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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Troisième partie

Chapitre 4

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Du Perrier, au lendemain de l’affaire de Paizay, s’attendait à être poursuivi par la colonne des hugue nots. Aussi crut-il difficilement aux renseignements qui lui arrivaient de toutes parts, certifiant la mort du bailli de Pressac et la retraite de l’ennemi. Et il demeurait indécis, ne sachant quel parti prendre, tout surpris encore de se trouver en vie et à la tête de son armée. Puis l’humiliation ressentie, la colère d’avoir eu une telle peur, le poussèrent à des vengeances cruelles comme s’il dût y faire éclater son courage. Soupçonnant partout des trames huguenotes, il foula le pays sans pitié et jurait de prendre Sancerre avant huit jours, d’y faire tuer tout le monde et de raser toutes les maisons. Il poussait sa troupe sans ménagements, lui faisant faire jusqu’à dix lieues d’une seule traite, ordonnant des exécutions abominables, et il ensauva geait ses soldats qui fondaient au cours des marches forcées et des pillages. Les désertions étaient si nom breuses que le grand prévôt 1 se fatiguait à pendre les hommes ou à les passer par les verges. Le pays se cou vrait de traînards, et les paysans s’armaient pour repous ser leurs brigandages.

  • 1  Commandant supérieur de la gendarmerie du (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Mais, assagi par la peur qu’il avait eue, du Perrier marchait avec prudence, se faisant éclairer avec soin. La cavalerie battait la campagne dans tous les sens, pour découvrir les traces de l’armée huguenote. Sans doute elle était partie pour le Poitou, et il en retrouva sa tranquillité ; il écrivit même au Roy pour lui annon cer la défaite qu’il avait infligée au bailli. Il avait cependant, à propos de cette surprise, plus d’un reproche à se faire. La veille de l’attaque, M. de la Ménar dière était venu l’avertir de ce qui se tramait contre lui. Mais du Perrier, entre deux vins, l’avait écouté sans l’entendre. Ce qui ne l’empêchait pas de dire au Roy que, par un espionnage bien conduit, mais fort coûteux, il avait pu se tenir au courant des opérations des huguenots et déjouer leur entreprise. Il envoya M. de la Ménardière à Paris, comme courrier extraordi naire, pour donner la nouvelle de sa victoire, et lui fit compter une forte somme d’argent en lui recommandant de le faire valoir auprès de Leurs Majestés et de « ces Messieurs de Guise ».

Du Perrier remonta vers Sancerre par Tendu, Velle et la banlieue de Châteauroux, évitant le Bourg-Dieu où des huguenots s’étaient massés. Puis, pour venger, disait-il, les dégâts qu’avaient faits à Lury, dans les propriétés des chanoines de Bourges, les troupes qui accompagnaient l’Amiral au passage de la Loire, il brûla Prunelles où demeuraient quelques réformés. Passant ensuite sous les murs de Bourges, il atteignit Contremoret qu’il pilla et, le 7 novembre, il était à Saint-Michel de Voulangy, où il entra dans une grande colère, en apprenant que ses reîtres l’avaient abandonné pour rejoindre l’ennemi. Il fit une autre perte, plus importante encore. Le comte Sciarra Martinengo, irrité de l’incurie du gros homme, voyant que ses fantassins, dans ce désordre, tournaient à l’indiscipline, les avait ramenés à Bourges en annonçant son intention d’en écrire au Roy. François, encore mal remis de sa blessure, parlait aussi de le quitter, pour aller se soigner à Bourges, où ses chevau-légers n’auraient pas manqué de le suivre. Mais ce qui irritait plus profondément le gros homme, c’était la perte de ses reîtres. Car c’était sur ces cavaliers noirs, toujours sur leurs gardes, qu’il comptait le plus pour déjouer les surprises. Par deux fois, la nuit, ils avaient empêché des troupes de paysans armés de s’emparer des bagages. Et il regrettait ces Allemands brutaux et hautains qui, pleins de mépris pour cette cohue de soldats sans frein, vivaient à part, ne voulant connaître des Fran çais que leur argent.

Mais il se consolait en songeant que les Espagnols ne s’étaient point débandés, et il leur demandait des gardes d’honneur pour son logement. Les hommes à pourpoints tailladés 2 lui plaisaient pour leur zèle, car ils achetaient les huguenotes pour les éventrer, puis ils cherchaient les petits hérétiques dans le sang, et les jetaient au feu. Et leurs moines disaient que cette pra tique était bonne.

  • 2  Il s’agit des Espagnols (cf. II, 1).

Le convoi des bagages occupait maintenant près d’une lieue de pays. Des centaines de chariots étaient traînés par des bœufs, des chevaux, des ânes, et ils étaient bondés de meubles, de balles d’étoffes. Des femmes étaient mêlées aux volailles dont les cris s’unissaient au beuglement des bestiaux, au bêlement des moutons, et sur tout cela planaient les jurons et les malédictions des charretiers.

On eût dit l’émigration d’un peuple. Et devant les argoulets et les stradiots éclairant cette marche de bar bares, s’enfuyaient les gens des campagnes mourant de froid et de faim par les chemins. On les trouvait rai dis dans les sillons, la bouche pleine de cette terre sur laquelle ils avaient peiné et qui ne pouvait pas les nourrir. À la lueur des incendies qui empourpraient l’horizon se déroulait la noire colonne des gens de guerre, serpentant aux contours de la route ; autour d’elle fourmillaient les cavaliers, comme les mouches d’automne autour d’un bœuf.

Du Perrier ne montait guère à cheval, mais il se faisait porter dans une chaise volée chez un châtelain. Il avait des cuisines ambulantes qui fonctionnaient sur une voiture, et deux fois le jour il faisait halte pour prendre un grand repas où il invitait ses capitaines. Seul d’entre eux, le vidame 3 de Senlis faisait table à part ; c’était un homme religieux et austère dont la pré sence gênait. Mais du Perrier le vénérait à cause de sa noblesse, très ancienne, et aussi pour son extraordi naire coup d’œil. Car c’était par ses conseils qu’on avait pu résister aux huguenots à Paizay.

  • 3  Celui qui possédait un fief relevant d’un (...)

Du Perrier faisait dresser, pour recevoir son monde, un riche pavillon tapissé d’étoffes précieuses pillées au cours du chemin. Pendant le dîner, on se distrayait de diverses manières, surtout à interroger les prisonniers de quelque importance. Parfois l’on s’amusait fort, quand on amenait des femmes ou de jolies filles. Du Perrier, qui aimait à rire, les accablait de politesses ; puis il les faisait tirer, elles-mêmes, au fond d’un cha peau, un billet parmi cinquante, où étaient inscrits les noms des goujats les plus immondes qu’on lui avait signalés. Et l’homme venait qui emportait sa proie au milieu de la joie de tous. Si c’était quelque dame de haut lieu, il ordonnait mieux les choses, faisant pousser les enchères par les officiers, et il fallait que la prisonnière payât la somme ; cela pour appartenir au seul surenchérisseur et obtenir la grâce de ne point être livrée aux soldats.

François, dans ces divertissements, se faisait remar quer par son manque d’entrain. Et il s’éloignait le plus tôt possible, car les souffrances de ces femmes rame naient sa pensée vers Madeleine, comme si ces choses se fussent passées sous les yeux de sa maîtresse. Une pitié le prenait, et un jour il paya trois cents livres d’or pour racheter une jeune fille que du Perrier voulait don ner aux Espagnols, et il s’arrangea de façon à la mettre en sûreté. Mais du Perrier le tenait par le jeu, où François commençait à se faire ronger. Toutes les nuits c’étaient des parties sans fin où le colonel dépouillait tout le monde. François, longtemps, s’était défendu avec succès, il gagnait même. Mais, depuis quelques jours, la veine avait tourné. Il perdait, et très cher, devait de l’argent à du Perrier qui lui prêtait largement, lui ou vrant sa bourse.

Le 8 novembre, du Perrier reçut de mauvaises nou velles : on avait vu une colonne huguenote au-dessous de Bourges ; elle pouvait se diriger sur Sancerre, mais elle pouvait aussi marcher contre son armée. Il remonta vers le nord, faisant presser le pas, et atteignit Boisbelle en Richemont. En longeant le bois une compa gnie de cavaliers fut arquebusée et perdit une dizaine d’hommes. On ne put savoir qui avait tiré, des paysans interrogés ne surent que répondre, et du Perrier, les ayant fait pendre, déclara qu’il fallait un exemple. Se portant en avant, il fit piller et brûler Boisbelle, puis le bourg des Noyers dont il occupa le pont, et il s’établit fortement dans cette position, d’où il partirait dans deux jours pour enlever Sancerre.

Mais il résolut de laisser à cette région inhospitalière un souvenir de sa colère, et il fit rassembler tous les habi tants de Boisbelle, des Noyers et des environs, qui n’a vaient pas été égorgés au premier moment, puis donna l’ordre au vidame de Senlis et à Chandas de les mettre à mort, et de débarrasser en même temps l’armée de toutes les personnes étrangères qui l’encombraient. On mettrait aussi le feu au superflu des bagages, afin de rendre aux troupes la mobilité qui leur convenait. Du Perrier avait reçu, le matin même, une lettre du maré chal de Tavannes, son protecteur, qui lui reprochait amèrement son incurie, sa mollesse, la mauvaise tenue de ses troupes. Et il résolut de se réhabiliter. En chargeant le vidame de Senlis et Chandas d’exécuter ses ordres, du Perrier savait qu’il ne pouvait pas mieux s’adresser.

Henri de Maulévrier, vidame de Senlis, que l’on avait surnommé, à la cour, Heurtebise, à cause de sa froideur glaciale, était un de ces hommes de guerre complets, chez lesquels la raison s’allie à l’intrépidité et la prudence à l’audace. D’allure grave, de vie pure et austère, il était, quoique âgé de trente ans à peine, en dehors de toutes les faiblesses, et certains le vénéraient comme un saint. La cupidité eût peut-être été son seul vice, si son argent n’eût passé aux mains du clergé en fondations pieuses, en messes pour le repos de son âme. Vêtu et armé simplement, de haute taille et de grand air, il avait la figure blême, l’œil bleu et terne, le poil blond. Au reste, somptueux gentilhomme, vivant à l’armée avec son hôtel, traitant bien son monde, il donnait de grands dîners où il ne buvait que de l’eau. On savait que sous ses armes il portait un cilice et qu’il jeûnait quatre fois la semaine ; mais ses mortifications étaient obscures, et il ne se donnait point en spectacle. C’était M. de Guise qui l’avait envoyé près de du Perrier pour le surveiller et lui faire son service d’état- major ; à la vérité, il était le vrai chef de l’armée.

Pour Chandas, c’était un ancien valet d’armes que des aventures inconnues avaient poussé jusqu’au grade de capitaine. La version la plus commune sur sa fortune était qu’il avait une sœur très belle ; on n’en savait pas davantage. Sa nature basse et brutale se révélait par la grossièreté de ses propos et la crapule de sa vie. Petit et fortement râblé, il était tout en largeur, avec des jambes et des bras velus et tortueux comme des troncs d’arbres. Hérissé de poil, carré de figure, il avait un petit nez pointu qui seul, avec ses yeux percés en vrille, se distinguait sur sa face envahie par des sourcils et une barbe couleur queue de vache, touffus comme des broussailles. Sa saleté en faisait un objet de dégoût, et du Perrier lui-même, révolté par la mauvaise tenue de ses vêtements, hésitait à l’inviter à sa table. C’était la terreur des femmes : on avait vu, au sac de Rouen, une malheureuse fille noble, jetée dans son lit, s’étrangler, avec ses cheveux, de honte et de désespoir. Sa lâcheté était proverbiale, et il n’avait pas assisté à une seule bataille sans avoir fui. Mais on le savait l’homme des mauvaises besognes, et ses arbalétriers, ramassis d’échappés des galères, gens essorillés 4 pour la plupart, ne connaissaient point d’autre chef que ce tortu dont le corps et l’âme étaient en étroit accord avec les leurs. Dernier capitaine d’une bande munie de l’arbalète, arme partout ailleurs tombée en désuétude, il rendait des services en certaines circonstances. Les carreaux de ses arbalétriers tuaient, sans bruit, les gar diens de nuit, les sentinelles, les vedettes 5 , et ils ser vaient aussi à exterminer, sans scandale, les gens dont on avait à se débarrasser.

  • 4  Dont on a coupé les oreilles (supplice (...)
  • 5  Cavalier ou combattant à pied placé en (...)

Le vidame de Senlis et Chandas firent pousser la masse des prisonniers par des escadrons de cavalerie qui les dirigèrent vers la rivière. Le grand Sauldre, grossi par les pluies, roulait ses eaux profondes et bourbeuses que le froid n’avait pu encore fixer. À l’entrée du pont des Noyers, les berges se dressaient à pic. Le vidame, ayant fait sonder avec des perches, reconnut que l’en droit était favorable. Il s’établit avec Chandas à l’autre extrémité du pont ; puis il ordonna d’abattre les garde- fous, et l’on démolit à coups de hache dix planches du tablier. Un espace béant, large de près de trois toises, séparait maintenant les deux chefs de leurs hommes. Mais, des deux côtés de la rivière, les bords étaient garnis d’hommes armés de piques et de pertuisanes.

Les soldats bourrèrent alors dans la foule des prisonniers, chassant devant eux ces gens dont la plupart avaient les mains liées ; des cris de femmes s’élevaient déchirants, des supplications, des adieux sans fin. Cer tains s’embrassaient ou, dégageant leurs bras, se ser raient d’une étreinte dernière, sans vouloir se quitter. Il y avait là des hommes et des femmes de toutes con ditions, des enfants, des paysans et des citadins, des dames nobles même, et tel était le désordre que des religieuses et des prêtres furent noyés au premier moment. Ainsi pressés, ceux qui étaient en avant churent sous l’effort de ceux qui suivaient, la pointe des armes aux reins. L’eau rejaillissait sous la chute des corps qui tombaient avec un bruit sourd ; des gens qui ne savaient pas nager criaient affreusement, puis l’eau leur remplissait la bouche, et ils coulaient à pic avec d’autres qui se débattaient et qu’ils entraînaient avec eux. Certains surnageaient, tirant vers la rive ; mais on les perçait avec les piques, on les assommait avec les hallebardes, et la rivière d’abord jaunâtre devenait rouge de sang. Les misérables tombaient toujours, et quelques hommes, s’étant accrochés au tablier du pont, servirent de cible aux arbalétriers. On les voyait trem bler sous les flèches, puis se détacher, criblés de coups, hérissés de fûts 6 empennés 7 . Et un stradiot albanais trouva qu’ils ressemblaient à des porcs-épics.

  • 6  Monture de bois formant le corps ou (...)
  • 7  Recouverts de pennes, de plumes. Il s’agit (...)

On précipita ainsi dans la rivière plus de deux cents personnes. Mais tous ces noyés résistaient, cela pre nait du temps, et le vidame fit avec hauteur une obser vation à Chandas qui, à côté du gentilhomme, gardait la mine basse d’un valet. Chandas fut piqué au vif, se considérant comme atteint dans la pratique de son art. Et, voulant montrer que, lorsqu’il mettait la main à la besogne, les choses en allaient mieux, il lança son che val bardé de fer, sur lequel il se dressait armé de toutes pièces d’une armure blanche. En face de lui s’ouvrait la large brèche du pont. Le capitaine des arbalétriers fit sauter son cheval ; mais il prit mal son temps, et la forte bête, gênée par un pesant harnois, manqua du pied. Chandas disparut avec sa monture dans le gouffre béant sous ses pas.

Un sourire pâle comme le reflet du soleil d’hiver éclaira un instant la mine morose du vidame. Les rires des soldats s’élevèrent, couvrant les cris perçants des victimes. Mais Chandas reparut bientôt à la surface, toujours sur sa bête, que ses bardes d’acier faisaient ressembler à une énorme tortue argentée glissant au fil de l’eau. Ses hommes le repêchèrent avec de longues hallebardes, tandis qu’il assommait de son gantelet de fer des enfants qui cherchaient à saisir ses jambes.

— Voilà bien, — se disait en soi le vidame, — le seul bain que cette brute immonde aura jamais pris en sa vie !

Cheval et cavalier prirent terre, mais péniblement : trois noyés s’étaient cramponnés à la queue de la bête, et ils ne voulaient plus lâcher. Il fallut leur couper les mains avec des coutelas. Transi de froid, Chandas de meura cependant en selle. L’eau coulait de tous les joints de son armure. Il se précipita comme un furieux sur les condamnés à mort, les injuriant, les frappant, indigné de ce qu’ils ne voulaient pas aller à l’eau.

— J’y suis bien allé moi-même, grognait-il. Et, saisissant une femme par les cheveux, il l’enleva et la jeta dans la brèche. Ses hommes, imitant son exemple, précipitèrent vivement les prisonniers dans la rivière, et le vidame s’aperçut avec satisfaction que l’exécution touchait à sa fin. Mais une pitié gagnait certains, le spectacle devenait trop sombre, et ils trou vaient que l’on avait assez tué. On avait jusque-là massacré surtout des hommes, c’était bien. Mais il ne restait plus guère que des femmes et des jeunes filles que beaucoup auraient voulu sauver de la noyade. Parmi elles, beaucoup étaient assez belles pour qu’on leur permît de vivre ; les gendarmes laissaient maintenant celles qui pouvaient échapper aux hommes de Chandas se cacher entre les jambes des chevaux, et ceux qui ve naient les y chercher avaient la face meurtrie à coups de botte ou même recevaient des coups d’épée que les maîtres leur donnaient sournoisement.

Mais, pour la plupart, paralysées par la peur, elles restaient immobiles, exsangues, échevelées, massées en troupeau de moutons. Et demi-nues, glacées par la brume de novembre, le souffle brûlant des chevaux sur leurs épaules, elles regardaient, les yeux agrandis par l’horreur, sans voir peut-être, jusqu’à ce que les soldats vinssent les saisir et les jeter dans l’eau, où elles tombaient comme des masses, déjà mortes de ter reur. D’autres, plus jeunes sans doute, fondaient en larmes, suppliaient les cavaliers, adjurant tous ces hommes qui avaient abusé de leurs corps de ne pas les laisser mourir. Les gendarmes commençaient à mur murer. Que l’on caressât les femmes, il n’y avait point de mal ; mais s’en aller faire une pareille boucherie de toutes ces pauvrettes, voilà qui passait la raison. Beau coup se plaignaient d’être chargés d’une pareille beso gne. Et une compagnie entière tourna bride, avec ses enseignes en tête, en disant qu’on pouvait bien aller chercher les Espagnols, bouchers et égorgeurs de filles, car ils convenaient pour cette besogne.

Le vidame, blanc de colère, se mordait les lèvres. En face de lui était une troupe de cavaliers volontaires dont il connaissait le capitaine, M. de Frontenac. Il lui envoya à haute voix l’ordre de faire ferme, et il flétrit l’indiscipline des gendarmes, promettant un châtiment exemplaire. Mais la mutinerie croissait, les gentilshommes se serrèrent, mettant au milieu d’eux ce qu’ils purent arracher de femmes aux arbalétriers de Chandas qui se les passaient de main en main pour les jeter à l’eau. Et ils tirèrent l’épée pour les défendre, indignés de ce qu’ils voyaient, car un Breton, pliant sur son genou une fillette qui criait d’angoisse, lui arracha une partie de l’oreille pour prendre un pendant d’or, tandis qu’un autre, tirant la misérable enfant par un bras, lui sciait un doigt avec un couteau de dague pour avoir une grande bague qui ne voulait pas passer. Un jeune homme, dont la casaque de velours rouge était couverte de croix de Jérusalem, poussa son cheval sur les Bretons et, s’emparant de la jeune fille, la mit sur l’arçon de sa selle.

Chandas voulut s’interposer : il fut porté en bas de son cheval par un grand cavalier qui le saisit d’une main au gorgerin 8 , de l’autre au garde-rein 9 , et le lança à plat ventre au milieu de ses gens. M. de la Prasle ren tra dans le rang avec la fille dont la chevelure blonde, dégouttante de sang, s’épandait sur les épaules, où ce sang retombait en gouttes noires, tachant le harnais du cheval, la cuirasse et la casaque du cavalier. Pendue au cou de l’homme qu’elle eût étranglé sans le colletin de fer, sous ses doigts crispés, elle ne criait ni ne pleurait. Mais, tandis que sa gorge se soulevait dans un hoquet convulsif, elle promenait ses yeux béants, dont la folie assombrissait l’éclat, sur toutes ces faces à demi masquées d’acier qui détournaient le regard.

  • 8  Partie inférieure d’un casque d’armure (...)
  • 9  Les garde-reins sont des lames de métal qui (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Le vidame, furieux de ce désordre, fit sonner : «  À vos rangs ! ». D’une voix claire et blanche, il s’adressa à Chandas :

— Faites jeter toutes ces femmes à l’eau, capitaine Chandas ! Et vous, monsieur de la Prasle, livrez cette fille aux arbalétriers, je n’ai pas reçu d’ordres pour l’épargner. Elle doit mourir comme les autres.

Une huée s’éleva, et une épée souffleta un arbalé trier qui allongeait la main vers la jeune fille ; l’homme chut à terre avec une oreille de moins. Mais le bruit sec d’un rouet se fit entendre. Le vidame, ayant armé son pistolet, s’avança jusqu’au bord de la coupée 10 , et il tira. Le jeune M. de la Prasle, atteint en plein visage, roula en bas de sa monture avec la fille qu’il avait essayé de sauver. Et Chandas put continuer à noyer.

  • 10  Clairière.

Bientôt, au bas du pont, s’entassèrent les cadavres des femmes; la rivière commençait à se barrer. Il fallut débourrer à coups de pique ; les corps s’en allèrent au fil de l’eau.

Se dressant seule à l’autre bout du pont, comme une statue équestre, la silhouette du vidame de Senlis se détachait sur l’horizon à peine doré par les pâles feux du soleil couchant. Entièrement vêtu de velours blanc galonné d’or, armé d’un corselet blanc à bandes dorées, botté de cuir blanc, il montait un cheval blanc. Sous la bourguignote à ornements dorés, surmontée d’un panache de plumes de cygne, sa figure pâle et comme figée était d’une blancheur de cire. Seule son écharpe était rouge, et elle barrait sa poitrine comme d’une marque sanglante. Et il apparaissait là comme l’image de l’ange exterminateur, agissant sans colère comme sans pitié devant la misère humaine, tandis que les bras des femmes qu’il faisait noyer se tendaient vers lui et que montait vers le ciel la plainte suprême de la faiblesse et du désespoir.

Il resta là jusqu’à ce que la dernière victime eût roulé dans la rivière; alors, il se retira. Mais, en sau tant la coupée du pont, son grand destrier glissa dans une flaque de sang, et, reprenant pied, il inonda son maître du liquide encore tiède. Une large tache pourprée s’élargit sur une des manches, et quelques gouttes jaillirent sur la face pâle et morne du lieutenant de du Perrier.

Le chapelet à la main droite, il continua son chemin au pas de plus en plus pressé de son cheval, puis il prit le galop, tendant vers Chavignolet, où du Perrier ve nait d’installer définitivement son quartier. Derrière lui, Chandas continua à massacrer et à brûler, vidant les chariots de bagages, sans que les soldats, que l’on avait fait filer en avant, pussent s’y opposer.

Chandas, continuant son œuvre de destruction, vou lut mettre la main sur les courtisanes des Espagnols. Mais celles-ci appelèrent au secours, et les valets accou rurent, l’épée à la main ; puis des maîtres arrivèrent aussi, avec des piques, et les arbalétriers furent re poussés. Chandas voulut s’emparer des maîtresses des officiers établies dans leurs litières et qui s’en allaient sur Chavignolet, et lui-même arrêta les chevaux de Madeleine, voulut ouvrir la portière. Il retira la main en poussant un cri comme si une guêpe l’eût piqué : Zilla lui avait lardé la paume, à travers la peau d’élan du gantelet, avec un poignard turc. Mais François, qui n’était pas loin, reconnut la voix de Zilla; il revint à toute vitesse. Déjà Lazare et Labriche chargeaient Chandas à coups d’épée ; ils lui avaient tué un homme. Ivre de fureur, François voulait faire arquebuser Chan das, mais le capitaine des arbalétriers s’esquiva. D’ail leurs, la nuit tombait, et il n’y avait plus rien à tuer; il s’en prit alors aux objets, incendiant les bagages et les dernières maisons avec une joie imbécile, car cet homme épais semblait porter en lui la manie qui pousse le peuple à détruire, quand il peut le faire sans danger.

Notes

1  Commandant supérieur de la gendarmerie du quartier général d’une armée.

2  Il s’agit des Espagnols (cf. II, 1).

3  Celui qui possédait un fief relevant d’un établissement ecclésiastique qu’il était chargé, en principe, de protéger.

4  Dont on a coupé les oreilles (supplice infligé aux condamnés).

5  Cavalier ou combattant à pied placé en sentinelle pour observer et signaler les mouvements de l’ennemi.

6  Monture de bois formant le corps ou l’armature d’un outil, d’un meuble, d’un instrument, etc.

7  Recouverts de pennes, de plumes. Il s’agit des flèches plantées dans les corps.

8  Partie inférieure d’un casque d’armure servant à protéger le cou.

9  Les garde-reins sont des lames de métal qui couvrent les reins, dans les armures du XVe siècle.

10  Clairière.

Pour citer ce document

«Chapitre 4», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Troisième partie, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=91.