Aller à la navigation  |  Aller au contenu

Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Troisième partie

Chapitre 6

Aux premières heures du matin, les huguenots sortirent de Sancerre pour enlever la troupe de du Perrier dans ses quartiers, car ils savaient qu’elle se gardait mal. Arrivés à Chavignol sans qu’on s’aperçût même de leur approche, ils surprirent les premiers corps dans leurs logements ; la plupart des soldats catholiques étaient encore au lit. Et on les voyait se sauvant par les rues, en chemise, semant sur le sol leurs habits et leurs armes, et roulant eux-mêmes sous les coups. Dans Chavignol même, les gens du Roy cherchèrent à résister, et l’on commença à s’arquebuser par les fenêtres ; mais les huguenots arrivaient en nombre, et les derniers défenseurs abandonnèrent les maisons, s’enfuyant par les jardins, où il en resta plus de deux cents qu’abattirent les mousquetaires sancerrois, dont un cordon entourait le village. Les cavaliers ne résistèrent pas mieux ; au reste, il y en avait peu : c’étaient des argoulets, et ils n’étaient pas des meilleurs. La plupart furent tués aux avant-postes, le reste sauta à cheval, à peine vêtu et armé, et s’échappa par les avenues ; mais les protes tants en tuèrent près de cent qui étaient restés en arrière, cachés dans les étables ou les greniers.

La foule des fuyards s’éparpillait au flanc des co teaux, montant et descendant parmi les échalas serrés des vignobles, et dans le brouillard du matin cela faisait un fourmillement noir d’où s’élevaient des huées, des sonneries de trompettes, des appels confus, et par- dessus tout le crépitement des coups de feu. Poussant devant eux cette cohue prise de panique, les huguenots avançaient toujours en une grosse colonne serrée de piétons armés de piques, soutenue par des cavaliers sur ses côtés, et des détachements d’arquebusiers cou raient en avant, mêlés à des pistoliers et à des carabins qui giboyaient parmi les catholiques, abattant les officiers à coups de pistolet ou de pétrinal.

Du Perrier ne fut prévenu de l’attaque que par l’arrivée des premiers fugitifs, et derrière eux se ruait, comme la marée montante, le flot de la déroute qui allait entraîner le gros de son armée. À peine réveillé, incomplètement vêtu, sans armes, le gros homme épouvanté s’en allait au hasard, criant qu’on allât chercher le vidame de Senlis, demandant ses chevaux, et il donnait à la fois les ordres les plus contraires. Mais M. de la Hante avait déjà fait occuper toutes les têtes des avenues par les compagnies de gendarmes et d’ar quebusiers à cheval, avec ordre de repousser les fuyards à coups de lance et même de tirer sur eux. Derrière cet épais rideau, les troupes se formaient ; les mousque taires se coulaient à travers les jardins, derrière les haies, et sur la place du village les piquiers se mas saient en un épais bataillon. M. de la Hante envoyait en même temps des exprès au vidame de Senlis pour lui dire de se hâter et d’envoyer du canon.

Le vidame était alors dans la prairie comprise entre les deux Sauldres, dont le débordement inattendu avait embourbé l’artillerie, et l’on désespérait de sauver les pièces. Il fallut laisser dans la vase deux pélicans 1 et une bâtarde 2  ; les attelages et trois charretiers se noyè rent ; M. de Maulévrier faillit lui-même y périr ; mais il sauva un canon d’Espagne et un sacre 3 . Sans crier de malédictions comme les autres officiers, évitant avec soin de jurer, il frappait bêtes et gens de sa canne d’ivoire, dur aux autres comme à lui-même, sans souci de la boue où il entrait jusqu’au ventre ; et quand il en sortait, la vasière laissait de sa terre gluante et noire à ses hautes bottes de cuir blanc, à ses chausses de velours. Au-dessus des canonniers, des piquets d’ar quebusiers à cheval jalonnaient le gué, arrêtant les gens qui perdaient pied, et sans cesse quelqu’un se noyait, et le vidame fut, un instant, entraîné par le courant. Mais il revint ruisselant d’eau, dégoûtant de boue, et réussit à sauver trois pièces et un chariot à orgues4. Autour de Chavignol, les coups de feu éclataient, et la masse des fuyards, contournant le village, tourbillonnait dans une petite plaine. M. de Maulévrier se porta rapidement en avant, avec ses trois canons ; et, quand il commença à pouvoir tirer, les catholiques étaient refoulés de Chavignol et du Perrier avait disparu.

  • 1  Ancienne pièce d’artillerie de 6.
  • 2  Pièces bâtardes ou subst. bâtardes : nom (...)
  • 3  Ancien canon.
  • 4  Orgues : ancien terme de guerre. Machine (...)

C’étaient les chevau-légers de M. de Bernage qui avaient laissé les huguenots pénétrer dans le village, ar ils avaient abandonné leur poste et l’entrée de l’avenue qu’ils étaient chargés de défendre. Puis, pre nant le trot, ils se dirigèrent sur Sancerre après qu’Yves Le Dantec eut conféré avec les cavaliers huguenots de M. de Morguen qui venaient d’entrer en ligne. Malgré trois charges désespérées des gendarmes de M. de la Hante, l’avantage restait aux gens de la Religion. Rabattant les manches des mousquetaires catholiques sur le corps des piquiers, ils avançaient en rangs pres sés, sans tenir compte du canon qui leur enleva d’un coup trente-cinq hommes. Les maisons brûlaient, l’on se battait dans la fumée, sans se voir, et l’on s’entretuait presque au hasard, au milieu des brandons cal cinés, où les blessés hurlaient mordus par le feu, ou bien c’était un toit qui tombait, écrasant sous sa chute une escouade de soldats qui disparaissaient dans les flammes.

Le vidame de Senlis, par un suprême effort, massa ce qu’il put réunir de cavaliers et les entraîna à sa suite. Devant les quatre cents chevaux emportés dans un galop furieux, les protestants lâchèrent pied, et un moment la grande avenue du village fut dégagée. Alors, tous les catholiques se ruèrent en avant, comme si la victoire fût à eux ; mais le commandement manquait et les huguenots s’étaient déjà reformés, lorsque courut par les rangs le bruit de la mort du vidame. Une arque busade l’avait couché par terre à la fin de la charge, et les cavaliers battaient en retraite, l’infanterie redescendait vers les Sauldres pour sauver le bagage.

Il n’était que neuf heures du matin, et la bataille était gagnée pour ceux de Sancerre ; dans les jardins, dans les maisons, on se battait encore, et derrière le quartier des stradiots, à l’extrémité nord du village, un parti de mousquetaires catholiques continuait à tirailler. De Morguen, ballotté çà et là aux hasards de la bataille, s’était trouvé poussé vers cet endroit. Pressé dans un choc de cavalerie, il avait été emporté par le flot ; maintenant il se trouvait seul, laissant les arquebusiers à cheval s’égrener dans la poursuite des stradiots éparpillés comme un vol d’oiseaux noirs.

Depuis la mort de François, il s’en allait à l’aven ture, indifférent aux coups, marchant machinalement devant lui. Ce qui lui pesait le plus, à ce moment, c’était l’absence de Nicolas, qui avait quitté Sancerre depuis trois jours, mandé par M. l’Amiral.

Et n’ayant personne à qui confier la grande tristesse de son âme, il s’en allait errant par le champ de bataille, tout en désirant peut-être une arquebusade qui mît fin à ses réflexions. Il avait lancé le médaillon et la mèche de cheveux dans la boue d’une ornière, et de cette action, il avait tiré comme un soulagement. Mais, quelques instants après, il regrettait son action comme s’il eût pu, sans doute, dévoiler la supercherie de cette relique d’amour en l’examinant plus longuement.

Il se sentait accablé, vaincu. Et la mort de son rival ne faisait qu’ajouter à sa défaite, puisque, par une der nière ironie, ce mort lui avait prouvé, d’une façon certaine, que c’était lui qu’on aimait, lui seul, et non pas le vivant, le futur époux devant Dieu.

Et il avait été assez simple pour courir après cette gueuse. Pour elle, il avait quitté la science, la sérénité du travail, endossé le harnois, couru les hasards de la guerre ! Il avait été assez simple pour être son cheva lier, son champion, pour se faire pourfendeur de ravis seurs. Et voilà, après sa victoire, les nouvelles qu’elle lui faisait donner !

Ah ! ce n’était pas pour rien qu’il avait nourri son âme dans la haine des femmes, fermé son cœur à leur voix, évité leurs artifices. Et, pour s’être affranchi de ces lois de sagesse, il traînerait désormais une vie sans but, avec quelque chose de brisé en lui et qui ne se remettrait jamais plus. Car, à cette heure, tout était fini pour lui.

Deux balles sifflèrent au-dessus de sa tête, une autre fit tomber une plaque du crépi du mur qu’il longeait ; il continuait d’avancer et atteignit une palissade.

Derrière elle, des pieux dépassaient, hauts de dix pieds, et ils portaient des têtes fichées sur leurs pointes, suivant la coutume des stradiots de Démétrius, qui marquaient ainsi leurs logements. Il y en avait plus de trente, livides, dégouttantes encore de sang, faisant des mines tristes ou lamentablement railleuses, avec des paupières qui semblaient clignoter. Des bouches grimaçaient, des moustaches pendaient. Certaines, parmi ces têtes, semblaient pleurer, comme si ces dét ranchés eussent regretté de quitter la vie. D’autres, les yeux ouverts, fixes, paraissaient des masques de cire, tant elles étaient pâles, ayant perdu tout leur sang.

Ce spectacle ne surprenait pas Jacques, car, au cours de ses voyages, il avait vu des têtes de suppliciés. À Paris même, il avait été avec Ambroise Paré chercher des pendus à Montfaucon pour étudier l’anatomie. Il regardait cependant, comme malgré lui, toutes ces faces blêmes dominant l’enceinte, et il pensait au peu que valait la vie, à l’affreuse misère de tout, en ce monde.

Puis il passa. Mais, comme il allait quitter la palissade, il vit une dernière tête, plus petite, et qui avait une grande chevelure blonde, nouée en queue de che val. Une curiosité le retint, il se rapprocha même des abatis pour mieux voir la figure. C’était un chef de femme.

Et il reconnut la tête de Madeleine de Gardefort. Ainsi apparut à son chevalier servant la reine du tour noi de Vauplassans. L’ovale de son visage était toujours aussi pur ; sa chevelure brillait toujours comme une mousse d’or, et ses yeux grands ouverts, couleur de violette, regardaient au loin, devant eux.

Alors il oublia tout : François de Bernage, le mé daillon de l’ordre de Saint-Michel, la tresse de cheveux. Il lui sembla qu’une grande blessure se faisait dans son cœur, et par où s’en allait tout son sang, et il se sentit devenir encore plus pâle que la figure qui le fixait du haut du palis. Puis une immense pitié le remua dans tout son être, et il éprouva un instant les affres d’une agonie intérieure, il crut que c’était son âme qui allait mourir. Il tâcha de s’élever jusqu’à cette bouche, dont les lèvres décolorées et disjointes paraissaient s’ouvrir en un cri de dernière angoisse, comme s’il pouvait recueillir le souffle qui s’en était envolé. Mais il ne put atteindre jusqu’à cette tête qu’il aurait voulu emporter avec lui. Et bientôt, à la considérer fixement, une ter reur folle le prit, car il s’imagina la voir se détacher d’elle-même et voler dans l’air pour le rejoindre. Il piqua son cheval et s’enfuit, sans regarder derrière lui.

FIN

Notes

1  Ancienne pièce d’artillerie de 6.

2  Pièces bâtardes ou subst. bâtardes : nom donné aux canons montés à bâbord et à tribord des anciennes galères.

3  Ancien canon.

4  Orgues : ancien terme de guerre. Machine composée de plusieurs canons de mousquet attachés ensemble, dont on se servait pour la défense des brèches dans une ville assiégée.

Pour citer ce document

«Chapitre 6», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Troisième partie, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=93.