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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Troisième partie

Chapitre 1

M. de Morguen, relevé par les siens avec le crâne fendu et trois dents brisées, fut emmené au Blanc, où on le soigna quelques jours. Quand il fut rétabli, il se demanda quel parti prendre. Retourner aux quartiers de l’Amiral ne lui semblait pas prudent, et d’ailleurs celui-ci devait repartir rapidement pour la Rochelle au moment de l’arrivée de M. de Bernage ; il s’y trouvait donc sans doute depuis une semaine. En tout cas, le baron Jacques ne voulait pas s’éloigner de Bourges.

Sa seule préoccupation était de pouvoir entrer dans la ville ou de surprendre François, au dehors, s’il venait à sortir avec Madeleine. Aussi garda-t-il ses hommes avec lui. Mais il reconnut bientôt qu’il ne pouvait rien faire avec une quinzaine de cavaliers, tant la ville était bien gardée, et il se décida à rallier les bandes com mandées par M. de Vergennes et par le bailli de Pressac.

Les deux mestres de camp séjournaient alors du côté de Montmorillon, en un château nommé La Chaise, où ils s’occupaient à former une armée, tant pour protéger les marches du Poitou que pour aller secourir la ville de Sancerre, très menacée par les forces royales qui se massaient à Bourges.

Mais, quand il arriva à La Chaise, il fut reçu par Mme Valentine de Puyaubrais, car M. de Vergennes s’en était allé faire des levées dans le Limousin et le bailli était très malade, au château de la Bartière, où on le disait en danger de mort. Mme de Puyaubrais accueillit Jacques avec grâce, s’enquit de ses aven tures depuis le tournoi de Vauplassans où il avait été plus glorieux qu’Alexandre.

— Je me rappellerai toujours la belle mine que vous aviez et comme vous étiez bien à cheval.

Et elle continua ses compliments. Nul ne maniait l’épée mieux que lui, et une femme devait être fière de le voir combattre sous ses couleurs. Ce qui l’amena à lui parler de Madeleine de Gardefort :  

— C’était votre fiancée, je crois ? N’a-t-elle pas été enlevée par des coureurs catholiques, il y a trois semaines ?

De Morguen, très pâle, se mordait les lèvres. Tout le monde connaissait donc son histoire ? Mais dans la demi-obscurité de la pièce, son trouble échappa à la belle Valentine qui roulait des yeux langoureux et cambrait son superbe corsage en allongeant un petit pied chaussé de maroquin roux sous le damas de sa lourde jupe. Elle pressait Jacques de questions, sur prise de sa mine renfrognée.

Venez près de moi, dit-elle enfin. Il faut que je vous consulte sur une maladie affreuse qui me menace.

Et, ouvrant sa manche, elle lui tendait son bras droit, rond et ferme, comme tourné dans l’ivoire, et d’une blancheur à faire songer à la Junon chantée par Homère.

Voyez, dit-elle, cette petite tache rouge. Vous qui êtes si savant, vous allez me trouver un remède, mais surtout que cela ne brûle pas, car je crains affreu sement la souffrance.

Et elle lui mettait sous le nez sa chair parfumée.

Distraitement, il lui recommanda l’huile impériale, où entrent la cannelle, le musc et la civette macérés avec l’huile de rose.

On prétend, conclut-il, que l’huile de chien roux a guéri le bras desséché d’un moine de Saint-Onuphre 1 et le Portugais Diego.

  • 1  Saint-Onuphre désigne une abbaye qui tient (...)

Mais Valentine, vexée de son indifférence, retira son bras. Elle lui posa d’autres questions, demanda si le fard blanchet n’était pas une substance dangereuse. Elle frémit alors, parce que Jacques lui apprit que cet onguent contient du sublimé corrosif 2 , poison subtil. Et elle parla d’autre chose :  

  • 2  Produit d’une sublimation en chimie, soit (...)

Si vous voulez, je vous ferai donner par M. de Vergennes le commandement d’une compagnie. Nous en avons déjà donné une à M. de Collangis. C’est votre grand ami, me dit-on ; je serais heureuse de le pousser pour qu’il devienne mestre de camp.

Cette nouvelle enchanta Jacques, et il devint plus aimable, surtout quand il apprit que le grand Nicolas tenait son quartier non loin de là, en un lieu dit le Bois-Morin. Il écouta Valentine et lui confia une recette bonne pour rendre les cheveux blonds, sans les brûler :  

— Il faut faire une décoction de rhubarbe dans du vin blanc et promener une éponge imbibée du liquide sur les cheveux. Vous pouvez aussi colorer de l’huile d’olive avec du curcuma 3 et du safran. Mais n’employez pas ces lessives qui vous obligent à faire sécher la che velure au soleil, car elles ne tardent pas à manger le cheveu.

  • 3  Le curcuma est une grande herbe vivace (...)

Et il la quitta après lui avoir donné d’autres for mules. En route, il fut rejoint par M. de la Ménar dière. À la tête de quelques cavaliers aventuriers, celui-ci arrivait de Peugrenier près de Liglet, et il raconta ses pérégrinations dans un pays ruiné, les erreurs de routes, les fausses indications des paysans, les chemins défoncés; les prairies embourbées n’étaient plus que des fondrières où bêtes et gens enfonçaient jusqu’au ventre. À la Galardonerie, comme il passait la rivière de Cidrac, on l’avait arquebuse du haut des coteaux boisés de Boursignac. Il attribuait ce guet- apens aux garde-marteaux 4 et aux gruyers 5 que le sei gneur de Courlevraud avait enrégimentés pour faire la chasse aux protestants.

  • 4  Mot vieilli à l’époque où écrit (...)
  • 5  Ce mot désignait sous l’Ancien Régime un (...)

Et, penché sur l’encolure de sa pauvre monture, cet homme sec avait un air inquiet ; la pluie dégouttait de son manteau en forme de cloche, ses bottes usées étaient enduites d’une épaisse couche de boue. Il avait. le nez pincé, la barbe grisâtre et inculte, une armure noire mal soignée, une épée dont le fourreau brisé au bout laissait dépasser la lame. Comme canne, il tenait un brin d’estoc 6 dont le bois avait perdu son écorce. Et il se lamentait sur les travaux de la guerre, les pertes de toutes sortes qu’il subissait, annonçant que tout allait au pis et qu’ils étaient tous ruinés. Sa terre des Courtioux avait été ravagée par des coureurs venus de la Roche-Pozay 7 , son moulin de Galevine était, sans doute, incendié à cette heure. Et il ne possédait pas dix écus vaillants.

  • 6  Morceau de bois.
  • 7  Commune de la Vienne près de Châtellerault, (...)

— Heureusement, ma femme et mes filles sont en sûreté à Bourges. Elles ont pu sauver leurs bagues et leurs robes, mais ma maison de la Guilbertière n’est probablement plus qu’un monceau de ruines !

Et promenant les yeux autour de lui, il semblait prendre à témoin la nature entière de l’horreur de sa position. Le baron Jacques, lui, trouvait ces malheurs petits à côté du sien. Il demeurait songeur. Puis il s’étonna de voir M. de la Ménardière porter l’écharpe blanche, et lui demanda s’il était de la Religion.

Sans répondre nettement à cette question, M. de la Ménardière en prit acte pour énumérer de nouveaux malheurs qui avaient fondu sur lui. L’injustice de la cour l’avait jeté dans les bras de l’Amiral, car on lui avait refusé une place dans une compagnie de chevau- légers avec la haute paye 8 . M. de Vergennes l’avait alors pris sous sa protection, présenté à M. le Prince. On lui avait donné le commandement d’une cinquan taine de cavaliers montés à la genète 9 . Mais rien ne lui réussissait !

  • 8  Chevau-légers : corps de cavalerie légère (...)
  • 9  Monter à la genète (qui s’écrit aussi (...)

— En cela, comme en tout, soupira-t-il, j’y ai encore été de ma poche ! Le service du Prince n’est guère moins onéreux que celui du Roy !

Ils étaient arrivés au Bois-Morin. Nicolas se montra tout heureux de l’arrivée de son ami Jacques, distribua des logements à ses cavaliers. Ils n’étaient plus qu’une douzaine, car les autres l’avaient abandonné, désertant avec armes et bagages. Mais il battit froid à M. de la Ménardière et ne l’invita même point à souper.

Comme de Morguen s’en étonnait, — car M. de la Ménardière s’était montré si empressé auprès de lui qu’il lui en gardait quelque sympathie, — Nicolas lui raconta des choses honteuses.

Ce la Ménardière, une fois mis à la tête d’un esca dron d’argoulets 10 , n’avait pas tardé à faire bande à part. Puis une épidémie terrible avait tout à coup dévasté son quartier de cavalerie. Mais la vérité s’était faite.

  • 10  Soldat qui appartenait à une troupe de (...)

Le misérable, disait avec amertume le grand Nicolas, avait trouvé le moyen de vendre les chevaux de sa compagnie, et, à mesure, il les faisait passer pour morts.

— Je suis même sûr qu’il a loué ses hommes à un autre capitaine. Le reste de ses cavaliers n’étant ni monté, ni payé, s’est dispersé. J’ai grande envie de faire arrêter ce traître et d’en faire bonne justice.

Et, dans son intolérante honnêteté, il épanchait sa colère sur tous ces gens petits ou grands qui ne voyaient dans la prise d’armes qu’un moyen de faire leurs affaires.

De Morguen en fut blessé en soi, car il recevait là comme une leçon. Mais l’autre continuait :

Depuis Vergennes et sa Valentine jusqu’à ce la Ménardière, ce sont tous gens à vendre ; rien que dans le pays, j’en vois plus de deux cents qui ont le bouquet sur l’oreille 11  ! Si le Roy avait assez d’argent pour payer tous ces ruffians et les mettre comme officiers à la suite, demain nous resterions seuls.

  • 11  Expression « avoir le bouquet sur (...)

Il soupirait bruyamment, irrité contre la Ménar dière :  

Quand je pense que l’Amiral n’a pas su flairer cette mauvaise recrue ! Et, d’ailleurs, qui serait venu lui dire qu’on le trompait ? Personne n’aurait osé. C’est Vergennes qui l’a présenté à M. le Prince, trop heu reux de caser cet avare qui lui prête de l’argent à gros intérêts. Méfiez-vous de lui, ami Jacques ! Cette ver mine, sait déjà que vous êtes de ceux qui savent fabriquer de l’or, et elle ne vous quittera pas, dans l’espoir de vous soutirer votre secret. Je gagerais que le drôle vous a déjà fait des offres de service !

De Morguen lui avoua qu’en route, M. de la Mé nardière avait essayé de lui louer quelques-uns de ses cavaliers, s’était offert à lui remonter une compagnie.

Mais tout cela l’intéressait peu, et il apprit à Nicolas le malheur affreux de Madeleine de Gardefort, com ment elle avait été enlevée par François, son inutile attaque contre son rival. De Collangis en pleura. S’in géniant à trouver quelque moyen, il ne voyait rien, martelait lourdement la table qui résonnait sous son énorme poing. Tous deux demeuraient silencieux. Au dehors, la pluie battait, et au travers des volets le vent soufflait, faisant filer obliquement les flammes des chandelles. Un grand chien, un braque 12 , allongeait sa tête sur le genou de Nicolas; reniflant piteusement, il semblait prendre sa part de cette tristesse. Nicolas proféra enfin en se frappant le front :  

  • 12  Chien de chasse à poil ras et oreilles (...)

Si seulement j’avais ordre d’aller attaquer Bourges ! Puis un espoir lui vint, et il dit à de Morguen :  

Nous en parlerons demain au bailli de Pressac. Il hésite s’il marchera dans le Berry ou s’il rejoindra la bande du seigneur de Rochefort pour aller dans le Quercy soutenir les sept vicomtes. Il est possible que le bailli se décide à donner la chasse à du Perrier qui va marcher sur Sancerre. Ce misérable Bernage sera de l’expédition, c’est clair, et la pauvre Madeleine sera sans doute obligée à le suivre. En assaillant ces mauvaises troupes dans leur marche, nous pourrions tuer l’homme et reprendre Madeleine.

Et, devant l’attitude sombre et désespérée de Jacques qui, machinalement, tambourinait sur la table, les yeux dans le vide, il cessa de parler, n’osant même plus prononcer le nom de sa fiancée. La noire action du comte de Bernage apparaissait tellement horrible à sa simplicité et à sa droiture qu’il en demeurait comme atterré.

Mais Jacques se mit à parler vaguement, d’une voix blanche qu’il ne lui connaissait pas :  

— Depuis le jour de l’affreuse nouvelle, la vie n’est plus rien pour moi, Je crois que j’aurais préféré mourir sous les coups de cet homme, pendant le dernier combat ! Mais il a eu grand tort de ne pas m’achever, car j’en suis sûr, c’est moi maintenant qui aurait sa peau !

Ses traits se tendaient comme s’il fût tiré sur l’estra pade.

Que me vaut de vivre, désormais ? Qu’ai-je à attendre... ? Il a sali, flétri celle que j’aimais d’un amour si pur que jamais, peut-être, on n’a chéri une femme ainsi...

Il se meurtrissait les joues de ses poings, se mordait les mains, et ses yeux rougis brillaient du feu de la fièvre.

Oui, il l’a souillée, il l’a violée ! C’est certain... Ah ! misère de moi ! C’est trop souffrir, enfin !

Il sembla se calmer. Puis, tout à coup, se levant et serrant de toute sa force le bras de Nicolas, qui le regardait avec un air de tendre pitié, il lui dit d’une voix brève et sèche :  

Tenez, ma parole, j’aimerais mieux la savoir morte ! Si nous les rejoignons, promettez-le-moi, Nico las, vous me laisserez brûler la cervelle de l’homme, et vous, vous tuerez Madeleine !

Le pauvre Nicolas répondit faiblement :  

Pour cela, non ! Jacques, mon ami, je n’en aurai jamais le courage. Comment pourrais-je cruellement mettre à mort cette pauvre innocente créature ? Ce n’est pas sa faute, après tout !

Cette naïve réflexion calma Jacques. Et, mar chant dans la salle, il racontait ses souffrances, ses nuits sans sommeil ou coupées d’affreux cauchemars hantés par François. Sa détestable image lui apparais sait à toute heure, possédant Madeleine sous ses y e ux .

Je vois des choses plus abominables encore. Elle aime ce misérable imbécile, se pend à son cou, lui murmure des serments d’amour. Ou bien, nue comme une courtisane, elle verse du vin à des hommes...

Ne vous laissez pas aller à ces rêveries, interrompit Nicolas. Vous avez la tête forte et la raison solide, Jacques !

Mais il continuait, prenant plaisir à énumérer ses souffrances, racontait les visions horribles dont il était assailli.

Artifices du démon ! opina Nicolas. Cherchez plutôt des explications simples. La fatigue et le cha grin abattent les meilleurs !

Certes, tout cela n’avait rien d’impossible, mais ces émotions lui brisaient bras et jambes :  

— Dès que la nuit descend, je commence à trembler comme un enfant ; le bruissement des arbres me semble autant de voix qui s’enflent, deviennent distinctes, me disent son nom et l’appellent, toujours... toujours !

— Craignez les pièges du malin ! répétait Nicolas. Retrempez-vous dans la prière, Dieu vous secourra !

D’abord, Jacques ne lui répondit pas, car il eût craint de le mortifier en lui disant qu’il ne croyait pas beaucoup à Dieu, et qu’en tout cas, il doutait fort de son intervention dans les humaines détresses. Mais Nicolas sembla lire dans son âme et lui dit doucement:

Je sais, Jacques, combien votre esprit est délié et combien vous me surpassez par la science. Vous êtes allé jusqu’où les connaissances humaines peuvent atteindre, c’est certain. Mais avez-vous jamais pensé à la vanité de toutes ces choses et au vide qu’elles doivent, il me semble, laisser dans le cœur ? Il est écrit dans la Bible, et vous connaissez mieux que moi le saint livre : « Celui qui augmente sa science fait croître d’autant sa tristesse. 13  »  Voilà pourquoi, à mon sens, vous êtes si triste !

  • 13  Maindron prête ici à Collangis des paroles (...)

— Et surtout parce que je suis assailli par le doute, répondit le baron Jacques. Oui, Nicolas, c’est vous qui êtes dans le droit, après tout. Et je vous admire, c’est aussi pourquoi je vous aime, car vous êtes une brebis plus douce que celles dont parle l’Écriture. Et, quand je pense à votre sérénité, il me vient au cœur de l’envie, parce que je vous sens plus fort que moi et je jalouse votre bonté et la candeur de votre âme.

— Hélas ! mon pauvre Jacques, je ne sais pas grand’ chose. Mais, à vous entendre parler, je crains peut-être d’en savoir encore trop. En dehors de la parole de Dieu, tout me paraît erreur et mystère, car elle a dit : « Celui qui affirme se trompe, celui qui nie se trompe. Dieu a livré le monde à leurs disputes, et lui, il demeure caché jusqu’à la disparition de ces artisans de men songe. »

Jacques ne l’écoutait plus. Le cou enfoncé dans les épaules, il marchait à pas lents, le nez en avant, se frottant les mains machinalement de ce mouvement propre à ceux qui vont mourir et qui ramènent leurs draps pour éviter le froid qui les gagne.

La science, la science, marmotta-t-il enfin, amère dérision, comme l’amour sans doute ! À quoi cela peut-il mener d’avoir appris tout et d’autres choses encore comme ce Raymond Lulle 14 qui a péri, comme le dernier des simples, dans une aventure d’amour !

  • 14  Ramon Lull (1232-1315). Théologien, (...)

Il se rassit et ricana amèrement.

— Nicolas ! Nicolas ! clama-t-il d’une voix creuse, dites-moi quelque chose, ce que vous voudrez, ce qui vous passera par la tête. Mais parlez-moi d’elle, car je suis trop malheureux !

Et, allongeant ses bras sur la table, il y enfouit sa tête, pleurant sans contrainte, tandis que sa poitrine tressaillait sous ses sanglots désespérés. Nicolas le regardait, et des larmes lui vinrent aux yeux à songer à la grandeur de cette douleur, car elle lui semblait, dans cet être supérieur, dépasser la misère humaine.

Enfin, il put l’emmener coucher, car il fallait se lever de grand matin pour retrouver M. de Longchesnel, bailli de Pressac, au château de la Bartière, à plusieurs lieues du Bois-Morin.

Ils l’y trouvèrent qui relevait de maladie. À son mal les médecins n’entendaient pas grand chose, mais les plus clairvoyants n’hésitaient point à parler de poison. Pendant la dernière suspension d’armes, il avait eu l’imprudence d’aller à Paris où l’avait mandé le Roy, et on prétendait que madame Catherine lui avait donné des poudres. Jamais il ne s’était remis, et comme Nicolas et le baron Jacques le regardaient avec inquié tude, car avec sa figure pâle il ressemblait plus à un mort qu’à un vivant, il leur déclara ne s’être jamais trouvé mieux.

Il était prêt à partir ; dans quelques jours peut-être, vers le 25 octobre, il tiendrait la cam pagne, et les pillards catholiques trouveraient à qui parler. Il n’avait guère plus de vingt-cinq ans, était de haute taille, très frêle, et sous la poussée du poison, sa face avait perdu presque tout son poil. Ses yeux bruns brillaient d’intelligence et de résolution, avec une expression très douce, mais dont tout son courage ne pouvait voiler la tristesse. Ses soldats l’adoraient comme un dieu, et les ministres eux-mêmes le considéraient comme un saint. Théodore de Bèze 15 le citait comme exemple dans ses prêches, et le pasteur Merlin, quand il voulait convaincre l’Amiral, avait coutume de dire :  

  • 15  Théologien, poète et historien protestant (...)

M. le bailli de Pressac a toujours pensé que tel était le meilleur parti à prendre. Je m’en rapporte à ses lumières.

Et chacun opinait du bonnet, les purs, même, se découvraient. Mais l’Amiral trouvait ces démonstra tions frivoles et préférait tenir un peu loin de lui cette grande perfection. Car il était envieux de toute gloire et jaloux plus qu’aucun de l’autorité et du commande ment. M. le Prince aimait aussi à voir le bailli à une certaine distance :  

Cela ne m’empêche nullement, disait-il, de sentir le parfum de ses vertus.

En somme, il les gênait l’un et l’autre autant par la simplicité et la pureté de ses mœurs que par le pres tige qu’il exerçait autour de lui. Condé le craignait comme une censure muette, mais vivante, et Coligny n’aimait à prendre conseil de personne. Quant à Crussol d’Assier 16 , il s’était empressé de le prier d’opérer à sa guise, car il le considérait comme un homme mou et qui n’aimait ni à noyer ni à pendre.

  • 16  Cf…

M. de Vergennes, que sa liaison avec Valentine ren dait peu populaire et épuisait d’argent, avait trouvé auprès du bailli de l’indulgence et des subsides. C’est ainsi que ces deux hommes tinrent ensemble la cam pagne et prirent bonne entente, se tolérant l’un l’autre pour des motifs différents. Le bailli de Pressac y voyait avant tout l’intérêt de la Religion.

Malgré les énormes dépenses qu’il avait faites pour le parti, il comptait encore parmi les plus riches gen tilshommes du Quercy ; il avait de grands biens du côté de Cahors, mais il résidait dans le Berry, où il se plaisait davantage.

Le bailli ouvrit sa bourse à de Morguen, lui reforma sa compagnie en joignant aux cavaliers qu’il avait amenés ceux de M. de la Ménardière, et celui-ci dut servir sous ses ordres comme lieutenant. Ce fut la seule punition de l’homme à l’armure noire qui gagna même à être cassé aux gages 17 , car le bailli lui tint compte de ses derniers hommes et lui donna même cinquante écus d’à point en portant sa solde à vingt-cinq écus par mois avec six et demi pour son page. De telle sorte que M. de la Ménardière eut à peu près huit mille livres de bonnes dans une affaire où, à en croire Nicolas, il aurait dû trouver une cravate de chanvre.

  • 17  Expression qui traduit une diminution des (...)

— C’est une chose fâcheuse que cette indulgence, dit-il à Jacques, et mauvaise surtout pour l’exemple !

Mais Jacques lui fit observer que le bailli avait ainsi mis cet aventurier hors d’état de nuire. M. de la Ménardière chercha alors à se concilier les bonnes grâces de Morguen en l’interrogeant sur le grand œuvre, et il demandait s’il y avait des manières pos sibles de fabriquer de l’or. Et il s’intéressait aux mani pulations ; les falsifications, surtout, l’attiraient.

Ne peut-on, lui demanda-t-il un soir, reconnaître les faux lapis-lazuli 18 autrement que par la calcination 19  ? On m’a dit que le vinaigre suffisait à dévoiler la fraude.

  • 18  Pierre fine d’un bleu azur employée en (...)
  • 19  Opération qui consiste à soumettre un corps (...)

De Morguen lui déclara qu’on ne pouvait plus se, fier à personne.

On imite les diamants en chauffant des saphirs blancs avec du smalt 20 et de la limaille de fer 21 , les rubis en colorant le cristal avec du cinabre 22 . Les Indiens eux-mêmes fabriquent de fausses gemmes 23 , et l’on m’a vendu à Golconde 24 des saphirs faits avec du verre et de la pierre d’outremer, à Ormuz 25 des perles contrefaites avec du bol d’Arménie, de la craie, du blanc d’œuf et des feuilles d’argent recouvertes avec une colle de parchemin bouilli !

  • 20  Verre coloré en bleu par l’oxyde de cobalt, (...)
  • 21  Particules métalliques détachées avec le (...)
  • 22  Sulfure de mercure de couleur rouge, utilisé (...)
  • 23  Désigne toute pierre précieuse, tout cristal (...)
  • 24  Cité indienne.
  • 25  Île iranienne située sur le détroit (...)

M. de la Ménardière se montra désolé de ces pra tiques, mais il se promettait de ne pas les oublier et d’en faire son profit dans l’avenir. Et il s’effrayait des difficultés qu’on trouve à se procurer les sels, les matières chimiques ; les Vénitiens avaient érigé en mono pole la raffinerie du borax 26 , substance sans laquelle on ne peut souder les métaux.

  • 26  Sel de sodium utilisé pour ses propriétés (...)

Jacques lui apprit que le borax s’expédiait d’Alexan drie dans des barils où il était amalgamé avec de la graisse, supercherie employée pour tromper sur le poids. D’autres trafiquants étaient plus malhonnêtes encore :  

— Ils vendent de l’alun de roche comme borax, mais c’est une fraude facile à reconnaître, car l’alun est aigre et astringent 27 , et le borax insipide !

  • 27  Adjectif qui caractérise un goût ou une (...)

N’y a-t-il pas, insinua M. de la Ménardière, un secret pour fabriquer le verdet 28  ? J’ai ouï dire qu’il faut mettre du cuivre et du vinaigre dans des pots de terre et les enterrer dans le fumier pendant vingt-cinq jours.

  • 28  Acétate de cuivre de couleur verte.

Et, s’enhardissant, il pria de Morguen de lui donner la recette des Allemands pour produire à bon compte des pains de cinabre. Mais, comme celui-ci ne l’écou tait plus, il se retira.

Le lendemain, il revint à la charge, et supplia le baron Jacques de lui dire si vraiment on pouvait créer de l’or :  

— Quelle est la meilleure manière ?

— Il y en a plusieurs, lui répondit Jacques, mais leur principe est le même, car le vautour vole dans l’air, étant l’âme de la pierre, l’essence volatile. Le crapaud marchant sur la terre est, au contraire, l’âme de la pierre, son répondant fixe...

M. de la Ménardière le regardait, béant :  

— Ainsi, continuait l’autre, imbu de ces vérités essentielles, saisirez-vous dans son entier le magistère des philosophes...

— Je n’y vois nulle objection, hasarda M. de la Ménardière. Mais pensez-vous qu’avec une dizaine d’écus... ?

— Ayez quelque patience, poursuivit de Morguen. Et pénétrez-vous des nécessités hermétiques. Si le vautour vole sans ailes et crie sur la montagne, disant: « Je suis le blanc du rouge et le rouge du blanc, et le citrin 29 enfant du rouge », cela indique clairement deux vérités fondamentales : le mercure philosophal 30 est cuit, puis il se réduit en une pierre parfaite. Le rouge, qui est cette perfection même, a fait briller au cours de son travail toutes les couleurs. Et voyez comme c’est simple !

  • 29  Qui rappelle la couleur du citron.
  • 30  Le mercure philosophal est une substance (...)

M. de la Ménardière, appuyé contre le mur, regar dait, atterré, le baron Jacques qui l’instruisait :  

— Elles sont désignées, ces couleurs, et aussi les principales. Elles persistent, en effet, plus que beaucoup d’autres marcescibles, éphémères et caduques comme de folles fleurs. La digestion...

— Excusez-moi, osa M. de la Ménardière, alléché par cette communication dont la valeur était sans doute inappréciable. Mais ne pourrais-je pas coucher par écrit ces particularités remarquables ?

Et il tira de son haut-de-chausses un livret crasseux. De Morguen lui répondit tranquillement :  

Écrivez en tête de votre cahier ces lignes que je vais vous dicter.

M. de la Ménardière, attentif, s’assit et fit crier sa plume.

Paracelse 31 a dit : « Le vrai but de l’alchimie est de préparer des arcanes et non de fabriquer de l’or. »

  • 31  Paracelse : 1493-1541. Alchimiste et médecin (...)

Cette déclaration navra M. de la Ménardière, et il se jura d’abandonner les études chimiques. Levant les yeux sur de Morguen, il lui demanda, d un air timide :  

Vous croyez que c’est vrai ? De Morguen répliqua froidement :  

J’en ai peur.

Puis, lui tournant le dos, il lui recommanda d’as sister au pansage de ses chevaux, car il les avait trouvés mal tenus.

Cette déception exaspéra M. de la Ménardière, et, le soir même, il quitta l’armée, autant pour mettre son argent en sûreté que pour aller gagner d’autres sommes en servant dans l’armée catholique, car il estimait avoir eu des protestants tout ce qu’il en pouvait tirer.

Notes

1  Saint-Onuphre désigne une abbaye qui tient son nom d’un ermite ayant vécu une vie de total dénuement en Egypte au IVe siècle après J-C. La référence vaut peut-être moins pour son exactitude que pour l’exotisme mystérieux qu’elle attache au savoir alchimique.

2  Produit d’une sublimation en chimie, soit l’épuration d’un corps solide qu’on transforme en vapeur en le chauffant.

3  Le curcuma est une grande herbe vivace appelée aussi « safran des Indes ». Elle contient une couleur jaune et entre dans la composition du curry.

4  Mot vieilli à l’époque où écrit Maindron. Employé responsable d’une certaine superficie de bois et à qui était confié le marteau destiné à marquer les arbres devant être abbatus.

5  Ce mot désignait sous l’Ancien Régime un officier préposé aux délits commis dans les forêts.  

6  Morceau de bois.

7  Commune de la Vienne près de Châtellerault, au nord de Poitiers.

8  Chevau-légers : corps de cavalerie légère de la garde du roi. Haute paye : indemnité supplémentaire versée aux militaires rengagés.

9  Monter à la genète (qui s’écrit aussi monter à la genette) : monter à cheval avec les étriers très courts, de sorte que l’éperon soit près du flanc du cheval, à la manière dont les génétaires montaient à cheval. Par exemple, les Turcs montaient à cheval à la genète.

10  Soldat qui appartenait à une troupe de cavalerie légère française, composée d’arquebusiers à cheval, servant à la reconnaissance et aux escarmouches. Mot daté des XVe et XVIe siècles figurant dans Chroniques du règne de Charles IX de Mérimée.

11  Expression « avoir le bouquet sur l’oreille ».  Désigne une poignée de paille que l’on met sur la queue ou au cou des chevaux pour indiquer qu’ils sont à vendre. L’expression s’applique ici aux les nobles prêts à vendre leurs services au camp le plus offrant.

12  Chien de chasse à poil ras et oreilles pendantes.

13  Maindron prête ici à Collangis des paroles tirées du Livre de l’Ecclésiaste qui dit que toute sagesse humaine est vanité. Cf. L’Ecclésiaste, Première partie, 1 dans la Bible de Jérusalem. La traduction n’y est pas tout à fait identique mais on reconnaît la référence. « Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin ; plus de savoir, plus de douleur ».

14  Ramon Lull (1232-1315). Théologien, philosophe et poète catalan, son nom est utilisé ici comme la métaphore de l’homme qui est allé au bout de la science. Dans son Ars Magna, il a essayé de fonder une méthode pour prouver les vérités de la foi.

15  Théologien, poète et historien protestant proche de Calvin. Il est un des grands continuateurs de Calvin.

16  Cf…

17  Expression qui traduit une diminution des gages et de la solde.

18  Pierre fine d’un bleu azur employée en bijouterie et en tabletterie.

19  Opération qui consiste à soumettre un corps inerte à une chaleur intense, soit pour le décomposer, soit pour lui faire subir une action chimique.

20  Verre coloré en bleu par l’oxyde de cobalt, obtenu en fondant du minerai de cobalt grillé ave une substance vitrifiable.

21  Particules métalliques détachées avec le frottement de la lime.

22  Sulfure de mercure de couleur rouge, utilisé notamment pour la fabrication du vermillon

23  Désigne toute pierre précieuse, tout cristal très dur, coloré et ayant l’aspect des pierreries.

24  Cité indienne.

25  Île iranienne située sur le détroit d’Ormuz dans le golfe arabo-persique.

26  Sel de sodium utilisé pour ses propriétés de fondant et de décapant.

27  Adjectif qui caractérise un goût ou une odeur âpre.

28  Acétate de cuivre de couleur verte.

29  Qui rappelle la couleur du citron.

30  Le mercure philosophal est une substance longtemps recherchée en alchimie. On supposait qu’en  mettant en contact le mercure philosophal avec les métaux vils, il les transformerait en or.

31  Paracelse : 1493-1541. Alchimiste et médecin suisse dont la théorie alchimiste repose sur une analogie entre les différentes parties du corps humain et celles de l’univers.

Pour citer ce document

«Chapitre 1», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Troisième partie, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=87.