs turcs. Et, dans une poussée de colère froide, n’osant rien dire cependant, il cassa entre ses doigts la lame de son couteau qu’il avait belle envie d’envoyer en pleine panse de M. de Vauplassans. L’acier rompit avec un bruit clair qui fit tressaillir la marquise ; le silence se rétablit tout à coup, et de Morguen, heureux de la diversion, se répandit en excuses. Il avait voulu éprouver la trempe du métal, et il se perdit en considérations sur les procédés des forgerons de Tolède.

Le marquis reprit la parole. Pour lui, ces nouvelles rapières, venant d’Espagne, n’étaient bonnes qu’à tuer des rats. Mais de Bellegarde, abandonnant pour un instant les jupes de sa voisine, prit le parti de la nouvelle arme :  

— Il n’en est pas de plus galante. On n’en veut plus d’autre à la cour, et il faut voir comme les maîtres italiens vous manient ces lames déliées...

Mais Vauplassans, partisan des vieilles modes françaises, attaqua ces nouveautés. Rien, à ses yeux, ne valait la simple épée, la bonne estocade en usage depuis des années. De Morguen défendit les rapières, encore que les Espagnols les fabriquassent un peu longues. Mais Nicolas, ouvrant la bouche pour la première fois, prit le parti de la lourde épée d’armes.

— Pourquoi pas l’épée à deux mains ? interrompit spirituellement Bellegarde. L’observation de ce petit homme frêle mit la marquise en gaieté. Mais Nicolas tenait à son idée et la développait. Tous riaient de la simplicité de Collangis, qui discutait sérieusement avec un pareil étourneau. On parlait d’autres choses, quand on annonça l’arrivée d’un messager extraordinaire.

Le courrier entra, car il s’agissait d’affaires urgentes.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Le fourreau de sa longue épée battait le chambranle des portes ; ses éperons sonnaient sur le plancher et dégouttaient du sang du courtaud12 qui venait de rouler sous lui, devant le perron. Il avait fait soixante lieues en seize heures, changé onze fois de monture, crevé quatre chevaux. Couvert de la poudre des chemins, encore sous le coup de sa chute, il était pâle, extraordinairement. Mais ses yeux brillaient, et on lui trouva l’air résolu.

  • 12  Cheval auquel on a coupé la queue.

La duchesse douairière de Viarmes, tante du marquis, l’avait expédié de Paris le matin même pour remettre à son neveu des lettres d’importance. Et les ayant tirées de sa dalmatique13 sinople et azur à fasces d’or14, couleurs des Viarmes, il les déposa sur le plateau d’argent, entre les mains de M. du Verger.

  • 13  Tunique brodée empruntée aux Dalmates.
  • 14  Héraldique : verte et bleue, traversée de (...)

Mais M. de Vauplassans fronça le sourcil. Les nouvelles qu’il lisait étaient graves, et l’on allait s’entr’égorger comme il y avait quelques mois. Sa mère lui écrivait aussi et lui mandait la folie furieuse du Roy, l’obsession de la reine Catherine, la disgrâce du chancelier, la colère du peuple contre les protestants. La puissance des Guise ne faisait que croître, et, à cette heure, le prince de Condé et l’Amiral étaient, sans doute, arrêtés. Le libre exercice du culte réformé allait être suspendu. On s’assurerait partout des huguenots. L’excitation à Paris était grande, car on avait trouvé des Vierges brisées, traînées la nuit au ruisseau, et la populace se soulevait, poursuivant ceux de la Religion par les rues, dispersant les prêches. Les laquais des Guise dirigeaient sans doute le mouvement. La mère du marquis lui recommandait la prudence et surtout de fortifier son château, car on marcherait certainement sur Sancerre, et les mercenaires passeraient dans le pays.

Tous, en entendant ces choses, demeuraient muets, baissant le nez comme sous un coup de tonnerre. Et le courrier, ayant vidé un verre de Murano plein de vin gris que lui avait envoyé la marquise, demeurait comme hébété, recru de fatigue, la tête bourdonnante, faible de faim, les yeux éblouis par les mille feux des lumières, l’éclat des étoffes, la beauté des femmes. Il chancelait, et on l’emmena pour lui donner à souper.

Comme un fleuve qui rompt ses digues, la conversation s’engagea, tumultueuse. On ne devait point reprendre ce qu’on avait donné, disait le marquis, les édits étaient rendus, pourquoi les rapporter ?

Mais les huguenots avaient manqué de modération, opinait un autre, M. de Frontenac, catholique peu endurant. Leurs dégâts dans les églises exaspéraient le peuple. Et le petit de Bellegarde, tout en s’excusant auprès de M. de Collangis, déclara que les réformés avaient besoin d’une leçon.

Il fut généralement blâmé. Et l’on tomba d’accord pour flétrir les manœuvres des Guise, la faiblesse de Rome15 vis-à-vis de l’Espagne.

  • 15  Le pape Pie V règne, depuis 1566, sur le (...)

— C’est l’or du roi Philippe II16 qui agit seul, pour nous mieux diviser !

  • 16  1527-1598. Fils de Charles Quint et (...)

Cette parole de M. de Morguen parut au marquis la véritable expression de la sagesse. Nicolas demanda, avec réserve, s’il pouvait avertir de tout cela son ami de Gardefort, et comme le marquis l’en priait, il s’en fut aussitôt, malgré l’heure avancée de minuit, pour gagner le château du bonhomme. De Morguen s’offrit à l’accompagner, et le marquis leur proposait des hommes armés de pistolets, car le pays n’était pas sûr. Mais ils partirent tous deux, en hâte, dès qu’on eut sellé leurs chevaux, disant qu’il importait peu. D’ailleurs, ils avaient leurs épées.

Après leur départ, le père Anselme se répandit en invectives contre les huguenots. Mais le marquis, impatienté, lui reprocha de répéter ses sermons de l’an passé. Tout en chérissant peu les protestants, il voyait croître avec chagrin le pouvoir démesuré des Lorrains17 ; un sentiment de tristesse le gagnait, et il s’en fut se coucher, laissant le chapelain en tête-à-tête avec M. de la Motte d’Aisy, qui dormait sur sa chaise avec sa fourchette entre ses dents.

  • 17  Surnom des Guise.

Notes

1  L’expression désigne une robe de cheval caractérisée par des bouquets de poils rouges sur fond blanc. [Le terme a été employé par Mérimée dans La Jacquerie, 1828, p. 1 : Vous savez bien, mon cheval fleur de pêcher? tiret Oui? tiret Dans ma dernière chevauchée... un gros coquin de meunier... lui a donné un coup de fourche ]

2  Allure défectueuse d'un cheval entre l'amble ou le trot et le galop.

3  Cf. supra.

4  Longue et lourde épée, soit à un seul tranchant, soit à deux tranchants, l'un plus court que l'autre, et à garde en corbeille à jour protégeant la main.

5  Arme d'infanterie proche de la hallebarde, en usage du XV e au XVII es.

6  Grande et lourde arquebuse pour tirer au blanc, c’est-à-dire au but.

7  Ou poitrinal : arquebuse courte et de gros calibre, que l’on portait attachée à un baudrier en écharpe sur l’épaule, à cause de son poids. Le terme semble hors d’usage à partir du XVIIe siècle.

8  Les usuriers, tels Saint Matthieu avant sa conversion, sont censés pouvoir être reconnus au visage, d’où l’expression « face de Mathieu » qui, par corruption, devient « fesse de Matthieu » ou « fesse-Matthieu » et, par extension, désigne les avares.

9  Ou maujoinct. Raseur de pubis. Ce métier mal famé est évoqué par Rabelais (Pantagruel) et Christophe de Bordeaux (Le Varlet à tout faire).

10  Officier chargé de porter le guidon, l’étendard d’une compagnie.

11  Ce cordelier fanatique est évoqué dans La France illustrée de Victor-Adolphe Malte-Brun (1855-1857), dans l’article consacré à la ville de Mirebeau, où il pendait les prisonniers huguenots du duc de Montpensier, qu’il avait confessés de force. Il fut lui-même pendu lors de la prise de la ville par Condé.

12  Cheval auquel on a coupé la queue.

13  Tunique brodée empruntée aux Dalmates.

14  Héraldique : verte et bleue, traversée de bandes horizontales (fasces).

15  Le pape Pie V règne, depuis 1566, sur le trône de Saint-Pierre.

16  1527-1598. Fils de Charles Quint et d’Isabelle de Portugal, roi d’Espagne.

17  Surnom des Guise.

Pour citer ce document

«Chapitre 4», Bibliothèque 19 [En ligne], Première partie, Le Tournoi de Vauplassans, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=64.