Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Troisième partie

Chapitre 5

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Du Perrier avait pris son logement à Chavignolet et envoyé toute son avant-garde à Chavignol ; car, par esprit de prudence, il préférait rester un peu en arrière avec toute son infanterie massée autour de lui. Le vidame vint lui annoncer qu’on avait exécuté ses ordres ; il allait se porter aux avant-postes et régler tout pour l’attaque du lendemain. Du Perrier lui laissa le soin de toutes ces choses, n’aimant pas à être dérangé pendant son souper.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Quand il prit la main du vidame, François — qui était assis à table à côté de M. de la Hante — eut un mouvement de répulsion, comme s’il eût touché celle d’un mort ; la main de M. de Maulévrier était froide comme un morceau de glace, mais ses yeux brûlaient de fièvre.

— Voilà, dit François à son voisin, un homme qui est bien près de sa fin. Je crains bien de ne pas voir Sa Sainteté le Vidame charger demain sur son cheval blanc.

Heu ! heu ! fit le bonhomme de la Hante.

— N’en ayez cure, ce gaillard-là a toujours l’air d’un trépassé, mais vous verrez qu’il nous enterrera tous !

Du Perrier se contenta d’opiner d’un mouvement de tête, car il avait la bouche pleine. Puis, ayant avalé, il prit la parole gravement :

Il faut avouer que M. le vidame de Senlis est un homme extraordinaire !

François se levait pour partir, mais le colonel le pria de rester : on allait faire une partie. N’était-ce pas la meilleure manière de passer le temps jusqu’au lende main matin ? François se montrait peu empressé, il per dait beaucoup depuis quelques jours, était endetté, et il déclara qu’il se sentait fatigué. Du Perrier, négligem ment, le complimenta sur sa sagesse : il avait sans doute peur de perdre ; c’était un sentiment excu sable.

Abandonnant le loquet de la porte qu’il tenait déjà, François, piqué au vif, répondit avec hauteur qu’il n’en était pas à cela près. Et il s’assit à la table, lui quatrième, avec M. de Frontenac, M. de la Hante et le colonel. Irrité contre lui-même, un peu ivre du vin du souper, il se reprochait sa lâcheté, maudissant le lourdaud qui l’empêchait de rejoindre Madeleine. Et puis, il se dit qu’après tout, cette partie ne durerait pas toute la nuit, qu’il aurait encore le temps d’aller près d’elle, et qu’il valait mieux, à la veille d’une bataille, passer sa déveine au jeu que s’exterminer par l’amour.

Madeleine, ce soir-là, ne l’avait vu partir qu’à regret. Un moment, même, elle avait été sur le point de le prier de rester ; mais elle n’avait pas osé. Une terreur singulière la tenait, et quand le rideau fut retombé derrière François, elle s’appuya, défaillante, au mur, serrée au cœur par un pressentiment sinistre, comme si elle n’eût jamais dû le revoir et qu’elle fût elle-même en danger de perdre la vie. Elle appela alors, Urbain parut. Elle aurait voulu l’envoyer chercher le comte, mais sa timidité la reprit. D’ailleurs, que lui dirait-elle, s’il revenait ? Et, tremblante, elle donna à l’écuyer le collier d’ordre de Saint-Michel, le collier de guerre au ruban noir, en lui recommandant de le passer, de sa part, au cou de M. de Bernage.

Quand Urbain remit le collier à François, celui-ci perdait tous les coups. François le prit, espérant que cela lui porterait chance, et sans écouter ce que lui disait l’écuyer. Et il se remit à jouer, fut plus heureux, et en quelques instants il doubla sa masse, puis la tripla ; un tas d’or se dressait devant lui.

Dans la vaste salle basse où des cires montées dans de grands chandeliers d’église répandaient une lumière jaune, c’était une allée et venue continuelle de gens tout armés dans une atmosphère de corps de garde. Car certains fumaient du tabac dans des pipes en terre, et le vent rabattait la fumée de l’âtre où d’autres offi ciers se rôtissaient les bottes en dormant. Autour de la table une foule nombreuse suivait le jeu. Beaucoup de gentilshommes venus avec du Perrier se tenaient debout derrière lui, et la vue de l’or faisait briller les yeux de quelques-uns comme s’ils eussent pu attirer à eux les pièces par la force de leurs regards. Quand le colonel gagnait un gros coup, ils approuvaient servile ment et échangeaient des sourires méchants à l’adresse des perdants ; on eût dit que l’argent perdu ou gagné devait leur revenir en quelque manière. En ce moment tous ces spectateurs paraissaient fâchés de la veine de François, et quand il commença à perdre de nouveau, leurs figures s’éclaircirent. Car les pauvres le haïssaient pour sa grosse fortune et ses largesses, les autres pour sa beauté et sa haute distinction, et tous le détestaient à cause de son courage. Et ils se réjouissaient à le voir perdre comme d’une revanche qu’ils prenaient sur lui, sur l’élégance de sa personne, la richesse de ses armes, la finesse de sa main chargée de bagues qui semblait manier l’or avec un insouciant dédain.

Et le silence n’était interrompu que par le heurt des armures de ces gens pressés en cercle, et par les voix des joueurs qui s’élevaient monotones.

— Je fais dix écus. — Tenus. — J’ai une prime ! — Je quitte. — Cent écus de plus ! — Cinquante-cinq gagne ! — Le coup est dur ! À vous à donner.

À mesure que la nuit s’avançait, les spectateurs devenaient plus rares, et il semblait que du Perrier ne désirât pas qu’ils restassent, car il ne faisait point distribuer à boire, au contraire de ses habitudes. Seul il buvait, avec ses trois partenaires, du vin épicé que son valet de chambre préparait près du feu. Bientôt il ne resta plus que les quatre joueurs, puis M. de la Hante se retira, en s’excusant ; M. de Frontenac s’endormait, et il finit par partir. Du Perrier retint François qui perdait gros, en disant qu’il était homme à lui donner sa revanche.

François continua à jouer, perdant de plus en plus : à une heure du matin il en était de trois mille écus qu’il devait à du Perrier, sans compter un millier de livres qu’il avait apportées au jeu. Et il était encore en retard, vis-à-vis du colonel, de quatre mille livres qu’il n’avait pu lui payer.

Du Perrier commençait à avoir le gain insolent, et les cartes semblaient lui obéir, tant le jeu lui rentrait à propos. À chaque coup perdu la figure de François devenait plus pâle, à paraître aussi blanche que le col de linge rabattu sur le haut colletin de son armure. Il trouvait toujours le point plus fort chez son adversaire, et ayant fait une prime de dames, il rencontra une prime d’as chez du Perrier, ce qui lui coûta cinq cents livres. Pour se donner du courage, il buvait à longs traits du vin épicé qui fumait dans un grand hanap de vermeil. Le colonel, d’ailleurs, ne demeurait pas en reste, et à chaque instant il portait la santé de François, et avait soin que les pots fussent toujours remplis.

— Écoutez, mon cher comte, — dit-il à François, après un coup qui endettait encore celui-ci de deux mille livres, — vous allez un peu largement à ce jeu, et si cela continue, vous me devrez prochainement cent mille livres…..

Et comme François levait les sourcils avec hau teur :  

— Oh ! je vous sais très capable de me les payer, et je voudrais même être votre créancier pour le triple... mais dans d’autres circonstances. Je m’explique. C’est demain matin que nous attaquons les huguenots ; or, qui dit bataille dit risques à courir. Supposons un seul instant, sans nous y arrêter autrement, tant cette idée m’est triste, que vous soyez tué demain, c’en est fait de mes cent mille livres !

François eut envie de lui répondre que lui du Perrier pourrait aussi trouver la mort dans le combat ; mais il se rappela que le colonel se tenait toujours loin des coups, et d’ailleurs il désirait savoir où le gros homme voulait en venir. Il continua donc à écouter, se renver sant dans sa chaise, et laboura de son grand éperon à molette étoilée le corps d’une nymphe de Diane qui faisait une tache claire sur la grande tapisserie jetée comme tapis sur le sol.

— Eh bien ! mon cher comte, continuait du Perrier, puisque demain nous jouerons notre vie dans la même partie, que nous importe ce que nous laisserons derrière nous ?

Ici il baissa la voix, pris d’émotion malgré son impu dence :  

Je vous propose cinquante mille livres de votre... Isabelle ! — Vous savez bien, celle que vous détenez dans une litière

François le regarda, surpris, et crut qu’il parlait de la bohémienne :  

Qui cela  ? La petite Zilla ! Si elle vous plaît, je vous la donne !

Non, interrompit du Perrier. L’autre ! La grande, la huguenote, comment l’appelez-vous donc ?

François crut avoir mal entendu, puis comme l’autre répétait, il demeura stupéfait de son audace.

En toute autre circonstance, jouer une femme aux cartes lui eût semblé chose plaisante, et cela l’aurait fait rire. Mais, comme il s’agissait de Madeleine de Gardefort, une pareille action lui apparaissait comme un sacrilège dont les vapeurs du vin cuit venaient exa gérer l’horreur. À ouïr les paroles de du Perrier, il eut d’abord envie de lui envoyer son hanap à la tête, puis il le regarda en riant avec mépris. Comment un être pareil, laid comme un escargot, pouvait-il penser à sa mie ? Et un dégoût le prenait à détailler cet homme, car il lui semblait que la beauté de sa Madeleine dût pâlir et se passer à être vantée par un pareil truand, comme certaines fleurs se dessèchent sous le regard glauque de ces reptiles dont les yeux fixes, enchâssés sous leur cornée épaisse, paraissent le feu sourd d’une lampe brûlant au fond d’un tombeau.

Et comme il ne répondait pas, du Perrier continua :

— Je vous propose cette transaction comme pra tique. La fille me plaît. Et d’ailleurs, il faudra un jour ou l’autre que vous la lâchiez ; je serai obligé, quand nous serons de retour à Bourges, de la remettre aux mains de Mgr le Roi qui s’occupera de sa conversion ou la livrera au tribunal. Vous n’espérez pas, je sup pose, garder indéfiniment la donzelle chez vous ; je ne pourrai vous le permettre, et des ordres supérieurs m’obligeront à vous la prendre.

François l’écoutait, pensif. Il avait oublié ces choses, et maintenant il songeait à tout cela et aussi à une lettre qu’il venait de recevoir, le matin même, de sa mère, et où la comtesse lui proposait une des plus riches héritières de la Bretagne, une fortune à mener un train de prince ! Du Perrier, le regardant en des sous, reprit d’un air distrait :

Cette histoire devient ennuyeuse, et puisque nous en parlons, je dois vous dire que M. de Tavannes m’a écrit à ce sujet. Il sait que la fillette est filleule de la princesse Renée de Ferrare, et on tient à Paris à s’en assurer pour s’en servir comme d’otage.

Puis négligemment il regarda un papier où il avait tracé des chiffres :

Vous me devez en tout trente-cinq mille livres. Comment allez-vous faire pour me les payer ?

François sentit le rouge lui monter à la face.

Du Perrier reprit avec bonhomie :

Je vous joue, si vous voulez, votre mignonne contre cinquante mille livres ; c’est une grosse somme, et qui vous permettra de vous refaire, car vous ne pouvez pas toujours perdre.

François, les lèvres serrées, ressaisit les cartes, sans mot dire, et la partie reprit. Du Perrier jouait paisible ment, exaspérant François par une chance insolente, le menant comme un belluaire 1 manie une bête sauvage au gré d’une draperie rouge. Lentement il lui gagnait son argent, ne lui laissant prendre que des coups sans importance, quelques écus à peine ; puis il lui démolis sait sa masse en faisant des relances de plusieurs cen taines de livres que l’autre tenait toujours. Il ne restait plus, vers quatre heures du matin, que cinq mille livres à François. Sur un engagement assez fort, du Perrier lui fit deux mille livres ; François poussa les cinq mille devant lui, il avait une prime de rois, mais du Perrier annonça froidement :

  • 1  Celui qui combattait contre les bêtes fauves (...)

Cinquante-cinq ! Vous avez perdu, mon cher monsieur. Je réclame mon gage et vais aller me repo ser quelques instants.

Et François dut donner l’ordre à Urbain, qu’il fit appeler, de conduire Mlle de Gardefort chez M. le colonel. Et les deux hommes restaient face à face, sans se regarder, et comme n’osant ni se parler ni se sépa rer. Un moment se passa, puis un valet vint annoncer à du Perrier que Mlle de Gardefort était dans sa chambre.

Sans rancune, monsieur, et bonsoir, — fit du Per rier en saluant, et il tira vers la porte. François se dressa sur ses pieds ; sous la table, à la place de du Perrier, il y avait trois rois de pique et d’autres cartes avec. Comme on n’avait joué qu’avec deux jeux, la fraude était évidente. Il revint vivement sur le colonel, et pâle, les dents si serrées qu’on eût cru qu’elles allaient se briser ; la dague à la main, il cherchait des yeux un joint de l’armure où il pût passer son coup. L’autre, comme fasciné, reculait vers la porte ; François, s’avan çant toujours, le dominait de sa hauteur, la pointe de la dague lui menaçant le visage. Mais au moment où François allait frapper le colonel, un valet lui arrêta le bras, et du Perrier, sautant avec une agilité surprenante, atteignit la baie ; la porte se referma sur lui. Le valet disparut d’un autre côté.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Et François resta seul.

Il était volé, dépouillé ; perdu d’honneur, aussi, et en son for intérieur il se compara à Judas, qui avait vendu son maître. N’ayant plus rien à faire dans cette armée dont il serait, le lendemain, la fable, il coiffa sa bourguignote, monta à cheval, ordonnant à Lazare de le suivre, car il allait rejoindre les huguenots. Et il donna à son lieutenant Yves Le Dantec l’ordre de rassembler au matin sa compagnie et de passer avec elle à l’ennemi. Puis, poussant sa monture, il s’éloigna du quartier, se dirigeant sur Sancerre.

Mais, comme il dépassait les dernières fermes de Chavignolet, il entendit des huées, des cris affreux de femme et qui l’appelaient par son nom. Il revint alors, dans le galop furieux de son cheval, heurtant, renver sant les gens sur son passage, jusqu’au logement de du Perrier. Sous le porche une troupe d’Espagnols, où se mêlaient des laquais et des pages, houspillait une femme dont la forme blanche, à la lueur des torches, passait de mains en mains au milieu de grandes clameurs, de rires féroces, d’exclamations obscènes. Son épée ne fit qu’un tour, la grande lame s’abattit, retomba en sifflant, se releva et disparut encore dans l’immonde cohue. Deux poitrines furent trouées, trois crânes dé foncés, une gorge ouverte ; une main fauchée gisait dans la boue. Les corps roulèrent sous les pieds du cheval. Mais une rumeur grondait, et la femme — Fran çois avait reconnu Madeleine qui paraissait comme morte et dont les cheveux pendaient — emportée par cent bras, disparut sous le porche au milieu de la foule qui se referma sur elle. Les soldats s’ameutaient, couraient à leurs piques, jetaient des pierres à François. Jamais, à lui seul, il ne pourrait réduire une telle masse d’hommes, il en arrivait de toutes parts. Et il dut recu ler devant cette canaille, après avoir fendu le visage d’un Espagnol qui voulait mettre la main au mors de son cheval ; Lazare en tua deux autres avec ses pisto lets, puis ils s’éloignèrent, rentrant dans la nuit.

La passion que du Perrier nourrissait pour Made leine de Gardefort n’avait pas trouvé à se satisfaire. Quand il l’eut en son pouvoir, dans sa chambre, et qu’il voulut la serrer de près, la jeune fille se défendit avec un courage qu’on ne lui eût pas soupçonné, griffa le visage du gros homme, lui mit un œil en sang et lui mordit un doigt tellement fort qu’il dut appeler à l’aide. Et, comme ses valets lui proposaient d’attacher la hu guenote sur le lit, comme c’était l’habitude pour les femmes dont la résistance est trop grande, il déclara qu’il avait assez de cette pécore, et, pour la punir de sa rébellion, il en fit cadeau à ses laquais en leur per mettant d’en faire ce que bon leur semblerait. Puis il se coucha après s’être fait panser la main et poser un emplâtre sur l’œil.

— Voilà, — se dit son valet de chambre, — les seules blessures que le marquis attrapera jamais à combattre les huguenots !

François, suivi par Lazare, s’éloignait dans la nuit. À leur gauche, le grand quartier du colonel se dressait en une grosse masse sombre derrière quoi montaient de grandes lueurs, empourprant le ciel par instants, comme si les nuages qui s’enfuyaient, chassés par le vent d’ouest, se fussent subitement enflammés. Les marteaux résonnaient sur les enclumes avec un bruit clair qui s’uniformisait par la régularité des coups. Car M. de la Hante avait eu l’idée de faire rebattre ce qu’on avait pu trouver de fers de pioches et de bêches pour en forger des pointes de lances. Et l’on avait ramassé un peu partout des perches et des boulins 2 pour les convertir en fûts. Ainsi, il voulait donner des lances aux cavaliers armés à la légère pour renforcer les gendarmes qu’il ne trouvait pas assez nombreux. Et tout en surveillant ce travail, le vieil homme d’armes restait songeur, n’augurant rien de bon de la journée du lendemain ; pour la honte qui en résulterait en cas de défaite, il se prenait à souhaiter y laisser sa peau. C’est pourquoi, peut-être, il avait bu d’autant, et il méprisait en soi ces chefs de guerre qui jouaient aux cartes au lieu de veiller sur tout. Le vidame de Senlis était là, heureusement, pensait-il ; mais s’il était tué dans la bataille, ce serait l’inévitable débandade, et du Perrier s’enfuirait.

  • 2  Pièce de bois qui soutient les planches des (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Aux derniers avant-postes, près de la montée de Chavignol, François rencontra le vidame. Armé d’une rondache 3 dont l’échancrure contenait une lanterne, celui-ci dirigea la lumière sur le visage du comte, dont la bourguignote n’avait pas de masque ; il remarqua sa pâleur et lui demanda ce qu’il savait du tumulte qui, tout à l’heure, s’était élevé dans le camp.

  • 3  Grand bouclier circulaire utilisé depuis (...)

François lui dit n’en rien savoir et voulut passer de l’avant. Mais le vidame lui fit remarquer que, de ce côté, il s’en irait marcher sur des chausse-trapes, lui signala un fossé qu’il venait de creuser à sa droite, et tout en le complimentant sur le soin qu’il prenait de relever exactement les positions, il s’offrit à l’accompa gner pour lui en faire faire le tour. François le remer cia, mais s’excusa d’aller avec lui, car il poussait une reconnaissance avec un seul homme vers un point où il croyait que les protestants se massaient. Il viendrait lui en reporter la nouvelle.

Il put enfin s’en aller. Mais ce fut pour se heurter contre Chandas, dont les arbalétriers abattaient des arbres, et les chevaux ne pouvaient passer. Par un long détour, il fut obligé de gagner le petit Sauldre, et, malgré le froid, il se mit à l’eau avec son cheval et put rejoindre la rive opposée. Lazare, qui venait der rière, le retrouva plus loin après avoir failli le perdre, car le courant l’avait entraîné.

Le soleil se levait à peine quand ils arrivèrent à l’orée d’un petit bois, et ils reconnurent qu’ils s’étaient perdus, car derrière eux ils apercevaient à peine les clochers de Sancerre. Ils durent revenir sur leurs pas. Dans la solitude, François crut d’abord sentir comme un grand apaisement, et il ne voulait plus rien se rappeler des choses passées, décidé à entreprendre une nouvelle vie, et il se considéra un instant comme un autre homme. Mais, malgré lui, ses pensées prirent un autre cours, le ramenant en arrière, et dans sa tête bourrelée de vagues remords, martelée par l’ivresse qui se dissipait lentement, une poussée confuse d’idées tourbillonnait, et il se débattait parmi elles, furieux de sa honte et de sa lâcheté. Puis il voulut se figurer que tout cela n’était qu’un rêve, mais il retomba vite dans la réalité et chercha alors à se créer des raisons suffi santes pour abandonner Dieu et trahir son Roy. On l’avait volé, dépouillé, abreuvé d’injustices, et pour com ble d’opprobre, voilà qu’on lui ravissait la seule femme qu’il eût jamais aimée. Toute sa vie repassa devant ses yeux. Il se vit dans sa paisible enfance d’écolier riche, au collège des Écossais, puis il entrait aux pages, où le gouverneur lui faisait donner le fouet. Ensuite ce fut sa jeunesse dissolue et active en son hôtel de la rue du Fer-à-Moulin, à la Cour, aux armées. Ses aventures de femmes défilèrent encore, et il s’étonnait de leur nombre et du peu d’importance de leur souvenir, et il pensait à ses duels, dans l’île aux Vaches, au Pré aux Clercs, partout où on pouvait se battre : là, dans une petite prairie verte, il avait tué Vaumorins avec Ligne rolles, qui planta son épée dans le ventre de Gaspard de Préaudren ; derrière une haie, Saint-Sauveur, Palast et Roquépine s’étaient hachés pour les beaux yeux de Mlle de Beaurecueil ; et lui, avait donné un coup de dague à Frémont, dans la gorge. Mais les yeux couleur de violette de Madeleine lui apparurent brusquement, et il se sentit triste à mourir.

Sa tête allait éclater, bien sûr, à penser à toutes ces choses, et, comme malgré lui, il revit le retour du prêche, Madeleine et son père chevauchant côte à côte, le château de Vauplassans et le tournoi. Maintenant, Madeleine était morte sans doute, et au moins perdue pour lui à tout jamais !

— Ce n’est qu’une femme de moins, après tout, essaya-t-il de se dire. — Et j’en retrouverai dix !

Mais en songeant à elle, il sentait son cœur crier d’angoisse. Car il l’aimait maintenant plus que jamais, il l’aimerait toujours. Et il avait vendu cette femme pour laquelle il aurait sacrifié sa vie. Sa stupidité et son ignominie lui donnaient envie de mourir. Et puis, il se crut fou ; sa tête s’en allait, c’était visible. Il y avait en lui comme un ressort brisé, tournant à vide.

Un moment, il eut envie de retourner au camp, d’attaquer du Perrier dans sa chambre et de l’assassiner. Mais il pensa qu’il valait mieux, pour tuer l’être immonde à coup sûr, se mêler à la bataille ; il pourrait facilement parvenir à lui et le frapper à loisir. La perspective de cette vengeance lui rendit quelque repos, et il pressait le pas de son cheval quand Lazare lui cria de prendre garde à lui. Au même instant, deux balles sifflèrent au-dessus de sa tête, et, à vingt pas, apparurent des casaques blanches. C’étaient des cavaliers huguenots armés de pistolets et d’arquebuses, et ils étaient peut-être une vingtaine. Deux qui venaient les premiers, en éclaireurs, avaient tiré sur les deux hom mes à écharpes rouges, puis s’étaient rabattus sur le gros de la troupe. Et tous marchaient l’arme au poing, au petit pas, le nez en avant, pour reconnaître l’ennemi.

François, prenant son écharpe rouge, la jeta à terre, et Lazare fit de même. Mais au moment où il allait crier qu’il venait pour passer dans les rangs des hugue nots, les paroles moururent sur ses lèvres, béant : il demeura sans voix, car il avait reconnu de Morguen. Celui-ci s’arrêta et, d’un temps, il tira droit au corps de François. Le coup rata, et François ne bougea pas. Pas un mot ne fut échangé. De Morguen prit un se cond pistolet et tira encore ; cette fois, le coup partit, mais la balle glissa sur l’arête de la cuirasse de Fran çois, qui étendit la main pour faire comprendre aux huguenots qu’il voulait parler. Mais ils ne comprirent pas son geste, et tous déchargèrent leurs armes. Fran çois coula en bas de son cheval, et Lazare, ayant envoyé ses deux coups de pistolet, abattit un huguenot et s’en fuit au même instant.

François avait reçu une balle au milieu du front. C’était un petit morceau de fer, moins que rien, — une stuarde,  — une de ces balles de fer dont se servent les pisto liers pour se battre de près, et parce que cela perce les armures.

Et cette balle avait passé au droit du casque, faussé l’avance, brisé le front et détruit ce beau mâle dont le cou avait eu les bras de tant de femmes amoureuses pour collier.

Un petit trou, — rien de plus, — pas même de sang. Le méchant lingot avait fait sa besogne : François avait oscillé un moment sur sa selle que ses jambes conti nuaient machinalement à serrer. Il crut tourbillonner rapidement, comme à la recherche de l’air qui lui man quait ; il sentit comme une coulée de métal en fusion passer dans son crâne ; puis il s’abîma, le nez sur l’en colure du cheval, et roula lourdement à terre, comme un bloc, sans que les pièces de son armure sonnassent sur la terre détrempée. Il était mort.

Le baron Jacques descendit de cheval et foula du pied le corps de l’homme qu’il avait tant haï. Et il s’é tonnait de ne pas trouver plus de plaisir dans sa ven geance, s’attristait à regarder ce mort dont l’armure ajustée montrait l’élégance et la force. Il considéra son visage pâle, ses yeux rougis par les larmes, et il se demandait quelle douleur François avait pu souffrir et pourquoi il l’avait rencontré. Il se reprochait comme une faute son accès de colère qui l’avait porté à tirer sur lui ; il aurait mieux fait de le faire prisonnier, de l’interroger et de l’obliger à rendre Madeleine.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Comme souvenir de sa victoire, il prit le collier de Saint-Michel dont la plaque brillait sur l’armure noire et dorée. Mais au mouvement qu’il fit pour le tirer, la bourguignote de François se détacha et roula de côté. Et l’on vit avec surprise que cet homme à fine mousta che noire, qui ne paraissait pas trente ans, avait les cheveux tout blancs. Jacques en demeura étonné, car il avait connu François, peu de mois avant, avec la chevelure brune. Tout en réfléchissant à ces choses, il examinait le médaillon de l’ordre de Saint-Michel, et il l’ouvrit. Dans la capsule de vermeil, il vit une tresse de cheveux blonds, liés par un ruban de soie sur lequel étaient brodés ces mots :  

« François, je vous aime, et vous ai donné ma foy. — Madeleine de G... »

Il trébucha, pris d’une émotion affreuse, la gorge serrée. Et il se persuada avoir mal lu. Il doutait encore, ce souvenir venait évidemment d’une autre femme. Mais il regarda bien la broderie, le nom de Madeleine de G... s’y étalait en toutes lettres, et d’ailleurs c’était bien de ses cheveux. Comme ses cavaliers dépouillaient le mort, nul ne s’aperçut de son trouble, et il demeurait là tout pâle, planté en terre, regardant tour à tour la tresse blonde et le corps de François dont on avait re tiré l’armure, les habits, et qui gisait en chemise au milieu du chemin.

Il se remit cependant en route. Mais on remarqua que le baron Jacques n’avait plus la même mine qu’a vant. Il allait la tête basse, semblait marmotter des mots sans suite, tenant dans son gantelet un objet qu’il regardait de très près. À deux reprises, son cheval faillit l’emmener dans des fondrières sans qu’il en inter rompît sa méditation.

Un gentilhomme se détacha et lui fit la conduite, sous prétexte de lui signaler divers accidents de la route. Mais comme il tenait une arquebuse couchée en travers de l’arçon, de Morguen en prit acte pour lui faire une violente sortie, alla jusqu’à l’accuser de mé diter sa mort et l’obligea à rejoindre les autres cava liers. Et croyant que Jacques était devenu fou, ils l’abandonnèrent à un chemin tournant, marchant au bruit du canon que l’on entendait gronder sur la droite, le laissant continuer seul, perdu dans sa rêverie.

Notes

1  Celui qui combattait contre les bêtes fauves dans les amphithéâtres romains, ou qui était chargé d’entretenir les animaux du cirque. Synonymes : bestiaire, gladiateur.

2  Pièce de bois qui soutient les planches des échafaudages.

3  Grand bouclier circulaire utilisé depuis l’Antiquité en Europe et en Orient et, en particulier, porté par les fantassins et les cavaliers au Moyen Âge et au XVIe siècle.

Pour citer ce document

«Chapitre 5», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Troisième partie, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=92.