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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Deuxième partie

Chapitre 4

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Les ennuis de François devaient durer encore long temps. Car non seulement il ne trouva pas l’Amiral dans le pays où du Perrier l’avait envoyé, mais il fut retenu par le mauvais temps ; et les chemins étaient tellement abîmés qu’on ne pouvait pas avancer. L’hiver s’annonçait comme devant être très rude et devançait sa saison. Car, bien qu’on ne fût qu’en octobre, il gelait tous les matins, puis c’étaient des pluies froides, et la boue rendait les routes impraticables.

Enfin, vers le dixième jour du mois, François rejoi gnit l’Amiral, qui s’était installé dans un château voisin de Montmorillon. Depuis trois jours, il marchait avec grandes précautions, en bon ordre autant que le permettait l’état du terrain, et il avait fait mettre la dalmatique à son roi d’armes. Quand il se fit annoncer aux avant-postes, on le reçut assez mal et l’Amiral lui envoya dire qu’il ne le recevrait que le lendemain. Mais on lui donna un assez bon logement, et il prit son mal en patience.

M. l’Amiral était de très mauvaise humeur, parce que rien ne marchait comme il aurait voulu. Condé s’oubliait dans les plaisirs, et le secours d’Allemagne ne paraissait pas près d’arriver. Et, réfléchissant à toutes ces choses, il allait et venait, dans une salle dont les murailles se revêtaient très haut de panneaux de chêne à compartiments sculptés. Le pasteur Onimus Kalbhaus, qui s’était retiré près de lui après le départ de M. de Gardefort, lui racontait une histoire interminable qu’il n’écoutait plus depuis longtemps. Et l’homme noir continuait, dans le silence de la pièce, à élever sa plainte contre M. de Vergennes, qui scandalisait l’Église par sa liaison avec Valentine de Puyaubrais. Coligny lui répondit, enfin, en matière d’acquit :   

— Je ne suis pas le maître ! Allez dire ces choses à M. le Prince.

Au reste, ils commençaient à l’ennuyer tous, avec leurs dissensions continuelles, et il regrettait de ne pouvoir fonder un État protestant dont il eût été le seul maître dans les affaires temporelles et spirituelles. C’eût été si beau de régenter la France comme Calvin avait gouverné Genève !

Et il continuait sa promenade, faisant crier ses escarpins de cuir blanc, la tête penchée sur son pourpoint sombre, à broderies serrées. Sous les bords ébrasés de son bonnet de velours se creusaient les rides de son front haut et étroit, décelant un entêtement opiniâtre. Ses yeux froids regardaient dans le vague, et sa joue creuse, sa bouche restreinte par un pli dur, le fronce ment de son sourcil montraient qu’il était dans ses mauvais jours. Et, morose, il apostropha Onimus qui s’était tu, vexé :  

Je voudrais bien vous voir à ma place et aussi ce que vous feriez. On ne peut rien faire d’utile, quand on vit entouré de bélîtres...

Onimus ne releva pas ce dire, car il savait que Coligny n’admettait pas la discussion, et il attendit la fin de sa phrase. Mais elle ne se continua pas, car l’Amiral se tut et continua sa promenade, l’air ren frogné. Puis il proféra :  

— Voilà maintenant que le Roy m’envoie un offi cier, avec un roi d’armes, pour me donner des lettres. Cela ne peut être que des choses désagréables à mon endroit.

Onimus se crut autorisé à répondre :  

À votre place, monsieur, je ne recevrais pas ces gens-là, et je les enverrais se faire pendre ailleurs après une verte admonestation !

On dira alors que j’ai eu peur, opina Coligny.

— Mais, monsieur, le service de Dieu exige de plus grands sacrifices que celui de notre amour-propre, et, d’ailleurs, la voie nous est tracée par l’Écriture, elle nous défend de traiter avec les fils de Bélial 1 . Et qu’est-ce, je vous le demande, que ce comte de Ber nage qui arrive avec son roi d’armes, sinon un fils de Bélial ? C’est un débauché de la pire espèce, un homme perdu de vices, qui a essayé de séduire la fille du baron de Gardefort. Votre devoir est tout indiqué. Il faut recevoir ce petit Achab 2 en grande pompe et lui faire une publique semonce qui profitera peut-être à son salut.

L’Amiral fut fâché d’apprendre qu’on se fût permis de lui envoyer un gentilhomme aussi décrié. Car il aimait la vertu avec intolérance et n’admettait pas que l’on pût pécher. Et il se résolut à recevoir sévèrement le comte François de Bernage et à lui faire comprendre que l’on ne devait pas accepter une mission quand on en était indigne. Et puis il retomba dans sa rêverie, oubliant l’envoyé royal, dévoré par la préoccupation de pouvoir monter son armée.

Il ne devait guère compter sur celle qu’il avait sous la main. Tenir campagne avec ces levées de hasard, c’était jouer une grosse partie, et peu sûre. Et il se disait en soi :   

— Belles recrues vraiment que ces gens des campagnes, pressés à la hâte, qu’il faut retenir par la crainte de la corde et mener à coups de bâton. Ils ne rêvent qu’à retourner vers leurs charrues, et ils ne savent même point marcher. J’ai débarqué des équipages de corsaires, cela ne m’a point réussi. Comment demander à des hommes de s’en aller faire la guerre à terre quand on ne sait seulement pas si on saura leur payer un mois de solde, alors qu’ils sont sûrs de s’enrichir en faisant la course contre les Espagnols ? Tant que je n’aurai pas d’Allemands, je ne pourrai pas marcher. Eux seuls sont capables de rendre des services, et puis ce sont de sincères huguenots ! Mais il faut les payer, j’ypourvoirai cependant, quand ils arriveront, en leur donnant à piller la Charité, par exemple, dont j’ai besoin sur la Loire.

Tandis que l’Amiral allait et venait comme un ours en cage, on vint avertir Onimus qu’un gentilhomme était là, qui demandait à lui parler, Il sortit vivement ; quelques instants après il revenait, l’œil enflammé, tout pénétré d’une sainte colère.

Eh bien ! monsieur, dit-il à l’Amiral, avais-je tort de vous dépeindre ce comte de Bernage comme un fils de Bélial ? Tandis qu’il traversait le Berry comme envoyé du Roy, il a fait enlever par ses gens la fille d’un gentilhomme de vos amis, le baron Hugues de Gardefort, et ils la tiennent prisonnière à Bourges. C’est le fiancé de cette demoiselle, le baron de Morguen, qui m’a annoncé cette belle action, et il désirerait vous en entretenir.

Madeleine de Gardefort, fit l’Amiral, en fronçant le sourcil, est non seulement la fille de mon ami, mais c’est aussi la filleule de Mme Renée de Ferrare. Cela ne se passera pas sans vengeance, ou j’y perdrai mon nom. Qu’on m’amène M. de Morguen, et sur l’heure !

Le baron Jacques entra, couvert de boue, la mine défaite. Depuis dix jours, il chevauchait sans prendre de repos, avait rôdé jusque sous les murs de Bourges. Et, tout en gardant son sang-froid, il parlait d’une voix tremblante, donnant des détails sur l’enlèvement de sa fiancée.

Aspar n’avait pas en vain regretté l’oubli de la corbeille. Passant par le chemin où Lazare et lui avaient surpris Nicole, des gens du château avaient vu le panier, avaient appelé la jeune fille ; puis ils s’étaient mis à la chercher. Enfin, ils l’avaient entendue qui criait dans le fossé, accrochée à une touffe d’herbes. Elle était blessée à l’épaule d’un coup de lance. Tirée de l’eau, elle parla et n’hésita pas à reconnaître Lazare dans l’homme du masque d’acier, qui cherchait àchanger le son de sa voix, Pour l’autre, elle ne le connais sait pas. Et, délirant de terreur et de fièvre, elle se désolait d’avoir dit où demeurait Mlle Madeleine, se désespérait de sa faiblesse. Des gens du baron montèrent à cheval et partirent pour la Rochepente, mais, quand ils arrivèrent, Madeleine était déjà enlevée. M. de Morguen se trouvait alors dans le pays où il s’occupait de lever des hommes, et il venait le plus souvent qu’il pouvait chez Mme de Cueuvres pour y voir sa fiancée ; il fut des premiers averti de cet audacieux rapt et courut sus aux ravisseurs. Mais il perdit du temps à s’informer, à battre le pays, et bien que Baptistoux eût parlé, que d’autres encore le missent à chaque instant sur la voie, il ne put rejoindre Lazare. Quand il se fut assuré que les gens du comte de Bernage avaient emmené Madeleine à Bourges, il essaya de pénétrer dans la ville. Craignant d’être reconnu, il renonça à ce stratagème. Et, comme il savait que François était allé en mission auprès de l’Amiral, il rejoignit les quartiers huguenots pour prier M. de Châtillon de s’interposer dans cette affaire et aussi pour tâcher de se débarrasser de François.

De ce dernier projet il n’entretint pas l’Amiral, il ne lui dit même pas qu’il soupçonnât M. de Bernage, mais il demandait que M. de Châtillon usât de son influence pour faire délivrer Mlle de Gardefort.

— J’en écrirai dès aujourd’hui à Mme la Princesse, disait Coligny. Je ne crois pas que l’on ose laisser une jeune fille noble au pouvoir de quelque drôle...

Et il continuait à marcher, grommelant. Dans le fond, il savait que le crédit de Renée de Ferrare était ruiné, que lui-même était proscrit et que, désormais, c’était le droit du plus fort qui servirait à régler les différends. Mais il affectait, dans toutes les affaires qu’il traitait, d’agir comme un haut gentilhomme défendant contre le Roy lui-même sa dignité et ses intérêts, et aussi la dignité et les intérêts des siens ; et, tout en faisant la guerre, il se considérait comme étant sur le pied de paix.

Il renvoya Jacques en l’assurant que justice serait faite. Le baron s’éloignait, mais il le rappela.

— Le comte de Bernage, que l’on accuse du rapt, est en ce moment près de nous. Ne l’attaquez pas, quoi qu’il arrive. Vous me répondez de sa sûreté sur votre tête !

Jacques ne jugea pas utile de répondre. Il s’inclina et sortit ; il connaissait trop bien le caractère de l’Amiral pour perdre son temps à discuter avec lui. Et il s’en allait, rongeant son frein, humilié des regards curieux qu’il sentait peser sur lui, car son histoire commençait à se répandre, grâce au zèle d’Onimus Kalbhaus, qui en prenait acte pour paraphraser l’histoire de la vigne de Naboth. Il se sentait ridicule, et sa situation de mari malheureux avant les noces lui apparaissait misérable. Mais il se consolait en pensant qu’il tuerait bientôt François et que cet imbécile ne pourrait ainsi profiter de l’enlèvement de Madeleine.

François n’était pas troublé par de pareilles alarmes. Il se sentait seulement pris d’impatience et maudissait l’Amiral qui le faisait ainsi poser. Enfin, on lui annonça qu’il serait reçu, dans une heure, en audience privée. Mais, comme il ne désirait aucunement avoir une conversation intime avec M. de Châtillon, il lui fit répondre qu’il entendait être admis, comme un envoyé royal, avec son roi d’armes et son trompette. Le gentilhomme auquel il adressa cette remarque lui jeta un mauvais regard, en dessous ; il transmit cependant son désir à l’Amiral qui pesta, trouvant extraordinaire qu’un envoyé royal osât discuter ses volontés ; et Coligny se promit de l’en faire repentir.

François pénétra cependant dans la salle avec son page, son héraut d’armes et son trompette. Le page portait son armet et ses gantelets, car le comte était armé de toutes pièces ; le héraut d’armes avait une dalmatique de velours violet couverte de fleurs de lis d’or ; il était coiffé d’une toque de velours noir à ganse d’or, et sur sa manche cramoisie, entre trois fleurs de lis, était écrit, en or, le nom de Berry. Le trompette fit entendre quelques appels de son clairon, et François, annonça à l’Amiral qu’il était envoyé vers lui pour lui remettre des lettres du Roy, en mains propres. Le roi d’armes ajouta :  

— Au nom du Roy, je viens vous faire une dernière sommation avant de vous déclarer traîtres et rebelles, monsieur l’Amiral, et vous tous qui l’accompagnez en armes par le royaume !

Et il lut sa sommation. Dans le silence, sa voix s’élevait, monotone, dévidant les phrases de procureur qui dénonçaient la rébellion de Condé ; et, à chaque instant, on entendait les mots de haute trahison, de proscription. L’Amiral et les gentilshommes qui se pressaient derrière lui écoutaient, le chapeau sur la tête, la lecture du document royal. Beaucoup fronçaient le sourcil, certains bâillaient. La plupart, l’air indifférent, semblaient prendre la cérémonie en patience. Enfin, le roi d’armes se tut et Coligny déclara qu’il avait entendu et qu’il répondrait. Il congédia les catholiques, mais pria François de rester, il désirait avoir avec lui un entretien particulier ; et il l’emmena dans l’embrasure d’une fenêtre.

J’ai, monsieur, quelques observations à vous faire. Depuis quand les envoyés du Roy, voyageant avec la livrée royale, se croient-ils permis d’enlever des femmes nobles dans le pays qu’ils traversent ?

François regarda l’Amiral en le priant de ne point parler par énigmes. Il ignorait complètement cette histoire, et si M. de Châtillon n’avait pas autre chose à lui dire, il cesserait de l’écouter.

Prenez garde, monsieur, dit sèchement l’Ami ral, je vous interroge, et vous devez répondre. Vous partirez, d’ailleurs, quand je le jugerai convenable. Vous avez enlevé avec vos gens Mlle de Gardefort, et vous la séquestrez à Bourges. Est-ce vrai, oui ou non ?

Je n’en sais absolument rien, monsieur, déclara François en toisant l’Amiral avec une insolence me surée. D’ailleurs, permettez-moi de vous dire que cela ne vous regarde pas.

Coligny devint livide. Il porta la main à son épée. François le regarda avec tranquillité, de haut en bas, gardant tout son calme et décidé à se tirer avec honneur de ce mauvais pas. Il savait la violence de Coli gny, son esprit d’autorité ; sa morgue à lui valait la sienne, et, comme homme du Roy, il tenait l’Amiral en profond mépris.

Cela me regarde, monsieur, proféra enfin l’Amiral, car mon autorité s’étend sur les gens de guerre, et je punis leurs méfaits. Répondez-moi donc sans plus tarder au sujet du rapt que vous avez commis. Cette action honteuse...

Mais ici, François l’interrompit tout net. L’Amiral élevait la voix, les gentilshommes tendaient l’oreille, certains cherchaient à se rapprocher. S’éloignant de quelques pas de Coligny, il lui dit à voix haute :  

Monsieur de Châtillon, vous oubliez que vous êtes de petite maison et que nos pères n’ont jamais été camarades. Je vous prie donc, ou vous ordonne, c’est à votre choix, de garder vos appréciations pour vous...

Mais les huguenots, murmurant, faisaient mine de l’entourer ; il les regarda les bras croisés et continua :  

Si vous avez l’intention de me faire assassiner par vos domestiques, c’est une autre question. Je mourrai, tout comme le duc de Guise, pour le service de mon Roy !

Coligny, encore plus pâle, ordonna aux autres de s’éloigner. Cette allusion au meurtre de Guise, dont il avait passé pour l’instigateur, le frappa profondément, et il comprit qu’il allait commettre une faute. Il dit simplement à François :  

C’est bien, monsieur, vous pouvez vous retirer. Je vous renvoie à votre conscience !

Ma conscience à moi se borne à ne trahir ni mon Dieu ni mon Roy ! Je vous salue, monsieur l’Amiral !

Un cri de colère s’étouffa entre les lèvres de Coli gny. Ses gentilshommes se ruèrent sur François qui les attendit de pied ferme, les bras croisés, la mine tranquille et sérieuse. Son calme leur en imposa, et il ne reçut aucun coup, bien qu’ils eussent tiré leurs épées ou leurs dagues. L’Amiral les rappela et se retira avec eux par une porte, tandis que François sortait par l’autre.

Une demi-heure après il était à cheval, avec son monde, prêt à se remettre en route. À ce moment, il reçut un paquet de lettres que l’Amiral le chargeait de faire tenir à M. le gouverneur du Berry. François ne pouvait refuser de s’en charger, mais il se promit bien de ne pas les remettre avant d’en avoir examiné le contenu.

1  Démon régnant sur l’Orient qui incarne la réunion du vice et de la crapulerie sous une apparence séduisante.

2  874 – 853 avant J-C. Roi d’Israël pendant 20 ans, il fut fameux pour son impiété. À l’instigation de sa femme Jézabel, il éleva un temple à Baal, persécuta cruellement les prophètes, notamment Élie, et fit périr Naboth pour s’emparer de sa vigne.

Pour citer ce document

«Chapitre 4», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Deuxième partie, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=81.