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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Troisième partie

Chapitre 3

Du haut des coteaux boisés qu’il occupait avec son monde, de Morguen voyait se dérouler la vaste plaine que bornaient, en face de lui, le bois des Tricoches et les échines tortueuses des hauteurs derrière lesquelles est situé Chitray. Sur l’immense tapis verdâtre, les pièces de terre labourées se marquaient en compartiments de couleur brune, découpés, çà et là, comme les cases d’un grand échiquier. Se succédant en longues séries parallèles, les peupliers jalonnaient par leurs maigres rangées le pied des pentes où s’amassaient les eaux, et leurs sveltes et hautes silhouettes se dressaient comme des mâts autour desquels on eût serré des voiles sombres.

En contre-bas, il y avait des moulins. Une ferme formait un tas de masures blanches ou grises avec des tuiles d’un rouge cru, ou des toits de chaume où les plantes parasites formaient par endroits des taches d’or.

Le haut clocher de Lavau dominait de sa tour carrée les maisons basses des Tricoches, adossées au bois, et au loin, perdue dans les brumes, on devinait la Ribère. Il était un peu moins de midi quand les coureurs de du Perrier parurent dans la plaine. De Morguen recon nut des stradiots 1 . Ils étaient suivis par des arquebu siers à cheval dont les cuirasses brillaient. Les stradiots s’arrêtèrent pour brûler les maisons et y faire du butin, et on les voyait courir dans toutes les directions, les flammes montaient. Ainsi sous les yeux des huguenots, dont ils ne soupçonnaient pas la présence, les cavaliers de du Perrier incendièrent toutes les habitations et les moulins ; un nuage de fumée que le vent rabattait vers eux les empêcha de voir les arquebusiers protestants se glisser dans la plaine et se masser dans un champ enclos de haies, près des Tricoches, tandis que d’autres parvenaient jusqu’à la tour de Lavau. Et, tandis que l’avant-garde de l’épaisse colonne de du Perrier arri vait par les Brunets, les argoulets envoyés par Nicolas chassaient devant eux les stradiots qui tourbillonnaient en désordre.

  • 1  Cf.

La troupe catholique avançait toujours, et de Mor guen voyait maintenant le bagage, tout entouré de piquiers. Sans attendre les ordres de Nicolas qui lui avait enjoint de ne pas charger sans son commandement, Jacques enleva ses cavaliers et se précipita dans la plaine. Sur les flancs de la colonne se pressaient déjà les casaques blanches, et les gendarmes de Vergennes attaquaient l’avant-garde. Une formidable poussée se produisit contre le gros des piquiers, tant la charge menée par Jacques fut vigoureuse; mais ces gens de pied firent ferme contre l’ennemi, et il semblait impos sible d’entamer la muraille de pointes. Au milieu du carré, un capitaine de lansquenets 2 , le vieux Jacobsohn, tonnait et sacrait après les valets qui ne pouvaient pas contenir les mules et les chevaux des litières qu’il était chargé de défendre. Effrayées par les coups de feu, les bêtes rompaient les harnais, ruaient, renversaient les hommes et s’embarrassaient dans leurs traits. Et l’on entendait les cris affreux des femmes secouées et mourant de peur.

  • 2  Cf.

De Morguen avait cru un moment toucher à son but. À six toises 3 , séparée de lui par cinq rangs de fantassins, se balançait une grande litière rouge surmontée d’un dais à plumes d’autruche. Un des rideaux de cuir s’entr’ouvrit, une tête de femme parut, celle d’une bohémienne, puis une autre, et il reconnut Madeleine. Mais le rideau fut tiré, et tout disparut.

  • 3  Cf.

Poussant son cheval l’éperon au ventre, il le fit sauter par-dessus le premier rang de piques. La grande bête retomba lourdement au milieu des hampes 4 brisées, trois hommes écrasés roulèrent sous ses pieds, Jacques brûla la cervelle à un autre. Une brèche était ouverte, et ses cavaliers se pressaient pour entrer dans l’épais bataillon. Mais le vieux Jacobsohn, saisissant à deux mains sa hallebarde, frappa d’un coup de taille la jument en plein chanfrein 5 . Elle s’abattit comme une masse, de Morguen se dégagea à temps, vivement un de ses hommes lui donna une autre monture, et tous l’entraînèrent. Derrière eux, le sol tremblait sous les pas de deux cents chevaux. C’étaient les gendarmes de M. de la Hante, les chevau- légers 6 de François de Bernage et les stradiots de Démé trius Marinovitch, qui s’étaient enfin reformés. Les arquebusiers de M. de Morguen eurent juste le temps de s’enfuir pour ne pas être écrasés, tandis que la charge, prenant en flanc les gens de pied huguenots, les mettait en désordre.

  • 4  La hampe est le long manche ou support (...)
  • 5  Cf.
  • 6  Cf.

Ainsi, ivre de rage, Jacques vit Madeleine lui échap per au moment où il n’avait que le bras à allonger pour l’atteindre. Enlevé dans le tourbillon de ses cavaliers qui s’enfuyaient, il ne put s’arrêter que dans la petite plaine de Paizay. Alors, se dégageant, il se précipita dans la mêlée, et on le voyait, frappant de sa longue rapière 7 les hommes et les chevaux. S’occupant moins d’éviter les coups que d’en porter, il se ruait sur les catholiques, les prenait à la gorge et les perçait en poussant des cris gutturaux. À le considérer, certains croyaient que c’était un possédé brûlé par le feu Saint-Antoine8. Sous son casque, sa face tuméfiée et sanglante apparaissait formidable, ses dents cassées fai saient paraître sa bouche comme un trou béant, sa barbe fauve était souillée de boue et de sang. Un coup de pistolet lui avait brûlé la moustache et la balle coupé le bout de l’oreille. Les manches de sa casaque blanche, noire de terre, voltigeaient en lambeaux, dé chiquetées, et sa cuirasse était faussée en dix endroits.

  • 7  Cf.
  • 8  Maladie provoquée par l’ergot de seigle, (...)

Il fut encore rejeté vers le bois par une charge de gendarmes, car les huguenots, pauvrement montés, pliaient de toutes parts devant les grands chevaux bardés des compagnies de lances ennemies. Au milieu de la plaine, l’infanterie catholique s’était massée en un grand hexagone entourant les bagages. Grâce à la disci pline des lansquenets 9 qui avaient fait ferme, tous les gens de pied s’étaient reformés derrière eux. Autour de cette muraille de piques tourbillonnaient les turmes de cavalerie 10  ; les escadrons se mêlaient, se poursui vaient, puis tout à coup il y avait une débandade et une troupe entière se dispersait, sans attendre le choc, et l’on voyait les cavaliers galopant agités comme des feuilles au souffle d’un grand vent. Les huguenots pliaient, et leurs gens de pied, séparés en deux troupes, des deux côtés de la plaine, sans cesse coupés par les charges, avaient maintenant à supporter le poids de l’attaque. Nicolas, pour les dégager, essaya de ras sembler sa cavalerie ; mais un escadron de reîtres 11 catho liques la prit en flanc, et ceux de Spiegelwinter se con tentèrent de décharger leurs pistolets en l’air et de s’éloigner au trot.

  • 9  Cf.
  • 10  Dans l’Antiquité romaine, les turmes sont (...)
  • 11  Cf.

Du Perrier avait pu se loger à Lavau avec sa com pagnie de lances, car, n’étant pas soutenus, les arquebusiers qui occupaient le village avaient dû l’abandonner. Il ordonna à ses troupes de faire retraite sur son quartier, et pour donner aux gens de pied le temps de reculer, François de Bernage réunit cinq cents cava liers et chargea une dernière fois les huguenots. Mais ceux-ci ne soutenaient plus le choc et se mettaient aussi en retraite. Quelques arquebusiers saluèrent d’une décharge les chevau-légers qui venaient en première ligne; François, atteint au cou, roula en bas de son cheval. Les cinq haies de cavaliers passèrent sur lui.

La nuit tombait, et les huguenots n’avaient point pris l’avantage. De tous côtés les trompettes sonnaient la retraite; c’était par ordre de M. de Vergennes, qui avait pris, depuis une heure, le commandement, car le bailli de Pressac était mort. Tandis qu’il dirigeait l’at taque du haut de la levée de Paizay, une faiblesse l’avait pris, et il était tombé, vomissant son sang à flots, entre les bras de ses écuyers, au moment même où une stuarde 12 arrivait, en sifflant, faire brèche dans la poitrine de sa jument. L’homme et la bête churent ensemble ; l’armée catholique était sauvée.

  • 12  Le terme est expliqué plus loin : « C’ét (...)

M. de Vergennes campa dans la plaine de Paizay, à l’abri des bois, sans même occuper le champ de bataille que du Perrier lui abandonnait, car à cette heure il s’en allait sur Rivarennes, ayant trouvé le pont de Chitray coupé, et on pouvait le suivre dans sa route en voyant flamber les arbres et les maisons qu’il brûlait pour éclai rer son chemin.

Nicolas en étouffait de colère, et il disait, le soir, à de Morguen qui soupait avec lui dans le presbytère de Paizay :  

— C’est une abomination, il n’y avait qu’à allonger la main pour l’avoir...

— Hélas ! mon pauvre ami, fit Jacques, à qui le dites-vous ? J’ai vu le moment où elle était enfin sau vée !

Et ils continuaient ainsi, l’un regrettant de n’avoir pu détruire la troupe de du Perrier, l’autre désespéré de n’avoir pu sauver Madeleine.

En ce moment, celle-ci était fort occupée à soigner M. de Bernage, qu’on avait couché, dans sa litière, en assez mauvais état. La balle d’arquebuse avait faussé le colletin 13 , contusionné le cou, et, une fois revenu à lui, François ne cessait de cracher le sang. Malgré l’excellence de son armure, il avait été froissé en plusieurs endroits par les pieds des chevaux, et sa faiblesse était grande.

  • 13  Pièce d’armure protégeant le cou et les (...)

Madeleine, déjà avertie par Zilla qui, le nez entre les rideaux, avait suivi toutes les péripéties de la bataille, le reçut des mains de ses écuyers, avec une émotion cruelle. Et elle promenait sur lui ses mains légèrement, arrangeant les bandes, lui disposant des coussins sous la tête, le couvrant pour qu’il n’eût pas froid, et elle lui soutenait le cou de son bras doucement plié, pour qu’il ne souffrît pas des secousses de la litière, car on s’était remis à marcher.

Lui, brûlé par la fièvre, délirait haut et fort. Sans cesse le nom de Madeleine revenait sur ses lèvres, comme si on la lui eût ravie, et il l’appelait, demandait son épée avec des cris de rage, tandis qu’elle s’épuisait à le calmer. Puis, sous la douce pression de ses mains agissant comme une caresse, il s’assoupissait, balbutiant des mots d’amour d’une voix vague et en dormie.

L’on marcha une partie de la nuit, car les portes de Rivarennes étaient fermées, et le lieutenant qui en avait le gouvernement ne voulut pas les ouvrir. Il fal lut gagner Saint-Gauthier par les chemins défoncés, sous la pluie. Les hommes se débandaient, criant à la trahison. L’incapacité de du Perrier était notoire, et tous prenaient en haine ce chef qui, depuis quelques jours, leur permettait toutes rapines et les gorgeait de butin.

Enfin l’on entra à Saint-Gauthier, et les troupes trouvèrent des logements et des vivres. François fut transporté dans une belle maison et couché dans un bon lit. Un médecin du lieu, appelé en consultation par le chirurgien de l’armée, déclara la chose grave, et il fabriqua un onguent. Puis les deux savants laissèrent le chevau-léger dormir en recommandant à Madeleine, d’un air lourdement narquois, de respecter son repos. Elle ne daigna pas leur répondre.

Sous la lampe suspendue à une poutre du plafond, Madeleine, agenouillée près du lit, priait pour la santé de François. Par moments, elle passait un mouchoir sur ses lèvres où venait une écume sanglante, sur son front où perlait la sueur.

Avec son profil affiné, sa jolie moustache et sa barbe soyeuse, François était beau, et elle admirait avec amour ce visage d’où la souffrance avait retiré la dureté. Puis, comme une larme perlait à la paupière du blessé, elle se retourna, et se voyant bien seule, rapi dement, comme si elle commettait un crime, elle prit d’un baiser, plus léger qu’un souffle, cette larme. Alors elle recula, effrayée. Réveillé par cette subtile caresse, François s’était dressé brusquement, mais elle avait eu le temps de se cacher derrière le rideau. Il crut avoir rêvé et s’assoupit de nouveau.

Telle fut la seule marque extérieure d’amour qu’elle osa jamais lui donner. Car, jusque-là, elle avait subi les actes du sien comme une preuve de son esclavage. Son extrême et passive douceur lui défendait les re proches, ses pleurs furent son unique et inutile défense. Lui, cependant, souffrait autant qu’elle, car il ne pou vait la contraindre à l’aimer, et sa seule sensualité apaisée ne pouvait entièrement le satisfaire.

Pour elle, elle l’aimait d’un amour profond et dont elle s’épouvantait comme d’une perversité, tout en se fournissant des explications. Et, dans sa petite logique huguenote, elle se reconnaissait comme innocente. Elle eût été coupable si elle avait consenti, mais elle avait cédé à la peur, à la force. Le reste était chose naturelle. N’avait-elle point lu au Livre saint que la captive de guerre appartient à son vainqueur ? Oui, mais que dirait son père ? Si l’on faisait la paix, il la tuerait sans doute. François ne l’abandonnerait peut-être pas non plus. Et elle ne voulait plus penser à rien, évitait de son ger à l’avenir, ne se rappelait même plus qu’il existât un homme, nommé de Morguen, à qui on l’avait fian cée. D’ailleurs, la bague de fiançailles était restée au château de Mme de Cueuvres.

Mais la conscience de Madeleine s’était révoltée contre l’amour qui montait dans son cœur pour y remplacer la soumission. Elle le sentait l’envahir, la domi ner, toujours plus impérieux et plus ferme, jusqu’à la faire tressaillir de tendresse pour celui qui lui avait ravi son honneur. Et, pour se punir de ce sentiment honteux, elle se jura de ne jamais dire à François qu’elle l’ai mait.

Puis, comme si cette contrainte continuelle qu’elle s’imposait dût en perdre de sa rigueur, elle imagina un jour de s’en remettre au hasard pour dire à celui qui l’aimait combien elle le chérissait aussi. Dans le collier de l’ordre de Saint-Michel, tel qu’on le porte à la guerre, la plaque émaillée est pendue à un licol de soie noire. La plaque du collier de François formait reliquaire , et sa mère y avait inclus des reliques bonnes pour préserver des blessures. Madeleine enleva les reliques et pressa dans le médaillon de vermeil une boucle de ses cheveux noués par une mince faveur blanche où elle avait brodé en soie rouge :  

« François, je vous aime et vous ai donné ma foy. — Madeleine de G... »

Quelque jour, il trouverait cela en ouvrant, par hasard, le petit reliquaire. Il saurait tout, alors, et leur union serait complète. Car il lui avait juré qu’il la prendrait pour femme le jour qu’elle voudrait. Et, quand il la quittait, elle lui passait elle-même le médaillon au cou, puis elle se trouvait heureuse comme s’il savait déjà ce qui était écrit dedans.

Jamais elle ne lui avoua autrement son amour, et François n’ouvrit jamais le médaillon. Lui, pourtant, l’avait obsédée de ses prières, la suppliant de lui dire un mot, un seul, qui pût lui faire croire qu’elle l’aimerait un jour. Jamais il ne l’obtint, et elle lui disait des choses vagues, avec des regards profonds.

Se livrant à ses exigences sensuelles avec une sou mission qui blessait parfois François comme un outrage, elle luttait contre elle-même pour ne point laisser échapper de ses lèvres mourantes l’aveu dont son cœur débordait. Et lui se sentait parfois pris de mauvaises colères, avec des envies de battre cette statue vivante qui semblait sans cœur. Il en passait des nuits blanches et lui disait des choses dures. Mais il voyait ses yeux violets se noyer de larmes, et il les séchait sous ses baisers.

À Paizay, Nicolas et le baron Jacques continuaient à épancher leur bile.

— Voyez-moi cette buse, disait Nicolas en parlant de Vergennes, il n’avait qu’à faire donner notre infan terie ; à cette heure, tous ces catholiques seraient couchés le nez dans l’herbe.

— Et j’aurais sauvé Madeleine, murmurait Jacques. Dire qu’en ce moment elle est sans doute aux bras de ce misérable qui la violente !

Il espérait cependant que François aurait été tué dans l’affaire ; Nicolas ne put lui en donner des nou velles ; au milieu de la poussière et de la fumée, il ne l’avait pas reconnu.

M. de Vergennes écrivait à Valentine une lettre dont il daigna faire la lecture à Gallois ; le valet la trouva en tous points admirable.

« Ma toute mignonne, disait le très noble marquis, j’ai moissonné aujourd’hui plus de lauriers que n’en possédèrent jamais les bois sacrés où la tendre Vénus s’égarait avec le dieu Mars. Mais, hélas ! les Immortels jaloux ne m’ont point permis de venir les déposer à vos pieds, plus blancs que le marbre de Paros »

Le reste était dans le même goût. Il demandait aussi des conseils sur la politique à suivre, sollicitait un envoi de linge fin, de la pâte 14 et des savons, des ventouses pour les étuves, « dans le cas où l’on entrerait à Bourges », d’autres choses encore. Enfin il réclamait une tresse de cheveux pour s’en faire un bracelet.

  • 14  La « pâte », substance molle employée (...)

Il ne fallut pas moins de douze cavaliers pour accom pagner le porteur de cette lettre, un écuyer du mar quis. Vergennes, débordé par l’importance de ses occu pations, laissa au mestre de camp 15 Nicolas le soin de régler les funérailles du bailli et annonça qu’on repar tirait le lendemain, 3 novembre.

  • 15  Cf.

Les soldats se rassemblèrent autour de la fosse creusée au milieu de la prairie où avait eu lieu la bataille. Deux monceaux de terre marquaient la place où étaient enterrés les morts des deux partis, deux cents catholiques et cent vingt huguenots, qui dormaient là côte à côte.

Sous une pluie glaciale, fine, rayant l’horizon gris, les choses apparaissaient, par cette froide matinée d’hiver, empreintes d’une tristesse immense. Les ondées sabraient les visages, traversaient les vêtements, ruisselaient sur les armes. Le cortège avançait cependant. Sur une grande civière formée de piques, portée par dix hommes, était couché le bailli. Étendu sur ce lit dont les draps étaient des enseignes prises à l’ennemi, il apparaissait, serré dans son armure, comme une effigie sépulcrale couchée sur un revêtement émaillé. Les mains, retenues jointes par des bandelettes, étaient nues comme sa face, car derrière lui ses écuyers portaient les pièces de grand honneur, qui sont le casque, le bouclier, les gantelets 16 , l’épée et les éperons. Sa monture de guerre ne suivait point, car la Margot était restée couchée dans la plaine ; mais deux hommes me naient des chevaux de main qui portaient les harnais. Sur les côtés de la litière, les étendards retombaient, et leur soie brodée balayait le sol. Vergennes avait voulu prendre, pour les envoyer à Valentine, la plupart de ces drapeaux. Mais une huée s’était élevée, et ses gens avaient dû s’enfuir devant les fantassins qui les mena çaient de leurs piques. Nicolas eut de la peine à calmer la sédition, car les soldats savaient l’emploi que le mar quis voulait faire de ces trophées.

  • 16  Cf.

Au bord de la fosse, deux pasteurs attendaient, debout : c’étaient Onimus Kalbhaus et un jeune homme de figure douce et timide, Hermann Fuchs, qui s’était joint à l’armée depuis peu. Tous deux regardaient la tranchée, comme perdus dans des méditations inté rieures. La terre déplacée se dressait en talus jaunâ tres, et dans ces levées molles l’eau du ciel formait de petits ruisselets qui descendaient en serpentant. Ap puyés sur leurs larges pelles, les paysans qui avaient creusé restaient muets, entourant le fossoyeur de Pai zay qui était venu diriger le travail. Et de Morguen, à regarder cette boue où allait s’enfouir le chef de guerre, pensait à la désolation de son âme, à la fange des pas sions humaines, à l’affreuse misère de tout. Il restait là, abattu, comme engourdi, sans entendre Nicolas qui déplorait la mort du bailli.

La civière était arrivée au bord du trou béant, les porteurs mirent un genou à terre, des officiers vinrent alors et enlevèrent le corps dans la forte étoffe des dra peaux. Ainsi on coucha le bailli dans la fosse, et ce simple reposa dans des linceuls que lui auraient enviés des rois.

Hermann Fuchs prit alors la parole. Il raconta rapi dement la vie du bailli, et tous, à écouter son parler net et clair, se rappelaient tout ce qu’on avait dit de ce chef qu’ils avaient perdu pour jamais.

Ils revoyaient cette grande figure d’homme de guerre qui chargeait l’épée au fourreau, que les balles et les coups épargnaient, comme s’il n’eût pas été de ce monde. Certains se souvenaient, même, qu’on l’avait vu à la bataille de Saint-Denis passer trois fois au travers des gens du Connétable 17 comme un archange ; une lumière blanche s’échappait de tout son corps et brillait au loin.

  • 17  Cf.

O mes frères, continuait la voix du jeune pasteur qui tremblait d’émotion, peut-être, et de froid, ne prions pas Dieu pour ce juste, mais supplions ce juste d’inter céder pour nous auprès de Dieu.

Onimus Kalbhaus leva le nez ; il trouvait cela peu orthodoxe. Mais Hermann Fuchs poursuivait :  

En lui étaient la vérité, la justice et la force. La grâce du Seigneur l’accompagnait, sa voix résonnera dans nos cœurs, son souvenir y fleurira comme les lis de la Sainte Vallée 18 . Sa mémoire demeurera parmi nous comme un parfum délicieux, comme une musique har monieuse dans un festin.

  • 18  Possible allusion au « lis des vallées » (...)

Onimus, indigné de cette rhétorique profane, en ap pela aux mânes de Calvin, et sa colère était telle qu’il en piétinait à s’enfoncer dans la boue jusqu’aux che villes. Cet Hermann lui déplaisait fortement, d’ailleurs, d’abord comme disciple de Sébastien Castellion 19 , et ensuite à cause de son esprit ouvert à la connaissance des lettres, et sans doute fermé au souffle de Dieu. Il manquait, du reste, d’énergie, étant trop sentimental. Et Onimus sourit en soi en écoutant Hermann qui s’écriait :  

  • 19  Cf.

Car je vous le dis, en vérité, le charbon d’Isaïe avait purifié ses lèvres 20 , et la parole de Dieu était en lui. Ô mon Dieu ! Dieu de force et de justice, vous qui sondez les cœurs et les reins, vous avez retiré ce juste d’entre nous, et c’est une nouvelle épreuve que vous imposez à votre Église. Mais votre sagesse est sans bornes, et nous nous inclinons sous votre main

  • 20  Dans l’Ancien Testament un séraphin purifie (...)

Onimus n’écoutait plus , il méditait sur ce qu’il allait dire, à son tour ; il entendit cependant une phrase d’Hermann qui acheva de l’irriter.

Rappelez-vous, mes amis, sa modération et sa douceur. Il répétait avec Nicolas Zurkinder 21  : « Si nous maudissons les cruautés des papistes, ne les imitons pas en commettant des massacres. » Que son exemple soit en nous, qu’il habite notre cœur, et voyons-le, par les yeux de l’âme, au delà de cette terrestre vie !

  • 21  Nicolas Zurkinden (et non Zurkinder) est un (...)

Tous buvaient ses paroles, et Hermann conti nuait sans prendre garde à la pluie qui le perçait jusqu’aux os :  

La grâce de Dieu est infinie. Elle donne le cou rage au faible, la richesse au pauvre, la tendresse au cœur le plus desséché…

De Morguen pensait toujours à Madeleine, Nicolas trouvait le temps long. Enfin Hermann termina, et Oni mus prit aussitôt la parole. Son allocution fut tout autre :  

— Le Seigneur des armées vous a retiré un de vos chefs, il ne vous a point retiré son bras, et sa vengeance sera terrible…

Et il s’animait, prêchant le massacre des suppôts de Jézabel 22 , la ruine du temple des faux dieux, la mort de leurs prêtres. De sorte que tous séchèrent leurs larmes et s’en allèrent en grinçant des dents.

  • 22  Cf.

Pour venger la mort du bailli de Pressac, ils sacca gèrent le pays. La discipline s’en alla. Vergennes laissait faire en disant à Nicolas combien il regrettait ces violences, car on pillait maintenant sans préférence amis et ennemis, on égorgeait et on faisait la chasse à la femme. Mais un beau jour arrivèrent cent cavaliers de M. l’Amiral ; ils apportaient des ordres. M. de Ver gennes était rappelé, et on lui substituait dans le com mandement un gentilhomme de la maison de Châtillon, M. de Baussan, avec injonction de se diriger sur San cerre à marches forcées et de détruire la troupe du colonel du Perrier avant qu’on l’eût renforcée. Ni colas de Collangis était confirmé dans son grade de mestre de camp, et M. de Baussan le prit comme sergent de bataille.

Dès ce jour, on fit diligence, et en moins d’une semaine on rejoignit la ville de Sancerre, où l’on entra le 7 novembre. Les Sancerrois ne connurent alors plus d’obstacles; l’avocat Jouanneau, qui commandait en la place avec les capitaines La Fleur et Laurent, était même d’avis qu’il fallait aller prendre Bourges sans plus de retard. Mais M. de Baussan n’en voulut rien faire, car on avait perdu les traces de du Perrier, et il craignait de se voir couper.

On eut cependant de ses nouvelles deux jours après, car, le 9 novembre, on apprit à Sancerre que les villages de Chavignol et Chavignolet étaient investis, que l’armée royale y était campée en forces, et qu’il y avait eu des massacres affreux. Les catholiques faisaient le dégât et la débauche, ne marchant qu’avec des équi pages somptueux, des cuisiniers, des courtisanes et des comédiennes. Tous s’armèrent dans l’espoir du pillage, et de Morguen choisit vingt cavaliers auxquels il promit quinze écus d’or, à chacun, s’ils l’aidaient à reprendre Mlle de Gardefort.

Notes

1  Cf.

2  Cf.

3  Cf.

4  La hampe est le long manche ou support généralement en bois d’une arme d’hast (lance, pique ou hallebarde), d’un drapeau ou d’un instrument.

5  Cf.

6  Cf.

7  Cf.

8  Maladie provoquée par l’ergot de seigle, petit corps vénéneux. L’abbaye de Saint-Antoine était célèbre pour les guérisons du zona, dénommé « feu (de) Saint-Antoine » ou « mal des ardents », qui sévit sous forme d’épidémie du Xe au XIIe siècle.

9  Cf.

10  Dans l’Antiquité romaine, les turmes sont des unités de base de la cavalerie comptant trente cavaliers, auxiliaires des centuries. On trouve le terme dans Salammbô de Flaubert, chap. VIII « La Bataille du Macar ».

11  Cf.

12  Le terme est expliqué plus loin : « C’était un petit morceau de fer, moins que rien, — une stuarde,  — une de ces balles de fer dont se servent les pisto liers pour se battre de près, et parce que cela perce les armures. », p. 110.

13  Pièce d’armure protégeant le cou et les épaules et pouvant supporter la cuirasse, les épaulières et le casque à gorge.

14  La « pâte », substance molle employée dans de nombreux domaines, désigne ici une préparation médicinale, sens analogique attesté dès 1495.

15  Cf.

16  Cf.

17  Cf.

18  Possible allusion au « lis des vallées » du Cantique des Cantiques, dans lequel l’image des lis apparaît à maintes reprises.

19  Cf.

20  Dans l’Ancien Testament un séraphin purifie les lèvres d'Isaïe à l'aide d'un charbon ardent, signe de vocation et de consécration pour le ministère prophétique (Livre d'Isaïe, VI, 6-7 : « Ce charbon a touché vos lèvres, votre iniquité sera effacée, et vous serez purifié de votre péché. »).

21  Nicolas Zurkinden (et non Zurkinder) est un juriste de Berne qui fut proche de Calvin avant de le désavouer.

22  Cf.

Pour citer ce document

«Chapitre 3», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Troisième partie, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=90.