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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Deuxième partie

Chapitre 1

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Le 20 septembre, à deux heures de l’après-midi, une grande agitation courait par la ville de Bourges, car les gens du Roy, dont on annonçait l’arrivée de jour en jour, venaient enfin d’apparaître.

Depuis des semaines, l’archevêque, Jacques le Roi, rebattait les oreilles du gouverneur de ses plaintes contre les huguenots en général, contre ceux de San cerre en particulier, et il redoutait à toute heure de les voir arriver en troupes. Il fallait pourtant les mettre à la raison, ces Sancerrois insolents, enfoncés ainsi qu’une épine au cœur du diocèse de Bourges. Leurs exactions, leurs rapines étaient de tous les jours; et ils avaient une dizaine de ministres, parmi lesquels ce de la Mare de Claireau, qui mettait en vers français les psaumes chantés par ses ouailles ; l’on entendait par la campagne ces chants pieux que les huguenots enton naient au retour de leurs brigandages. Comme si ce n’était point assez d’avoir chassé de la ville tous les prêtres, mis la main sur leurs biens, dispersé les religieux, établi leur prêche dans l’église Saint-Jean, ils avaient détruit l’église et le monastère des Bénédictins de Saint-Martin, ruiné les chapelles de Saint-Père, de Saint-André, incendié celle de Saint-Denis, renversé la Maladrerie, désolé les paroisses voisines. Et, à trois lieues à la ronde, aucun prêtre n’osait maintenant s’en aller porter le viatique aux mourants.

M. de la Châtre, le nouveau gouverneur, ne cessait d’en écrire au Roy pour demander du monde, et Mgr l’archevêque de Bourges se lamentait, ordonnait des prières publiques. Du Midi les nouvelles arrivaient, mauvaises, et tous s’en exagéraient l’importance. Le découragement des bourgeois augmentait chaque jour, car les Sancerrois criaient partout qu’ils viendraient bientôt brûler Bourges, se divertir avec les dames de la ville et aussi avec les religieuses de l’Annonciade, dont le couvent est situé dans la vieille cité, devant la Grosse- Tour. Ils promettaient des ravages plus terribles encore; aussi les saintes filles en perdirent le sommeil. Elles augmentèrent le nombre des mortes-payes 1 qu’elles hébergeaient et les armèrent d’arquebuses, avec quoi on faisait des rondes toutes les nuits, et à chaque heure elles envoyaient aux Moulins du Roy pour voir si rien n’arrivait du côté de Sancerre.

  • 2  Pièce du baudrier qui soutient l’épée.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Quand on annonça l’approche de troupes, les pauvres dames ne voulurent pas croire que ce fussent les catho liques. Mais, persuadées que les Sancerrois venaient, elles s’en furent se cacher aux souterrains, et certaines se mirent en prières dans leurs cellules, attendant des supplices et une mort qui ne vinrent pas. Alors, repre nant courage, elles prièrent Mgr l’archevêque de venir leur chanter un Te Deum.

Les soldats arrivaient par le chemin d’Orléans, et, défilant sous la porte Saint-Sulpice, remontaient la rue, s’arrêtaient à la croix de Mirebeau. Puis ils se dispersaient, par groupes qui fondaient de plus en plus petits, vaguant par les rues; et chacun cherchait le logement indiqué par les fourriers qui s’empressaient, affairés, un papier et un morceau de craie à la main.

Comme étourdis, l’air hagard, tous allaient d’un pas boiteux, avec la démarche lourde que donnent les longues étapes, les armes et les habits gris de poussière. Il y en avait de très petits, avec de longues épées, de la hauteur d’un homme, et qui, mal prises dans les pendants 2 , leur battaient les talons. Certains, par fatigue sans doute, tenaient leurs arquebuses comme une canne, et n’eût été la crainte des officiers, ils eussent traîné les crosses par terre.

  • 3  

Sous les ondées, le soleil, le poudroiement des routes sans fin, les draps et les velours avaient pris des tons uniformes; neutres, et, du col aux souliers, faisaient à l’homme un vêtement d’une teinte fausse et pisseuse, rappelant la glèbe roussâtre. Les parcelles de paille, les brins de foin encore accrochés aux barbes, les débris d’herbes folles agrippées par leurs crampons ténus aux plis des casaques, aux fonds râpés des chausses, disaient les nuits dormies dans les granges, ou en plein air, autour des meules, dans les prairies ; les haltes et les chutes dans les terres labourées se lisaient dans les grands placards de boue, souillant les bas de chausses, les manches déchiquetées.

Du pas de leurs portes, les bourgeois regardaient les soldats d’un œil dur et méfiant ; chacun, bien qu’heu reux de les voir arriver, songeait en soi à l’ennui de loger ces misérables. Les uns supputaient la dépense, les autres redoutaient la vermine et la crasse, et tous cherchaient quelque moyen d’envoyer ces gens de guerre coucher plus loin. Et, comme ces piétons, pour la plupart, ne savaient pas lire, on leur disait qu’ils se trompaient, et on leur fermait l’huis au visage, en espérant qu’ils se décourageraient peut-être et qu’ils ne reviendraient pas.

Et puis c’étaient des irréguliers, pires encore que les gens des grandes bandes. On les connaissait comme les plus mauvais des pillards, et c’était la sentine des armées. Souvent même les recrues ne valaient pas mieux; avec leurs mines naïves, ils avaient la main leste et l’œil aux aguets. En un instant, entrés dans un logis, ils en devenaient les maîtres. Ils avaient vite tordu le cou d’une volaille, volé un broc de vin, troussé la servante, voire la maîtresse et ses filles, car, dans leurs chasses à la femme, les meilleures n’obtenaient pas plus quartier que les ribaudes.

Et comme l’échevinage proposait une assez grosse somme et des vivres, les bourgeois préférèrent partager la dépense et ne point ouvrir leurs portes. Il fut obtenu que les soldats camperaient dans les faubourgs, dans les bâtiments du pré fiscal 3 , dans ceux de la fausse porte de Voiselle et qu’ils s’arrangeraient avec les artisans et ceux qui ne pouvaient point payer la contribu tion. Les notables, en armes, furent chargés de la police avec la compagnie de gendarmes de La Châtre, dont la moitié seulement était allée à la guerre, et les vingt-cinq soldats du capitaine Marun qui comman dait en la Grosse-Tour. Et la nuit on dirigeait des patrouilles par les rues, on abaissait et on relevait les chaînes.

  • 4  Mercenaires allemands (de l’allemand landskne (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Les gens de Bourges se lamentaient de ne pas avoir de soldats, ils se plaignirent bientôt d’en avoir trop. Car tous les jours arrivaient de nouvelles troupes. Le 20 septembre, ce furent des Italiens et des Espagnols; le 25, ce furent des arquebusiers du régiment de Goas; il en entra d’autres encore : des cavaliers avec le comte Sciarra Martinengo, qui les amenait de Gien, des stra diots commandés par Démétrius Marinovitch, même des arbalétriers dont Tavannes et Montpensier ne savaient que faire, et qu’on envoyait à qui voulait.

Il y avait là des hommes de toutes les races, des Dalmates, des Macédoniens, des Ossètes, des Alsa ciens et des Sardes. Les Bretons avaient dans leurs yeux gris bleu quelque chose de profond et de vague faisant penser aux brouillards et aux pluies de leurs côtes, aux embruns dont les grands flots couvrent les falaises perdues dans la brume. Les hommes du Midi, noirs et brûlés par le soleil, laissaient autour d’eux quelque chose du rayonnement des plaines arides, de l’ensoleillement des coteaux où poussent le thym et le pin sylvestre. Les Grecs avaient des profils de camée, les Allemands de grandes barbes flottantes. Mais tous sentaient le bouc et le sang, et les femmes les considé raient avec curiosité et terreur.

Les lansquenets 4 étaient souvent d’une taille gigantesque ; bigarrés de tous draps, leurs larges vêtements étaient ajourés de taillades 5  ; leurs grands chapeaux découpés inclinés sur l’oreille, ils allaient en bon ordre, et on les aimait pour leur discipline. Certains portaient accrochée sur leur dos une grande épée à deux mains, dont la lame ondulée mesurait près de six pieds 6 . Les Espagnols avec leurs chausses et leurs pourpoints de taffetas rembourré, galonnés d’or ou d’argent, crevaient de faim sous leurs habits de soie. Efflanqués comme des lévriers, ils se reconnaissaient de loin à leurs moustaches hérissées, à leurs chapeaux très hauts, à la dimension insolite de leurs rapières.

  • 5  Longues coupures décoratives dans l’étoffe (...)
  • 6  Cette longue épée, la flamberge, était (...)
  • 7  Casaques.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Mais les Italiens en portaient d’aussi longues, et sous leurs corselets dorés, leurs manches de mailles, leurs mandilles 7 de velours dont les ailerons retombaient derrière les bras, ils avaient l’air de seigneurs, avec des mines fanfaronnes et obséquieuses. Les Alsaciens avaient l’air de dogues débonnaires, les Dalmates semblaient des faucons farouches, et les Français étaient gouailleurs, insolents et vantards. Marchant débandés, ils payaient peu de mine; mais ils portaient eux-mêmes leurs mousquets, tandis que les Espagnols les faisaient porter par leurs valets. Et ces Espagnols transpor taient encore avec eux des femmes, des enfants et des moines.

  • 8  Désigne les percepteurs qui prélevaient des (...)

Et les bonnes âmes peinaient à voir les plus jeunes soldats traîner la jambe, tremblaient en regardant défiler les reîtres, semblables à des statues équestres noires striées d’argent, les stradiots couverts de mailles qui poussaient leurs chevaux turcs.

Deux jours après entra le généralissime de cette armée, un colonel nommé du Perrier, qui arrivait de Paris. Ayant marché par petites étapes, il avait voulu se montrer un peu dans toutes les villes, et il se présenta entouré d’officiers sans troupes, avec un convoi énorme de bagages, de domestiques, de comédiennes, de cuisi niers. François escortait cette caravane avec ses cent chevau-légers ; mais sa suite était d’au moins quatre cents personnes, sans compter une bohémienne qu’il avait achetée en route avec un corbeau.

M. de la Châtre ne fit point de grands honneurs au colonel du Perrier, car il le tenait pour un ancien maltôtier 8 , et, comme tel, en petite estime. Ce gros homme, d’âge incertain, qui avait sans doute la cinquantaine, s’annonçait précédé d’une réputation déplorable. Mais, malgré sa mine chafouine et impudente, les dames de l’Annonciade le reçurent comme le Messie. Non con tentes de lui donner toute une maison qu’elles possédaient dans la rue d’Aurron, dans la paroisse de Saint- Pierre en Guillard, elles ne manquèrent point de lui envoyer des victuailles, du poisson et du gibier, des confitures, du vin, avec les meilleurs fruits de leur verger. L’abbesse lui offrit même un grand repas où deux jolies nonnes jouèrent de la viole et du clavecin, et, à en croire certains, elle poussa même ses complaisances encore plus loin.

  • 9  Pendre.

Le comte de Bernage fut adressé à un riche bourgeois, M. Catharin Pelhard. Celui-ci reçut François fort bien, mais déménagea sur l’heure avec sa femme et ses filles, le laissant maître de son hôtel, le meilleur de la rue de Montchevry. Et il s’en fut chez un sien parent, qui était chanoine de Saint-Ursin de Bourges, scandalisé par la bohémienne de François. Quoiqu’elle ne se montrât jamais dehors, la gypsie devint bientôt la fable de la ville ; les courtisanes et les moines des Espagnols cessèrent d’occuper l’attention, et, de la porte Saint-Paul à l’hôpital Saint-Julien, il n’était bruit que de la Zilla.

C’était une Maugrabine de quinze ans, dont le teint pâle semblait éclairé par un rayon de lune. Ses yeux luisaient comme des étoiles, et ses cheveux noirs lui tombaient jusqu’aux talons. Ébouriffée comme un lion, elle ne laissait voir que le feu de ses prunelles et le vermillon de ses lèvres qui apparaissaient comme peintes sur la blancheur de sa face et découvraient ses dents, menues comme des perles fines. Malheureuse ment, un des joyaux de cet écrin pourpré avait été brisé par le gantelet de fer d’un reître bavarois. Quand François l’avait rencontrée, à la corne d’un bois, quinze jours avant son entrée à Bourges, l’enfant se débattait aux mains de reîtres catholiques qui allaient la bran cher 9 . Car ils la prenaient pour une sorcière à cause d’un petit corbeau qu’elle cachait dans son sein mal vêtu. Les autres bohémiens s’étaient enfuis à l’ap proche des cavaliers ; elle était tombée, de peur. Et, comme un pauvre oiseau qu’on plume, elle hale tait entre les lourdes poignes de ces gens de guerre, le visage souillé du sang qui remplissait sa bouche.

  • 10  Jeu de cartes où l’on ne distribue que (...)

François, qui pensait toujours à Madeleine, sentit, contre son ordinaire, la pitié gagner son cœur; il l’acheta dix pièces d’or aux cavaliers noirs et chargea Lazare d’en avoir soin et de la faire marcher sur une mule avec les faucons et les chiens.

Il n’eut point à se repentir de l’acquisition, car elle lui devint toute dévouée, et il reconnut bientôt que cette Maugrabine avait une chair d’un goût rare et précieux. Renvoyant donc une comédienne qu’il avait louée pour la durée de la campagne, il fit de Zilla sa maîtresse attitrée, la couvrit de beaux vêtements et de bijoux, dépensant pour elle sans compter, comme il en avait l’habitude.

Au reste, elle était peu gênante ; pendant les mar ches, elle se blottissait le plus souvent dans un coffre, sur un chariot, et regardait les gens passer en soule vant le couvercle. Puis elle le laissait retomber et suçait un fruit. Aux haltes, elle apparaissait et trouvait sa place sur un tapis qu’elle ne quittait jamais, l’apportant roulé sous son bras. Et, par sa gentillesse, elle faisait la joie de la compagnie.

D’où venait-elle ? D’Espagne, sans doute, où elle se rappelait vaguement que ses parents avaient été dé pouillés et tués en traversant la Galice. Elle avait roulé de main en main, vendue comme esclave, flétrie avant l’âge par des maîtres de rencontre; elle avait été emmenée en France par des Espagnols embauchés par Montluc. Mais elle s’était enfuie avec des Zingaris qui l’avaient emmenée jusque dans le Frioul. Enfin, elle était revenue dans le Berry avec une autre troupe de bohémiens. Elle ne savait pas elle-même quel était son Dieu, mais elle connaissait des incantations magiques, se mettait tout à coup à invoquer des esprits mysté rieux, et elle effrayait les gens en leur prédisant l’avenir d’après les lignes de leur main.

Mais François prenait surtout plaisir à la regarder danser. Elle tournait vivement, le torse droit, les bras mollement arrondis au-dessus de sa tête, et ses pagnes de soie diaprée, son écharpe, paraissaient voler autour d’elle. Et, sur le tapis où elle se mouvait, légère, sur les pointes de ses petits pieds où sonnaient des crotales d’argent, elle semblait quelque idole indienne mue par un mécanisme caché. Puis elle saisissait son tambourin et faisait ronfler le parchemin cerclé de cuivre en tapant, de toutes ses forces, avec son poing minus cule. Au-dessus de sa tête voltigeait le corbeau, décri vant des cercles qu’élargissaient ses ailes noires, et tous deux tournaient comme emportés dans un tour billon magique.

De pareils spectacles sont funestes à la paix de l’âme ! dit un jour l’archevêque à François, qui lui ren dait visite. Cette petite personne est peut-être magi cienne, et elle mériterait certainement d’être punie d’une façon méritoire. N’avez-vous pas assez de chré tiennes bien disposées à votre endroit, pour vous acoquiner avec cette sorcière ?

Mais François déclara que les choses allaient pour le mieux.

Je la ferai prochainement baptiser, monseigneur. Et je pense que vous ne refuserez pas à cette enfant les eaux de la rédemption.

Alors l’archevêque déclara que si l’Église avait chassé de son sein les mimes, baladins, comédiens et autres pitres, ce n’était pas pour l’ouvrir aux coureuses de sabbat et aux nécromants. François, sans essayer de le convaincre, s’en fut jouer à la prime 10 chez le colonel du Perrier. Il y rencontra des officiers de divers corps à lui presque tous inconnus, et aussi le jeune de Bellegarde, vêtu d’une somptueuse casaque et les mousta ches tellement cirées et relevées au fer qu’elles lui entraient dans les yeux. Et, de suite, Bellegarde lui annonça qu’il marchait comme gentilhomme dans la suite de M. du Perrier, en attendant qu’on pût lui donner un drapeau, ce dont son père s’occupait à Paris. Il parla de Mme de Vauplassans, avec qui il s’occupait de rompre, car son mari passait pour être du parti des Politiques, et ces gens étaient très mal vus. Il tonna contre les huguenots, mais François le laissa là pour aller jouer, mécontent de n’avoir pu tirer de lui aucun renseignement utile sur la maison de Gardefort.

  • 11  Morceau d’étoffe ou de cuir servant à (...)

Deux heures plus tard, gagnant une grosse somme, il s’en retourna chez lui, songeant à ce du Perrier qui avait perdu, ce jour-là, par hasard, et il pensa que le colonel se referait sur les jeunes gens qui étaient restés à jouer. Bien qu’ils eussent tous deux les mêmes vices, François n’aimait pas du Perrier, d’abord parce qu’il n’était pas né et aussi parce qu’il était trop laid. Ce lourdaud au poil rare et mal planté, à la joue lourde, lui faisait l’effet, avec son nez camard, d’un de ces animaux étranges qui vivent dans les fleuves d’Afrique. Sa barbe en escopette était trop visiblement teinte au peigne de plomb, puisqu’elle noircissait sa fraise, et il avait beau la garder, la nuit, dans une bigotelle 11 atta chée à son bonnet, elle avait un mauvais pli naturel qui ajoutait à l’impudence de sa mine.

  • 12  Jeux attribués par affermage, c’est-à-dire (...)

François trouvait aussi que la réputation de du Perrier était par trop détestable, et il lui reprochait d’avoir exercé de sales emplois. Que sa femme eût couché avec le Roy, cela ne tirait pas à conséquence ; mais il était notoire qu’il l’avait épousée quand elle était grosse des œuvres de M. de Guise, ce qui était tout différent ; et elle continuait de faire l’amour avec le Lorrain, ce qui passait la mesure. Cette Mme du Perrier avait, d’ailleurs, été parmi les filles les plus décriées de la Reine mère. Et il se reprocha de fréquenter chez ce pleutre dont la noblesse était vaine. Mais il pensa au gros sac d’argent qu’un laquais portait derrière lui, et son cœur se rouvrit à l’indulgence.

Cependant, la fortune de ce du Perrier était scanda leuse, même en ces temps troublés, et François se sentit navré en pensant que ce drôle était tout comme lui chevalier de l’Ordre de Saint-Michel et qu’il en portait le cordon. Il avait poussé, un beau soir, dans l’antichambre royale, comme un champignon vénéneux. Mais, quelle que fût sa situation, François se jura de ne pas être sa dupe, car tout le monde savait que du Perrier avait tenu la banque dans les jeux affermés 12 et y avait gagné de grosses sommes. Il avait eu une mal tôte, fait ouvertement l’usure ; puis, tout à coup, il s’était dressé commissaire des guerres 13 , et voici qu’il était colonel et commandait une armée !

  • 13  Officier chargé de surveiller les conditions (...)
  • 14  

Ainsi bercé par ses réflexions, François regagna son logis. Comme il entrait, il aperçut Zilla qui faisait chanter à son corbeau un Psaume de la pénitence, et elle l’avait affublé d’une petite fraise, d’un bonnet de docteur et de lunettes en fil de fer, ce qui le faisait ressembler à l’illustre pasteur Merlin. Le spectacle lui plut, et il s’assit pour mieux en jouir; mais l’oiseau, inti midé, s’en fut se cacher dans un coin.

— Que tu es beau ! s’écria avec une naïve admira tion la bohémienne en regardant son seigneur.

François s’était vêtu somptueusement pour visiter l’archevêque. Son pourpoint, plus serré qu’un corset de femme, était entièrement brodé d’or, comme ses chausses démesurément élargies, de telle sorte que le velours vert foncé disparaissait sous les fines rayures, les arbachures 14 , les galons, les ganses. Son manteau, doublé de taffetas blanc, découvrait son épaule gauche. Ses bas de chausses, de soie blanche, se laissaient entrevoir à peine, car les hautes bottes grises en peau de daim lui montaient jusqu’à mi-cuisse. Ses éperons d’or étaient émaillés comme la garde de son épée et la poignée de sa dague. Et il avait à la main une canne en dent de narval, objet rare et précieux valant plus que son poids d’or.

  • 15  du

Et, campée devant lui, les mains derrière le dos, Zilla contemplait François avec satisfaction, comme une petite poule vénère un grand coq fièrement dressé sur ses ergots. Lui, ayant fait mettre son sac d’argent sur une table, voulut s’amuser à compter les écus d’or, mais il s’en fatigua bientôt et demeura pensif. Tou jours il en revenait à penser à Madeleine ; et, honteux de son échec, il ne pouvait en prendre son parti. Où était-elle ? Et comment la retrouver maintenant ? D’ail leurs, cette aventure était finie, et elle ne pouvait aboutir.

Cependant, il n’y a jamais de rupture irrémé diable, pensait-il, et le vieux Gardefort pourrait revenir à de meilleurs sentiments. Par exemple... si je... me faisais huguenot ?

Cette pensée l’obsédait depuis plusieurs jours, et il ne se défendait plus contre elle.

Impatienté, il se leva, marchant à grands pas, l’air soucieux, les sourcils froncés, et Zilla l’observait, appuyée contre le mur.

Au diable ! cria-t-il tout à coup. Je verrai qui en aura le dernier mot !

Et ignorant que Madeleine fût fiancée à de Mor guen, il se décida à se faire huguenot. Mais, toujours dévoré de superstition, il voulut consulter le hasard. Prenant une pièce, il la jeta en l’air, se disant :  

Si cette pièce d’or tombe du côté pile, je quitte l’armée dès demain et je me fais huguenot !

La pièce ne rejoignit pas le tapis ; le corbeau vole tant la saisit dans son bec et disparut sous un meuble. François demeura anxieux. Que signifiait ce présage ?

Mais Zilla se planta devant lui, et, levant sa petite mine, elle le regarda dans les yeux :  

— Tu es triste, et pourtant rien ne te manque ! Tu es beau, tu es riche, et tu as gagné au jeu ! Pourquoi ton âme est-elle triste ?

François, sans lui répondre, s’assit ; et le talon sur un de ses genoux, il se renfrogna.

La Maugrabine s’écria :  

— N’espère pas me tromper. Je connais le secret du cœur des hommes. La nuit, j’ai lu dans les mouvements de ton cœur comme je lis le jour dans les lignes de ta main. Tu aimes une femme et tu es triste à en mourir !

François lui répondit vaguement. Mais Zilla reprit à voix basse, en parlant lentement :  

Écoute : je connais le langage des oiseaux, les paroles du vent quand il semble pleurer dans le feuillage des arbres ; je comprends le murmure des sources et j’entends les voix cachées qui ne peuvent frapper tes oreilles. Je puis aussi évoquer l’ombre des morts, je puis obliger les femmes à venir vers leurs amoureux, par mes incantations magiques ! Dis-moi le nom de celle que tu aimes, je te la ferai avoir !

François, comme gêné, baissa les yeux sous le regard de la fillette, qui le fascinait de son regard de serpent. Il se contenta de répondre :  

Tu ne la connais pas !

Qu’importe ! reprit Zilla. Je peux étendre de loin comme de près mon pouvoir sur elle. Je ferai une figure de cire à son image, je lui ouvrirai la poitrine, lui pren drai son cœur et le mettrai dans le tronc d’un arbre. Et celle que tu aimes sera enchantée, son cœur sera à toi !

François lui donna enfin le nom de Madeleine, finit par raconter son histoire, et Zilla lui affirma que de Morguen l’avait vaincu grâce à des formules magiques. Elle se tut longtemps, puis brusquement clama d’une voix perçante :  

Que tu es bête, mon seigneur ! Pourquoi n’achè tes-tu pas la femme que tu aimes ?

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Il la considéra, stupéfait. Elle paraissait très tranquille; à plat ventre sur le tapis, elle jouait avec un citron. Comme un chat, elle se redressa avec souplesse, s’assit sur son séant, maniant sa ceinture d’orfèvrerie, dont le bout serpentait comme une queue ; elle semblait, dans sa fantastique et délicate beauté, une sorte de lutin familier, et, à la considérer, François se sentait troublé. Puis, d’un bond, elle vint se percher sur son genou haut botté, et lui dit en passant ses bras polis comme des fuseaux d’ivoire autour de son cou :  

Pourquoi ne l’achètes-tu pas ?

François lui répondit que Madeleine n’était pas à vendre. Zilla ne fut pas de cet avis, on pouvait tou jours vendre une femme quand elle est captive ; et il avait sous la main assez d’hommes armés pour faire prendre la femme qu’il désirait.

Les stradiots, dit-elle, volent des femmes quand ils sont à la guerre, et puis ils les vendent. J’en ai vu, là-bas, qui en avaient pris, dans un château qui brû lait ; ils les mettaient nues, et il venait des gens pour les voir et les acheter. Oui, j’en ai vu de grandes, blanches et blondes que l’on payait très cher ; des petites comme moi, bien sûr, n’auraient pas valu le même prix, sans quoi ils m’auraient vendue aussi.

Et, à tous ces souvenirs, ses yeux brillaient. Le menton dans sa main, elle regardait dans le vague, songeant à son enfance errante, aux violences souf fertes, et, dans sa chair, passaient de petits frissons qui faisaient miroiter sa peau fine comme la corolle d’un lis. Elle se rappelait sa vie libre avec les bohémiens dans le Frioul et les Marches du Danube, les défilés dans les montagnes noires, les longues routes parcou rues de nuit, les haltes dans les forêts, les maraudes et les rapines. Bohèmes, Albanais et Uscoques faisaient la chasse aux enfants, aux femmes, pour les vendre aux Turcs. Ils couraient le soir autour des vil lages, s’introduisaient dans les châteaux.

Et, cynique dans son impudeur de vierge flétrie sans avoir connu l’amour, elle se couvrait les épaules de ses mains, croisant les bras sur sa gorge, avec de petits cris étouffés, imitant les captives. Et elle racontait à François, qui commençait à s’intéresser à ses dires, toutes les aventures des marchés de femmes. Elle peignait ces étalages de luxure où, effarées, des femmes et des filles nobles, la rage au cœur, étaient exposées nues, promenées, tournées, tandis que l’on estimait leur beauté en comparant entre elles les mères et les filles, les servantes et les marquises. Les moins dociles, les mains liées aux reins, avaient aux pieds des entraves de fer.

Et sa jolie figure grimaçait, faisant celle de la femme qui sent ses vêtements arrachés un à un, singeant les faces piteuses des nonnes dont les jupes, les chemises tombaient et qui apparaissaient dans leur nudité de femelles oisives et très grasses, avec la peau blanche et fine où les rires des hommes marquaient, comme des coups de fouet, de larges taches roses. Elle racontait d’autres choses encore, parlant bas, avec des moues subites, des hochements de tête entendus, et son rire perlé s’élevait en notes claires à quelque détail très précis. Lui, la balançant sur son genou, riait aussi, les yeux allumés.

— Les stradiots de Démétrius sauront bien la trouver, la femme que tu veux ; si tu leur donnes assez d’argent, ils te l’apporteront. Seulement, si elle a de beaux habits et des bijoux, ils les garderont !

Et, toujours parlant, Zilla perchée sur la botte pelait son limon avec un petit couteau d’argent, en découpait des tranches.

François pensait à ce qu’elle venait de dire et cher chait à en dégager le côté pratique. Il entrevit la pos sibilité, puisque la guerre était ouverte et que le Roy avait proscrit les protestants, de posséder Madeleine. C’était affaire d’argent, donc chose facile. Zilla avait raison ; il l’aurait peut-être, cette belle huguenote, et cela dans quelques jours, demain ou après, à lui. Il tressaillit à cette idée, et machinalement il caressa les épaules nues de la Maugrabine, comme si c’était Made leine, et qu’il voulût se rendre compte de sa définitive possession. Mais son désir était ailleurs, et il pensait à la volupté sans nom qu’il aurait à manier la chair tremblante de la belle protestante, à la sentir vivre et pleurer sous lui, quand il la brûlerait de ses bai sers.

Toujours assise sur son genou la petite Maugrabine semblait une incarnation du démon de la luxure. Et un de ses petits pieds, reployé comme une griffe, dépassant le dessous de 15 pagne de soie, crispait ses doigts chargés de bagues sur un des plis de la botte. Au reste, elle était parée comme une bayadère 16 , comme une châsse. Elle avait des bagues jusqu’aux pointes de ses seins, des bracelets lui armaient tout le bras. Sa poitrine était ceinte d’une sangle de soie où courait une bande d’or ciselée à jour où étaient serties des opales. Les pagnes de soie aux cassures chatoyantes, couleur de soleil, tenaient par une lourde ceinture d’orfèvrerie chargée de bêtes émaillées poursuivies par des dragons de lapis à yeux de saphir. Coulant bas sur les hanches dont la seule largeur l’empêchait de glisser, elle laissait pendre ses bouterolles d’or niellé 17 jusqu’à terre.

  • 16  Danseuse sacrée de l’Inde.
  • 17  Or émaillé de noir.

François rêvait toujours à Madeleine, et il semblait que ce fût Zilla qui l’eût amené à désirer sa chair. Comme une source dont l’eau vive sourd, claire comme le cristal, de la fissure d’une roche, puis devient trouble en passant par un terrain fangeux, sa passion devenait grossière et bourbeuse. Maintenant il en matérialisait l’objet, s’étonnant d’avoir été si naïf, que d’aspirer à des choses nébuleuses et frivoles. Madeleine, après tout, était une femme comme les autres, plus belle peut-être, et il se reprochait d’avoir pu sacrifier à un amour aussi naïf, lui dont l’éducation n’était plus à faire. Cependant, il se sentait brûlé par un désir, le plus ardent et le plus doux, peut-être, dont il eût jamais souffert. L’isolement, le mépris du monde, la maladie l’avaient mûri, ce lui semblait, et il se trouvait bien supérieur à cet ancien François, amoureux nébu leux à la façon d’Amadis des Gaules.

Et les ardeurs de son sang lui firent entrevoir des délices sans nom avec celle qu’il considérait déjà comme sa proie. Il aimait maintenant Madeleine comme le loup aime la brebis, il avait soif de sa chair. Et, avec un sourire mauvais, il songea, perdu dans une contem plation intérieure où il entrevit un instant, droite devant lui, dans sa blanche nudité, la vierge blonde aux yeux de violette qu’il prétendait posséder. Et, machinalement, il se mit à serrer entre ses doigts les bras délicats de Zilla, jusqu’à la faire crier ; comme il lui faisait mal, elle se laissa glisser à terre. Alors, il lui demanda quels étaient, à sa connaissance, les moyens à employer pour se mettre dans de bons termes avec les stradiots de Démétrius Marinovitch.

Lazare te les dira mieux que moi, dit-elle, et elle s’en fut le chercher.

Le majordome, en deux mots, comprit la chose. Et même il approuva hautement François de rentrer dans les choses raisonnables.

J’ai votre homme, monsieur, et il est admirable, je vous assure. Si à nous deux nous ne vous ramenons pas la dame, je consens à être pendu !

Un quart d’heure plus tard, il revenait avec un stradiot.

Notes

2  Pièce du baudrier qui soutient l’épée.

3  

4  Mercenaires allemands (de l’allemand landsknecht).

5  Longues coupures décoratives dans l’étoffe du vêtement.

6  Cette longue épée, la flamberge, était l’arme distinctive des lansquenets d’élite.

7  Casaques.

8  Désigne les percepteurs qui prélevaient des impôts abusifs.

9  Pendre.

10  Jeu de cartes où l’on ne distribue que quatre cartes. Le joueur qui a quatre couleurs différentes « a prime ».

11  Morceau d’étoffe ou de cuir servant à attacher la moustache ou la barbe.

12  Jeux attribués par affermage, c’est-à-dire par bail, à un exploitant qui en tire les bénéfices pendant la durée du contrat.

13  Officier chargé de surveiller les conditions d’existence des soldats, de leur présence sous les armes, et de l’exécution des règlements.

14  

15  du

16  Danseuse sacrée de l’Inde.

17  Or émaillé de noir.

Pour citer ce document

«Chapitre 1», Bibliothèque 19 [En ligne], Deuxième partie, Le Tournoi de Vauplassans, mis à jour le : 27/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=70.