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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Deuxième partie

Chapitre 3

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Trois jours après, Lazare et sa bande étaient en vue du manoir de Gardefort. C’était là qu’il avait résolu de prendre langue tout d’abord, non qu’il comptât pénétrer dans le château ; mais il espérait interroger les gens à l’entour. Aux premières heures du matin, il en faisait le tour avec Aspar. Le fossé était toujours plein d’eau, dominé par son mur terrassé, en soi peu propice à toute escalade. Du côté du parc on avait remué de la terre et complété la défense. Le pont-levis n’était point baissé, et la bicoque avait toujours sa figure revêche et maussade.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Patiemment, ils se mirent en observation près de la première porte, et, comme ils avaient caché leurs hommes dans un petit bois qui s’étendait à une portée de pistolet du château, ils se dissimulèrent eux-mêmes derrière une grande meule de foin qu’une trentaine de toises1 séparaient des glacis. Ils attendirent trois heures entières, sans voir remuer personne; la demeure du baron paraissait abandonnée. Mais, vers sept heures et demie, le pont s’abaissa et les deux hommes redoublèrent d’attention. Il n’y avait pas de danger que leurs chevaux se fissent entendre, les deux bêtes faisaient brèche dans le foin, comme ceux des stradiots dans les fourrés. Laissant sa monture à Aspar, Lazare grimpa sur la meule et demeura blotti à son som met. De là, il dominait la plaine et il voyait le pays désert, jusqu’à un petit hameau, vers la droite, où allaient et venaient des gens.

  • 1  Ancienne mesure française de longueur valant (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Enfin, du château sortit un homme, puis une femme. Se laissant glisser rapidement, Lazare remonta à cheval et, se penchant de côté, il put voir l’homme s’en allant par la route qui longeait le bois, tandis que la femme tirait vers le hameau. À la corne du bocage la route faisait un coude, l’homme disparut. La femme, avec une corbeille sur sa tête, se voyait toujours sur le sentier qui coupait le champ.

Mais Lazare eut un cri de joie, car il avait reconnu Nicole Piédagnel, la chambrière de Madeleine. Il mit le masque de sa bourguignote et, avertissant Aspar pour qu’il se tînt prêt, il piqua des deux ; en un instant il fut sur la jeune fille. Nicole n’était pas une personne peureuse, et, comme elle savait qu’en ce moment les huguenots couraient armés par tout le pays, elle pensa que ce cavalier à écharpe blanche venait sans doute du Blanc. Elle ne s’arrêta pas et ne songea pas davantage à s’enfuir. Mais elle continua son chemin, car c’était une fille sage et qui ne se laissait point entreprendre par des gens qui lui étaient inconnus.

Cependant, comme Lazare s’approchait d’elle à la toucher, mesurant le pas de son cheval à son allure, elle se sentit inquiète :  

— Que prétendez-vous faire, monsieur le cavalier ? dit-elle de sa voix la plus ferme, mais qui tremblait. Laissez-moi passer mon chemin. Je suis de la maison de M. de Gardefort, qui est un ami de M. l’Amiral, et nous sommes tous gens respectés dans le pays !

Lazare n’osa point lui parler. Il avait jadis essayé de corrompre cette servante et y avait perdu son temps; s’il faisait entendre sa voix, elle le reconnaîtrait certainement. Assez perplexe, il allongea la main, penché sur l’arçon, pour saisir la jeune fille. La petite Nicole l’évita et voulut se sauver dans une haie, mais à ce moment elle sentit sur son cou le souffle brûlant du cheval d’Aspar. Elle poussa un cri d’angoisse, mais elle était déjà enlevée par Lazare qui, brusquement, la soulevant de terre, l’avait assise sur sa selle :

Si tu cries encore, la belle, je te saigne comme une volaille !

Et il lui mettait sa dague à la gorge, de sorte qu’elle n’osa plus appeler au secours.

Ils retournèrent, au galop, derrière la meule de foin. Là, ils étaient bien tranquilles, personne, d’ailleurs, ne se montrait dans la plaine.

— Écoute ! dit alors Lazare à Nicole qui, blême de terreur, regardait cette face masquée d’acier et ne reconnaissait pas, dans son trouble, la voix du valet. Écoute et réponds ! Il faut que tu me dises où sont le baron et sa fille !

Cela la surprit beaucoup, car elle craignait de s’entendre demander tout autre chose. Elle en reprit courage, mais avec sa méfiance de paysanne, elle chercha ses paroles, sans se presser. Lazare, grondant sourdement, lui poussa la lame sous le menton.

— Mais, monsieur, cria-t-elle, M. de Gardefort est parti pour la guerre avec les protestants du pays ; vous le savez mieux que moi, puisque vous en êtes !

— Et sa fille ?

— Je ne le sais pas...

Ainsi donc elle n’est pas au château ?

Elle eût bien voulu reprendre son imprudente parole. Et, sentant maintenant qu’on en voulait à sa maîtresse, elle se promit, dans son petit cœur dévoué, de mourir plutôt que de dire où Madeleine se trouvait.

— Répondras-tu ? cria Lazare.

— Je vous jure que je ne le sais pas, monsieur ! gémit-elle.

La large lame brillant sous le soleil se rapprocha de la gorge qui haletait sous la guimpe, la pointe cueillit une goutte de sang. La fillette ferma les yeux, priant Dieu de lui donner le courage. Mais, comme la pointe la piquait plus fort, une terreur affreuse la saisit, et, à tout hasard, elle proféra :  

Mlle Madeleine est au château de Montgerbeau ! Lazare, étouffant une malédiction, la frappa au vi sage :  

— Tu mens, catin ! Encore un coup, tu vas parler, ou bien tu mourras !

Elle murmura alors, assez bas :  

Je crois qu’on l’a conduite chez Mme de Vau plassans...

Le mensonge était encore plus flagrant. Lazare menaça Nicole de sa dague ; il avait envie de lui planter son arme dans le ventre, et il cherchait un supplice raffiné, et qui pût faire parler la fille.

Ce n’est pas comme cela, compère ! intervint Aspar, si elle ne veut pas chanter, nous allons lui couper le cou.

Et, se rapprochant, il prit la dagasse2 de Lazare dans sa main droite, la tenant comme un archet, tandis que sa gauche serrait violemment Nicole à la nuque. Puis, froidement, tandis que Lazare, emprisonnant les deux poignets de la petite, écartait la guimpe, il passa le tranchant acéré sur la peau ambrée, assez pour faire sentir le fil.

  • 2  Dague à lame large et à deux tranchants, (...)

À cet instant, elle eut la sensation de l’égorgement, et dans l’horreur de tout son être, elle poussa un cri désespéré. Mais Lazare, craignant qu’on ne l’entendît, lui ferma la bouche avec la paume de sa main gantée. Elle mordit la peau d’élan, puis demanda grâce, disant qu’elle parlerait, tant cette mort lui faisait horreur.

Non ! non ! dit-elle d’une voix étranglée. Mademoiselle est au château de la Rochepente, chez Mme de Cueuvres !

Ce n’est pas vrai ! proféra Aspar à tout hasard. Nous allons, pour te punir de mentir ainsi, te crever les yeux d’abord et ensuite t’ouvrir la gorge !

Et il menaçait ses yeux noirs, aux pupilles dilatées par l’horreur. Elle baissa les paupières devant l’éclat de l’acier et dit dans un gémissement :  

Je vous ai dit la vérité. Vous pouvez me tuer maintenant, je n’en sais pas plus !

Aspar fit un clignement d’yeux à Lazare. Ils étaient sur la bonne piste ; et Aspar obtint encore quelques détails sans importance, tous corroboraient cette vérité essentielle : Madeleine était au château de la Rochepente.

Mais le temps pressait. Les cris de Nicole avaient peut-être été entendus ; Lazare, cependant, ne bougeait pas, gardant sur sa selle la petite que des sanglots secouaient et qui versait des larmes amères, car elle se reprochait et de ne pas avoir eu le courage de mourir et d’avoir trahi sa maîtresse. Lazare regardait la gorge de Nicole ; elle se soulevait hors de la guimpe déchirée qui ne la cachait plus, apparaissant comme un fruit velouté, doré par les rayons du soleil d’été. Et, sous la visière de sa bourguignote, au-dessus du masque en tête de monstre, les yeux de Lazare brillaient, allumés comme ceux d’une bête carnassière. Il se sentait pris du désir de cette chair fraîche et jeune, et il calculait que la défense de la pauvrette serait petite ; elle avait donné la mesure de son courage.

Mais Aspar le gênait ; et comme s’il eût deviné sa pensée, le stradiot le pressait de partir, craignant l’arrivée de gens du château. Lazare, d’une voix tremblante, lui conseillait d’aller rassembler ses cavaliers dans le bois, il le rejoindrait dans un instant. Aspar ne fut pas dupe et, rapidement, dans le dialecte des bagnes de la Méditerranée, il l’admonesta. Lazare allait faire une sottise ; la fille était jolie, c’était vrai, mais il risquait, avec sa paillardise, de les faire pendre tous. D’ailleurs le temps pressait, il fallait tuer cette femme sur-le-champ. Sans quoi elle parlerait et mettrait tout le monde du château à leurs trousses. Ainsi ils perdraient non seulement les écus du comte, mais aussi leur tête.

Et il ajouta :  

La première jolie fille que tu trouveras sur ton chemin, je t’aiderai à la prendre. Mais celle-là, je ne te la permets pas !

Vivement, il arracha Nicole des mains de Lazare qui la pressait amoureusement. Tirant droit au fossé du château, il arrêta son cheval au bord. Puis, prenant la jeune fille par la taille, à deux mains, il l’enleva à bras tendus, debout sur ses étriers, et la lança au milieu de l’eau. Son cri se perdit dans le bruit du remous, elle disparut, puis revint à la surface. Aspar la piqua de sa javeline; Nicole plongea encore, inerte. Il s’éloigna au galop et entra dans le bois où Lazare le rejoignit. Puis les dix hommes s’éloignèrent, faisant prendre à leurs bêtes une allure à rendre tous autres chevaux boiteux pour le restant de leur vie.

Ils coururent ainsi cinq grandes lieues et renversèrent, sur la route, un courrier du Roy, trois bonnes femmes et une charrette traînée par un âne. Rien ne les arrêta. Ainsi, ils arrivèrent à la Rochepente le lendemain au matin, après avoir pris seulement six heures de repos.

Lazare déclarait à Aspar qu’il ne lui en voulait pas; il lui reprochait pourtant de ne pas lui avoir passé ce caprice. Mais le stradiot restait songeur.

— Un chagrin me ronge, compère, articula-t-il enfin. J’ai péché par négligence en oubliant la corbeille de la femme dans le champ, quand j’aurais dû la jeter à l’eau avec elle ! On verra, en retrouvant le panier d’un côté et le corps de l’autre, que la mort n’est pas survenue par accident.

— Voici qui est fâcheux, en effet, dit Lazare . Mais qui diable ira nous accuser de cette histoire ? Par le pape ! cela m’inquiète peu, et ceux qui voudront nous arrêter feront bien de chausser de longs éperons, car, à marcher même notre train, ils seront toujours en retard !

Mais Aspar était chargé d’inquiétude. Puis, tout à coup, il tressaillit, pris d’une terreur profonde. Il avait remarqué que le cheval de Lazare buvait dans son blanc, ce qui est, pour les Ossètes, un présage de mort. Cependant, il ne négligeait pas les choses utiles, et il donnait à flairer aux lévriers le masque de Mlle de Gardefort. Ils se mirent en quête, et on les voyait galoper dans la plaine, le nez à terre, quêter, décrire des cercles, puis repartir à toute vitesse en diverses directions. Enfin, ils s’arrêtèrent tous en un même point. C’était à la grille d’une porte qui commandait un pont mobile. Aspar les rappela par un cri doux et prolongé, comme la plainte du chacal. Il en avait la certitude désormais, Madeleine était au château de la Rochepente.

Le soleil était à peine levé, ils attendirent pour s’informer et se dissimulèrent dans un bosquet. Lazareparlait de tenter une escalade, mais Aspar lui expli quait qu’il n’y avait, en agissant ainsi, que des coups à recevoir, sans aucune chance d’avoir la femme. Il valait mieux attendre la nuit.

Puis, prudemment, il fit le tour de la place que défendait un large fossé plein d’eau qui, par une singularité rare, se prolongeait du côté du parc, de telle sorte que le château et ses cours étaient complètement entourés d’eau. Lazare, avec une corde et une pierre, sonda le fossé : il était à fond de cuve et profond de vingt pieds3. Les murs qui le longeaient intérieurement s’élevaient à pic, hauts de quatre toises, et les terrasses surplombaient les douves. De petites poternes, en deux endroits, s’ouvraient dans l’eau. Cela était le seul point faible de la défense, et encore étaient-elles armées de herses de fer. Pour le reste, la Rochepente était une de ces maisons fortifiées contre lesquelles il faut employer le canon.

  • 3  Un pied français équivaut à 12 pouces, soit (...)

Aspar déclara qu’on devait pénétrer par les poternes ; il ne voyait pas d’autre moyen. La nuit, on se mettrait à l’eau et on essayerait de fausser les herses. Mais c’était une entreprise chanceuse et dont il attendait peu.

Tout le jour, ils firent le guet aux environs. Mais le pays était désolé et ras, accidenté comme les autres régions de la Creuse, désert surtout, car ils ne virent personne et rien ne bougea dans le château. Quand le soleil fut couché, ils réussirent à forcer une des portes du parc et y pénétrèrent à cheval. Ils s’avancèrent alors jusqu’au fossé que surplombait un corps de bâtiment dont un étage était éclairé. Dans les baies des fenêtres ouvertes, ils voyaient passer des ombres. Des gens allaient et venaient, et la lueur des flambeaux était si vive que Lazare put reconnaître Madeleine. Il en poussa un grand soupir de satisfaction en la montrant à Aspar :  

Voici la dame, mon maître ! Il n’y a plus qu’à l’aller chercher.

Et il ajouta d’un air vexé :  

— Dire qu’elle n’est pas à vingt toises de nous, et que nous ne pouvons étendre la main sur elle !

Aspar lui conseilla la patience.

Éclairée en plein, Madeleine apparaissait alors dans sa robe blanche comme une tache lumineuse dans les ténèbres du dehors, et ses cheveux blonds brillaient comme de l’or fondu.

Dans le silence de la nuit, le son d’un luth s’éleva, grave et triste, accompagnant une voix de femme. C’était une mélodie douce, une de ces chansons comme en chantait Marie Stuart et faite, sans doute, par ce grand Nanini4, qui fut élève de Goudimel5. Le chant montait pur et limpide, ainsi que la plainte d’un cristal heurté, et les cordes du luth pleuraient avec des accents profonds comme la voix de l’homme, ou tranquilles et doux comme le murmure d’un cours d’eau. Cela ressemblait à de la musique sacrée, montant vers le ciel, et qui ne tient pas à la terre.

  • 4  Giovanni Maria Nanini ( ou Nanino ; vers 1545 (...)
  • 5  Claude Goudimel (v. 1520-1572) est l'un des (...)

Immobiles, les deux hommes charmés écoutaient. Et, ne pensant plus à rien, ils laissaient entrer en eux cette musique, les reliant, pour un instant, par des liens plus subtils que les rayons des astres, à un monde surnaturel où ils se sentaient ravis.

Puis, la voix se tut, le luth cessa de vibrer, et ils retombèrent dans la réalité. Mais, un moment, ils demeurèrent tristes. Lazare secoua, le premier, sa torpeur.

— C’est une bien aimable personne que cette demoiselle Madeleine. Elle doit nous enrichir bientôt, et voici que, à peine arrivés, elle nous régale d’une sérénade !

Aspar, dont la vue perçante avait pu distinguer Madeleine, demeurait émerveillé de sa beauté. Jamais, avoua-t-il à Lazare, il n’avait vu une femme aussi belle. Sur le marché d’Alger ou de Constantinople on eût vendu son poids d’or cette Madeleine qui était, à ses yeux, une perle unique et sans prix.

Une à une, les fenêtres éclairées retombaient dans la nuit, bientôt la façade demeura toute noire, il était onze heures. Aspar déclara que l’heure était venue d’agir, car il fallait profiter du premier sommeil des gens pour pénétrer dans la place.

— Si seulement, dit Lazare, nous savions dans quelle chambre elle couche, nous irions bien la prendre dans ses draps. Je vois osciller une lumière au second étage et remuer des ombres ; dis-moi, Aspar, toi qui as des yeux de lynx, qui penses-tu que cela soit ?

Aspar regarda avec attention et crut apercevoir la silhouette de Madeleine. Puis il vit distinctement une autre femme, une servante, sans doute, ouvrir la fenêtre. Les volets furent fermés.

Ce serait la troisième fenêtre du deuxième étage, en allant par la droite, assura-t-il à Lazare. Et il ajouta qu’il ne fallait point hésiter. Ils devaient entrer dans la maison cette nuit même et enlever la femme.

Mais Lazare objecta qu’à moins de voler comme ces chauves-souris qui se prélassaient au clair de lune, il ne voyait pas le moyen de passer par-dessus le fossé. Les poternes devaient être murées, et si l’on se mettait à l’eau, on risquait de n’en pas sortir.

Aspar, qui avait escaladé les forteresses de Transylvanie où, disait-il, il fallait monter le long des murs de basalte, à cent pieds de hauteur, comme une mouche le long d’un miroir, se montra décidé à agir. La profondeur du fossé l’inquiétait, cependant, et tout portait à croire qu’il renfermait des herbes capables d’enlacer les nageurs.

Il résolut de s’en assurer et appela un de ses cavaliers. Puis, s’étant dépouillé de ses vêtements, il se fit frotter avec de l’huile dont l’homme portait une flasque. Comme lui, Lazare s’était mis complètement nu, il se fit oindre pareillement. Et, prudemment, après avoir suspendu leurs dagues à leur col, ils se mirent à l’eau au moyen d’une corde que tenaient deux stradiots.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

L’huile dont ils étaient couverts empêcha le froid de les saisir. Nageant vivement, ils abordèrent la poterne située sous le corps de bâtiment où ils vou laient pénétrer. Elle était fermée par une grille qu’une chaîne cadenassée retenait après un chambranle de fer. Aspar, avec sa dague, réussit à fausser le cade nas, la grille s’ouvrit. Alors, laissant Lazare près de l’ouverture, il se glissa sous la voûte et ne tarda pas à avoir pied. Sur le pavé en pente, une barque à fond plat était tirée. Et, à l’autre bout du couloir, une porte de fer n’était même pas fermée. Elle donnait sur une cour. Aspar, de ce manque de précautions, conçut du mépris pour les défenseurs du château, et il appela Lazare.

— Tu vas retourner auprès des hommes, leur dire de mettre les chiens à l’eau avec toi et de te donner le masque. Et surtout ne le mouille pas. Moi, je vais en avant, les chiens t’aideront à me retrouver, et ils nous mettront sur la piste de la femme.

Lazare, peu d’instants après, le rejoignit sur un perron où il parvint après avoir passé trois cours. Dans le vestibule, ils décrochèrent un nautile de cristal 6 monté sur une chimère d’argent que des chaînes suspendaient au plafond. Une mèche allumée luisait dans la vasque remplie d’huile. Ils marchaient, ainsi éclairés, et leurs ombres démesurément agrandies les accompagnaient en tremblant le long des murs.

  • 6  Vase fait d'une conque marine polie et montée (...)

Ils s’égaraient dans la longueur des couloirs qui leur paraissaient sans fin, pleins de retours où les chiens disparaissaient. Ils n’osaient les rappeler, retenant leur souffle, craignant sans cesse l’apparition d’un serviteur, le réveil de quelque femme effrayée ; la lueur trem blante de leur lampe pouvait les trahir. Et, à tout instant, ils s’arrêtaient, cherchant la voie, perdus dans ce dédale de pièces, n’osant ouvrir une porte, soulever une portière. Ils rencontraient, en passant, des gens couchés dans des lits, mais qui ne se réveillaient pas, tant Aspar et Lazare marchaient doucement en masquant la flamme de la lampe avec leur main.

Le vent soufflait ; s’accrochant aux colonnettes de pierre, aux meneaux des fenêtres, aux chapiteaux, aux corniches, il s’engouffrait dans les baies, ronflait dans les cheminées et faisait un bruit qui ressemblait à des voix. Des pans de tapisserie se soulevaient comme s’il y eût des hommes cachés derrière. Et les deux associés, pris d’angoisses subites, masquaient la lumièredu nautile, se dissimulaient derrière un meuble. Puis ils se remettaient en route. Ils arrivèrent enfin, suivant les chiens qui flairaient sans cesse le sol, dans une vaste pièce carrée ; tout autour s’ouvraient des portes. Et ils se demandaient par où il fallait passer, n’osant se décider, tandis que les chiens, le nez à terre, couraient vivement et les emmenaient plus loin dans des ténèbres nouvelles où s’exagérait le bruit léger de leurs pas. Au tournant d’un couloir, une verrière ouverte battait son cadre de pierre, agitée par le vent ; le nautile s’éteignit. Et, plongés dans une obscurité profonde, ils se demandaient comment retrouver leurs chiens.

Ils les rejoignirent pourtant, car ils entendaient les griffes sonnant sur la pierre. À tâtons, ils gagnèrent un escalier dont les degrés très longs étaient accotés à un mur d’échiffre revêtu de tapisseries. À un moment ils sentirent un tapis sous leurs pieds, et ils en conçurent de la joie, tant ils se sentaient transis à fouler les dalles. Cette partie de l’étage était éclairée doucement par une lanterne pendue à la voûte, dont les caissons étaient peints et dorés. Dans la galerie où ils pénétrèrent, ils virent des statues de marbre debout de distance en distance sur des fûts de jaspe vert; d’autres étaient en bronze, et la lumière se réfléchissait sur les cadres dorés qui entouraient les tableaux, sur les vases émaillés où poussaient des plantes vertes.

Mais voilà qu’en face d’Aspar et de Lazare se dressèrent deux hommes tout nus, avec des armes pendues au col. Promptement, ils se préparèrent au combat; mais ils reconnurent leurs images que reflétait un grand miroir de Venise, appliqué au mur, entre deux portes. Et, encore sous le coup du saisissement, ils se regardaient, retenant leur souffle, sentant leur cœur battre tumultueusement dans leur poitrine. Dans le miroir apparaissait le reflet de leurs personnes, Aspar sec et élégant de formes, épilé comme un Oriental, Lazare plus blanc de peau et plus épais.

À un bruit qui se fit ils saisirent leurs armes. Mais tout retomba dans le silence ; un meuble avait craqué, sans doute. Et Aspar, à considérer ce luxe, pensait au chiffre que pouvaient atteindre toutes ces richesses qui s’étalaient devant lui. Lazare, réfléchissant aux dangers de cette aventure, s’encourageait de la présence d’Aspar.

Les chiens reniflaient, ils semblaient vouloir se couler sous une porte et ils commençaient à gratter. De quelques mots chuchotés à voix basse, Aspar les calma, et ils se couchèrent le long du mur, le museau dans leurs pattes allongées, comme sommeillant.

— Nous sommes arrivés, dit Aspar. La femme est derrière cette porte !

Lazare ouvrit doucement. Un des vantaux tourna sans que les gonds eussent grincé. Sous la pâle lumière d’une grande veilleuse d’albâtre, ils virent le lit drapé. Lazare souleva un des rideaux. Madeleine, à cause de la clarté, sans doute, se détourna légèrement ; mais elle dormait profondément, et son souffle pur soulevait régulièrement sa poitrine un peu découverte, avec un rythme doux. Un de ses bras pendait, et les courte- pointes 7 , par leurs plis, laissaient deviner son corps couché sur le flanc. Sur l’oreiller, sa chevelure luisait, un peu en désordre, et des mèches s’échappaient du lacis de rubans qui la retenait.

  • 7  Couverture de lit doublée, remplie de coton (...)

Ils ne s’arrêtèrent pas à contempler sa beauté ; Aspar et Lazare prirent rapidement leurs dispositions. Vivement ils soulevèrent les rideaux du baldaquin. La main d’Aspar s’était abattue sur la bouche de Madeleine, Lazare lui tenait les pieds. En un instant, elle fut bâillonnée avec une fine chemise que le stradiot avait prise sur une chaise, roulée dans son drap, ses mains et ses pieds étaient liés avec des linges. Ainsi emmaillotée, elle paraissait une blanche momie brusquement ressuscitée, ses yeux démesurément ouverts semblaient dire l’horreur du tombeau, seuls vivants dans ce corps immobilisé.

Elle pouvait, au reste, prendre tout cela pour quelque mauvais rêve. Car les deux hommes nus qui s’empressaient autour d’elle lui semblaient plutôt des démons que des créatures humaines. Elle ferma les yeux, croyant avoir eu une vision. Mais les chiens étaient entrés, et l’un d’eux, comme elle était étendue par terre, lui mit son nez froid sur la joue. Elle rouvrit les yeux et se tordit, bien éveillée cette fois, hérissée de peur.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Lazare, ayant découvert un coffre en bois sculpté, le vida rapidement. Et, comme son habitude de la vie intime des femmes était grande, il eut vite choisi parmi les vêtements épars dans la pièce ce qui était nécessaire à Madeleine pour le voyage. Disposant tout dans le coffre, il disait à Aspar, qui, sur le pas de la porte, se tenait aux écoutes :  

Il reste juste assez de place pour la mettre dedans en toute commodité. Ce sera une bonne chose que de l’emporter dans ce coffre : elle ne prendra pas froid et ne sera pas mouillée.

Aspar trouva l’idée excellente. Et il ajouta que l’on remonterait le coffre avec des cordes, une fois le fossé franchi, chose maintenant facile, puisque l’on avait un bateau. Et, prenant Madeleine par les épaules et par les pieds, ils la couchèrent dans le coffre, bien qu’elle fît des mouvements pour leur échapper, comme une couleuvre. Puis ils refermèrent le couvercle, poussèrent le loquet, de sorte qu’elle ne pût faire de bruit en soulevant la planche. Au reste, elle était si serrée, repliée sur elle-même, qu’elle ne pouvait aucunement remuer.

Lazare enleva l’arche en bois et la plaça sur l’épaule d’Aspar, qui, ainsi chargé, se mit à marcher rapidement, aussi facilement qu’un courtaud de boutique portant un petit ballot d’étoffe. Mais l’idée de toucher les écus de François lui rendait son fardeau plus léger encore. En avant marchait Lazare, la dague nue à la main, éclairant avec la veilleuse. Ainsi, sans éveiller l’attention, ils repassèrent par les mêmes voies jusqu’à joindre la poterne. Mais, arrivés là, ils poussèrent une malédiction : la porte était refermée.

— C’est le vent, sans doute, dit Aspar qui posa son coffre.

Lazare, se croyant pris dans un traquenard, opinait pour qu’on allât chercher une autre issue. Mais, plus loin, derrière une cour, ils entendaient un chien aboyer, et Aspar déclara qu’il fallait forcer la porte. Recueillant avec sa main ce qui restait d’huile sur son corps, il en humectait la serrure. Lazare dirigeait sur la plaque de fer la lumière de la veilleuse. Puis le stradiot lui demanda sa dague. C’était une de ces larges lames très fortes que les Italiens nomment des cinque dea 8 , parce qu’elles ont la largeur de la main. Et, avec la pointe, il cherchait à soulever le pêne. La pointe cassa, mais la serrure céda, et, abandonnant la veil leuse, ils chargèrent le coffre sur le bateau, qu’ils tirèrent à l’eau. Mais comme ils n’avaient pas d’avirons, Lazare se mit à nager, poussant l’esquif, et sans bruit, ils arrivèrent de l’autre côté. Aspar siffla doucement : les stradiots étaient toujours sur le glacis.

  • 8  La cinquedea est une arme d'origine italienne (...)

Ils lui jetèrent des cordes, hissèrent le coffre et les deux hommes qui portaient les chiens dans leurs bras après s’être liés sous les aisselles. Puis ils donnèrent de bonnes nouvelles :   personne n’avait bougé dans le château, ils n’avaient entendu aucun bruit dans la plaine, et certainement on ignorait leur présence dans le pays. Lazare et Aspar se firent frotter avec une couverture de cheval, car ils étaient transis de froid. Et, à deux heures du matin, ils repartirent; on avait lié le coffre sur le dos d’un cheval, son cavalier monta en croupe derrière un autre stradiot. Ils firent telle diligence que, vers six heures, encore dans les brouillards de l’aube, ils aperçurent les premières métairies des environs d’Argenton.

Non loin du petit village de Vignou, près de Bézarges, ils trouvèrent, à la limite d’un bois, une maison où ils surprirent des paysans encore au lit. Un pauvre homme habitait là, et il suppliait les soldats de ne point le tuer et d’épargner sa femme et ses enfants. Lazare lui offrit de l’argent ; le bonhomme, reprenant confiance, loua la libéralité d’un si magnifique seigneur. Il était tout au service des cavaliers ; et, encore en chemise, son bonnet de coton à la main, il écoutait les injonctions de Lazare, d’un air craintif et sournois.

— Il faut que ta femme aide une femme qui est avec nous à s’habiller, et qu’elle n’entende, ne dise ni ne voie rien. Quant à toi, tu vas me trouver un cheval, je le payerai ce qu’il vaudra. Maintenant, si tu parles, ta maison brûlera et aussi la mère et ses petits !

La voix sèche de Lazare avait un tel accent de vérité que Baptistoux partit sur-le-champ avec deux stradiots à la recherche du cheval. Il se faisait même fort de trouver une selle, ou tout au moins un bât, à Maillicornay, où des déserteurs avaient dernièrement vendu leurs montures. La vue de deux écus d’or, le bénéfice probable à tirer de la vente du cheval, firent leur effet sur la femme de Baptistoux. Étant sortie de son lit, elle fit un grand feu tandis qu’Aspar et un stradiot tiraient Madeleine du coffre. Puis, elle la fit se chauffer à la cheminée, l’aida à s’habiller, mais ne lui dit pas un mot.

D’ailleurs, Aspar ne laissa pas un seul instant les deux femmes seules. Pendant la toilette, il s’était tourné vers la fenêtre, ne montrant que son dos. Puis il rassura Madeleine en lui annonçant qu’il l’avait prise uniquement dans le but d’en tirer une grosse rançon et qu’il allait l’emmener à Poitiers ; de là elle pourrait écrire aux siens. Il dit cela très haut, dans le but de dépister les recherches possibles, puis il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre ni pour son honneur ni pour sa vie, car il n’en voulait qu’à l’argent de son père. Cependant, si elle cherchait à parler ou à s’enfuir, il serait obligé de la maltraiter. Madeleine, pleine d’inquiétude et d’angoisse, regardait avec hauteur cet homme qu’elle n’avait jamais vu et qui la considérait comme sa chose; et elle demeura silencieuse, sans se révolter.

Baptistoux, cependant, était de retour. Il avait trouvé un bon cheval, une selle et un harnais possible ; il en demandait cinquante écus d’or, car on n’avait pas voulu lui laisser le tout à moins. Lazare les lui compta et en ajouta deux pour sa femme qui se confondait en remerciements. Mais lui regardait l’homme et la femme d’un mauvais œil, se demandant avec Aspar s’il ne vaudrait pas mieux les tuer et brûler la bicoque, car ces paysans pourraient, dans la suite, les dénoncer. Mais Aspar déclara qu’on perdrait du temps ; on voyait d’ailleurs des gens dans la campagne. Il fallait s’éloi gner, et au plus vite.

Mettant donc Mlle de Gardefort à cheval, il conseilla à Lazare de marcher derrière, et de mettre, le masque de sa bourguignote, car il était inutile qu’elle le reconnût. Et ils repartirent tous, poussant leurs bêtes, Aspar tenant la bride du cheval de Madeleine. Ilsvoyagèrent rapidement, s’arrêtant seulement chez les paysans dans des endroits isolés, évitant les routes fréquentées, les hôtelleries, les villages. Quand ils arrivèrent sous les murs de Bourges, ils attendirent la nuit pour entrer. Lazare alla d’abord chercher le mot d’ordre en se faisant reconnaître, mais la discipline était tellement relâchée et le désordre tel, qu’on laissa entrer toute la petite troupe sans examen. Il n’était pas minuit que Mlle de Gardefort, à qui Aspar avait mis soigneusement un bâillon de soie noire qui continuait son masque, sous un voile épais, faisait son entrée dans la ville. Elle fut bientôt installée dans la maison de François où elle devait demeurer sans nouvelles du dehors, séparée du monde vivant, en compagnie de la seule Zilla.

Aspar, en rentrant dans son quartier du Pré fiscal, laissa malheureusement butter son cheval qui demeura boiteux. Ce contretemps l’irrita profondément, d’autant qu’il ne voulait pas tarder davantage à informer le comte de Bernage de sa capture. Lazare, au matin, lui donna un des chevaux de François, celui qu’il montait lui-même pendant leur expédition. En toutes autres circonstances, Aspar n’eût jamais accepté cette monture, mais l’idée du gain qu’il allait tirer de son heureux succès lui ferma les yeux, ce jour-là, sur la tare capitale du cheval Orlando. Lazare lui donna aussi un laissez-passer acquis par de subtiles intrigues, et le stradiot s’éloigna dès huit heures du matin.

Il se mit à la recherche de François. Mais celui-ci avait voyagé à si petites journées qu’il le rejoignit la veille de son arrivée aux quartiers de M. l’Amiral, après une chevauchée de dix jours. Ainsi put-il lui annoncer l’importante nouvelle, lui dépeindre les difficultés de l’entreprise, en exagérer les dangers et les travaux. François, radieux, lui promit le double de la somme convenue, et il ne tarissait pas de questions. L’expédient du coffre le ravit, et il s’émerveillait de l’aventure, se réjouissait de ce qu’ils eussent roulé Madeleine dans ses draps ; et il concevait une secrète satisfaction à penser que les deux hommes n’avaient pas, en somme, porté leur main sur sa chair. Mais il se désolait à l’idée de ne pouvoir courir de suite à Bourges. Sa mission lui apparaissait interminable, et il se désespérait à l’idée que l’Amiral pût le retenir pendant des jours.

Madeleine, recluse dans la maison de la rue de Montchevry, ne trouvait pas le temps moins long. Elle se croyait à Poitiers et ne pouvait prendre de renseignements auprès de personne, car Zilla seule l’approchait. La Maugrabine la servait avec une sorte de culte, la regardant comme une de ces captives rares et précieuses qui sont la gloire d’un harem ; et, dévouée corps et âme à François, fidèle à ses instructions, elle ne donnait à Madeleine aucun renseignement. Mlle de Gardefort, pour tromper son ennui, lisait la Bible et écrivait à son père ; mais ses lettres ne parvinrent jamais. D’ailleurs, le baron avait été tué dès les premières affaires, en combattant contre Montluc.

Notes

1  Ancienne mesure française de longueur valant 1, 949 mètres.

2  Dague à lame large et à deux tranchants, rappelant les couteaux à plates du moyen âge, et en usage aux XVe et XVIe siècles.

3  Un pied français équivaut à 12 pouces, soit 0, 324 mètres.

4  Giovanni Maria Nanini ( ou Nanino ; vers 1545 – 1607) fut l’un des plus brillants représentants de l’école romaine. Il fut successivement maître de chapelle à Sainte-Marie-Majeure, à Saint-Louis-des-Français et à la chapelle Sixtine ( en 1604). A Rome, il ouvrit avec Palestrina la première école de musique, où fut formé Gregorio Allegri.

5  Claude Goudimel (v. 1520-1572) est l'un des compositeurs français les plus importants du XVIe siècle. Il crée une version polyphonique à quatre voix de 150 psaumes du psautier de Genève, des messes et motets pour l'Église catholique mais aussi de nombreuses chansons profanes. Il mit en musique la traduction des Psaumes de Clément Marot et de Théodore de Bèze, ainsi que les Odes d’Horace. Converti au protestantisme vers 1560, il s'intéresse aux textes et mélodies du psautier de Genève. Il est assassiné à Lyon lors de la Saint-Barthélemy, en 1572.

6  Vase fait d'une conque marine polie et montée sur un pied d'argent ou de vermeil.

7  Couverture de lit doublée, remplie de coton ou de duvet et piquée.

8  La cinquedea est une arme d'origine italienne dont le nom provient de la largeur de « cinq doigts » de la lame à sa base.

Pour citer ce document

«Chapitre 3», Bibliothèque 19 [En ligne], Deuxième partie, Le Tournoi de Vauplassans, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=74.