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Bibliothèque 19
Editions critiques de textes du XIXe

Troisième partie

Chapitre 2

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Le bailli se décida enfin à marcher contre les catholiques de Bourges, et le 28 octobre il partit de ses quartiers. Au lieu de s’en aller, comme tant d’autres, guerroyer dans le gras pays du Poitou, il s’imposa la tâche ingrate de secourir les huguenots du Berry qui appelaient à l’aide contre les gens du Roy, qui com mençaient à les ronger. Et n’eussent été les ravages de du Perrier dont on se plaignait depuis une semaine, il savait que le vieux Briquemaut était dans Déols, avait brûlé le Bourg-Dieu, mais que les catholiques l’y tenaient bloqué.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Quand il quitta Montmorillon 1 , M. de Vergennes ramena les recrues levées dans le Limousin ; et, de son côté, Nicolas de Collangis avait ramassé ce qu ‘il avait pu : fantassins novices, équipages de corsaires débarqués en voyés par l’Amiral, mortes-payes embauchées à prix d’argent, et aussi quelques reîtres arrivés un à un, deux par deux, trois par trois, et qu’il fallut armer. On en composa une compagnie de cinquante maîtres, sous les ordres d’un cadet saxon, Arnold Helmuth von Spie gelwinter. Mais Nicolas, comme mestre de camp, eut le commandement de toute la cavalerie, environ cinq cents hommes, dont deux cents arquebusiers et pistoliers, soixante salades et un grand nombre de gentilshommes n’ayant que l’épée et le pistolet. Les gens de pied étaient un peu plus de mille, et le bailli en prit la charge. M. de Vergennes devait tenir la droite avec sa compagnie de gendarmes, et de Morguen réclama l’hon neur de former avant-garde avec la sienne, qui était d’arquebusiers à cheval.

  • 1  Commune du nord de la Vienne.

Toujours ils marchèrent avec ordre, et le pillage fut sévèrement interdit. Mais les routes étaient si mau vaises qu’ils avançaient lentement, et le froid les faisait cruellement souffrir, car l’hiver s’annonçait très rude et devançait son époque. On passa par la Baudinière, où les troupes purent loger dans des granges, puis on se dirigea sur la Trémouille, où l’on devait s’arrêter. Mais à peine y trouva-t-on des vivres, tant était grande la crainte qu’inspiraient les catholiques de. Bourges dont on attendait à tout instant la venue.

De Morguen eut à Peugrenier des nouvelles de l’armée de du Perrier. Celui-ci avait quitté Bourges le 26, en emmenant environ trois mille hommes et quatre pièces de canon. Mais tel était l’encombrement de ses bagages qu’il était arrivé à Châteauroux : deux jours après seulement. On croyait que son inten tion était de brûler le pays autour du Blanc, après quoi il se retournerait vers Sancerre. On avait vu son immense convoi sur la route de Limoges, qu’il avait gagnée par les chaussées des marais de Villebrun, et il occupait une longueur de plus d’une lieue.

Puis ce furent des paysans qui, à Jauvard, racon tèrent à Jacques des choses épouvantables. Les catho liques avaient brûlé Tendu et Chasseneuil, massacré les gens, violé les femmes, puis ils les avaient pendues aux linteaux des portes. À cette heure leurs coureurs devaient être dans les environs d’Argenton.

Et comme Jacques demandait à ces hommes ce qu’ils savaient à propos du convoi qui suivait l’armée catholique, ils lui fournirent des détails, car ils avaient été réquisitionnés pour porter le butin fait à Chasseneuil2.

  • 2  Ce nom correspond à la ville de Chasseneuil (...)

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Il y a plus de cent chariots, dit l’un d’eux, et aussi des litières dans lesquelles sont des dames, toutes plus belles les unes que les autres. Le colonel a pour lui seul trois comédiennes, et un capitaine de chevau-légers garde une jeune fille, enlevée il y a quelque temps du côté du Blanc, et dont on m’a dit le nom. Mais je l’ai oublié...

Mais un autre paysan reprit :  

Oui, des soldats m’ont raconté cette histoire. Ce capitaine s’appelle, il me semble, Bernage; et il n’a pas que cette demoiselle, il a acheté une bohémienne que j’ai vue sur un chariot; elle était parée comme une châsse 3  !

  • 3  Grand coffret en pierre, en bois ou en métal (...)

Et ces gens s’offraient pour guider les huguenots et se venger ainsi des catholiques qui les avaient dépouillés et maltraités. Jacques demanda à Nicolas de faire pres ser la marche; encore un jour, peut-être, et l’on pour rait tomber sur les troupes de du Perrier. Et mainte nant qu’il savait Madeleine et son ennemi dans cette armée, il eût marché jour et nuit pour la rejoindre.

Édition Borel (collection « Nymphée »), 1899

Mais Nicolas lui apprit une mauvaise nouvelle : le bailli de Pressac était retombé malade, et il ne pouvait même plus se tenir à cheval. On le portait dans une litière.

— Il est tellement faible qu’à chaque heure on craint de le voir expirer, et il ne prend aucune nourriture. Mais il est si courageux qu’il n’a pas abandonné le commandement; il s’enquiert de tout et a décidé qu’on continuerait à marcher sur la troupe de du Perrier. Je crains que son médecin ne le saigne trop, car cela l’af faiblit davantage. Mais il n’est pas encore mort, Dieu merci, et il verra, j’espère, le triomphe de notre sainte cause !

Et Nicolas apprit à Jacques qu’on allait se diriger sur l’étang Bertelot, puis longer toute la suite de ces marais pour prendre les renseignements à Saint-Nazaire.

Cette journée de marche dans une région humide mit le bailli encore plus bas. Le 29, au soir, on crut qu’il allait mourir, et le ministre Onimus Kalbhaus, qui avait quitté l’Amiral pour le rejoindre, déclarait que c’était peut-être une punition du ciel, tant M. de Longchesnel se montrait mou vis-à-vis du papisme.

M. de Vergennes déclara que le bailli avait besoin de repos, et il fit arrêter l’armée, bien avant qu’on eût atteint Saint-Nazaire. Jacques aurait voulu l’étrangler. Mais Vergennes, en cela, obéissait moins à un senti ment d’affection pour M. de Longchesnel qu’à la las situde dont il se sentait envahi. Depuis vingt jours il était toujours en route, et à peine, de retour du Li mousin, avait-il pu rejoindre Valentine qu’il avait fallu remonter à cheval et tenir la campagne. Et les haltes étaient si courtes qu’il n’avait plus le temps de faire sa toilette; du reste, on se pressait tellement que les ba gages ne rejoignaient jamais à temps, et on lui avait perdu son miroir portatif et ses fers à friser. Son valet de chambre, Gallois, partageait son mécontentement, et l’arrière-garde retentissait de ses plaintes; il s’éle vait contre ces aventures déraisonnables, tremblait pour la valise où étaient les pommades, les chemises soigneusement repassées. Et un jour il prit acte de la disparition d’un pot d’onguent pour déclarer qu’une armée aussi mal commandée allait à sa ruine.

— Ne m’en parle pas, Gallois, lui répondit Ver gennes, nous vivons dans des temps impossibles et où les hommes sont fous et bizarres ! Ne renions pas Dieu, cependant, parce que son service demande re noncement et courage. Ne pourrais-tu retrouver le cosmétique de Mme de Vauplassans ?

Ami de ses aises, le marquis prenait Nicolas en haine, car le géant abusait de ce qu’il l’avait fait nommer mestre de camp pour exercer sur l’armée une véri table tyrannie. Il exigeait que l’on marchât toujours armé de toutes pièces, ce qui était une grande fatigue.

Partout on le voyait, poussant son énorme cheval, qui pliait sous son poids, de la tête à la queue de la troupe, rabattant les traînards à coups de plat d’épée, de telle sorte qu’on ne pouvait plus boire une bouteille ni caresser une fille sans l’avoir sur le dos.

Vergennes, s’il l’avait connu tel, ne l’aurait pas poussé, bien sûr. Et fort de l’appui du bailli, Nicolas étendait son contrôle jusque sur les gens de pied, comme si un cadet 4 de sa sorte n’eût pas dû être large ment satisfait de commander toute la cavalerie. Un jour, il avait osé prier le marquis de faire allonger le pas à ses gendarmes qui marchaient mollement.

  • 4  Cf.

— Voilà qui est bien rentré de pique noir 5 , se dit celui-ci, de voir un semblable hobereau faire la loi à un seigneur comme moi qui l’ai tiré de la crotte. Que je sois pendu si je n’en porte, et au plus tôt, mes plaintes à M. le Prince ! C’est moi qui devrais commander ici, mais le bailli a la tête malade.

  • 5  L’ancienne expression figurée « c’est (...)

Il se consola en se mettant entre les mains de Gal lois qui l’accommoda avec soin, car la halte fut longue. Puis il alla faire visite à M. de Longchesnel, si super bement vêtu, armé et frisé qu’en le voyant un vieil alfier 6 , Ambroise Briquet, dit à son voisin, Martin Le doux, que telle se présentait à Amiens l’enseigne du fourbisseur 7 Benoît Picard. Elle figurait saint Georges avec le dragon et avait été peinte par Thomas Laplace, petit-fils de l’enlumineur de pavois.

  • 6  Cf.
  • 7  Artisan qui monte, polit et répare les armes (...)

Le bailli lui annonça de graves nouvelles. M, de Morguen, qui, avec ses arquebusiers à cheval, avait poussé jusqu’au bois de Paizay où il restait logé, lui faisait dire que l’armée de du Perrier commençait à dé filer dans la plaine et qu’elle marchait en désordre.

— Il faut, dit-il, l’attaquer sans retard, la couper et la disperser sans perdre une heure. Portez-vous donc en avant et occupez le défilé qu’on vous indiquera sur la gauche. Mais ne chargez pas sans mon ordre; il faut que je fasse couler des fantassins par Oulches, et j’ai déjà fait occuper la commanderie.

Vergennes partit sans enthousiasme, vexé de ce qu’on eût décidé d’une pareille entreprise sans lui.

Les troupes avancèrent lentement jusqu’à Paizay, où le bailli devait les passer en revue avant d’engager la bataille. C’était le 1 er novembre, et le froid était déjà tel que la petite rivière complètement gelée, offrait sa glace assez solide pour permettre aux gens de pied de passer. Les cavaliers prirent par le pont, et le bagage demeura en arrière sous la garde d’une compagnie d’ar quebusiers.

Entre les deux grands bouquets de bois qui com mandaient l’immense plaine s’étendant de Rivarennes à Oulches, dans une lande resserrée, le bailli passa son monde en revue. Trop faible pour supporter le poids de l’armure, il portait un grand collet de buffle et des manches de mailles. Mais sa tête était couverte d’un morion 8 doré dont la haute crête était surmontée d’un plumail d’autruche noire. Quand il passa devant le front de bataille, au pas long et balancé de sa grande monture, un murmure d’admiration et de joie courut sur toutes les lignes, car on avait cru ne plus jamais le revoir. Sur sa jument blanche Margot, il avançait, courbé sur les arçons, la main gauche tenant la bride lâche, la droite appliquant un mouchoir sur sa bouche. La haquenée 9 , encensant 10 à chaque pas, semblait glisser sur le sol, et l’on eût dit que la bête, sentant la souf france de l’homme, voulait lui éviter tout mouvement. Elle était, du reste, très douce et issue d’un genet 11 d’Espagne et d’une jument du Limbourg; elle avait la taille haute, les formes élégantes et pleines. Dressée par des Italiens pour Marie Stuart, elle avait vieilli aux écuries royales depuis le départ de la reine d’Ecosse, et puis on l’avait vendue. Le bailli l’avait achetée, et il la montait aux côtés de M. l’Amiral à la bataille de Saint-Denis 12 .

  • 8  Cf.
  • 9  Petit cheval ou jument aisé(e) à monter et (...)
  • 10  Pour un cheval, encenser signifie secouer la (...)
  • 11  Cf.
  • 12  Cf.

Suivi de ses officiers, il avançait lentement, flanqué de chaque côté d’un écuyer prêt à le retenir s’il venait à glisser. Et chacun, en le voyant, remarquait à quel point il était maigre, combien il était cassé. Il semblait que cet homme si jeune eût fondu sous ses habits, et sa casaque blanche à manches flottantes, ses grandes bottes de cuir fauve, paraissaient ne pas tenir à lui. On eût dit qu’il n’y avait point de corps sous cette friperie très ample, et ses gants de peau d’élan se plis saient, maintenant si larges que, seules, les pattes des gardes 13 brodées, serrées aux poignets, les empêchaient de tomber.

  • 13  Les pattes sont de petites bandes d’étoffe (...)

Sous les bords en nacelle de son morion enfoncé jus qu’à la racine du nez, les yeux brillaient, comme charbonnés sur cette figure rasée et pâle qu’ils semblaient ronger jusqu’aux pommettes. Au-dessous s’ombraient les joues creuses, d’une teinte livide, comme du parchemin froissé. Et la bouche, rougie par une bave san glante, semblait celle d’un mime, avivée, démesuré ment agrandie par le fard, comme une balafre énorme et pourprée.

À chaque mouvement du cheval, les dents déchi raient le mouchoir se teignant d’une tache de sang qui s’élargissait toujours. Un moment ce linge trempé em poissa ses doigts. Il le jeta, et un des écuyers lui en tendit un autre, en se mordant les lèvres pour ne pas pleurer.

Il passait, n’ayant plus rien d’un vivant, et son visage était éclairé d’une lueur mystique comme s’il eût vu le ciel s’ouvrir et le Christ lui parler. Devant lui s’inclinaient les étendards et les enseignes, les sol dats présentaient les armes, les officiers saluaient de l’épée. Sous le pâle soleil d’hiver les fers brillaient au soleil et les lignes d’hommes immobiles se succédaient dans un silence qui avait quelque chose d’effrayant.

Au moment où le bailli passait devant les piquiers dont les armes se dressaient comme une moisson d’épis d’acier, la Margot fauta sur une pierre ; ce mince dépla cement lui fut un choc formidable. Cramponné à l’arçon, il se raidit sur sa selle de velours rouge, tandis qu’on lui rechaussait les étriers que ses jambes trop faibles ne pouvaient plus retrouver. La tache de sang s’étala plus large sur le mouchoir, et le visage devint livide.

Il allait continuer son chemin, lorsqu’un vieux cap d’escade 14 , quittant les lignes, s’avança jusqu’à lui :  

  • 14  L’escade désigne une subdivision d’un (...)

— Que notre colonel nous pardonne, dit-il d’une voix que l’émotion faisait chevroter, mais nous le prions humblement d’entrer dans nos rangs. Les gens qui vont se battre et mourir pour la Parole de Dieu savent que vous êtes un saint, et ils vous prient de les bénir.

Le vieux dit cela simplement avec des pleurs dans la gorge, et sur ses joues tannées on voyait couler des larmes. Le bailli hésitait, ne sachant que répondre à ce brave, qu’il savait le plus vaillant soldat de son armée. C’était d’ailleurs une superstition, et dont Dieu pourrait s’offenser peut-être.

Il accéda cependant au vœu des soldats, par une coquetterie de mourant peut-être, car il sentait sa fin proche et ne tenait plus à la terre. Si faible maintenant qu’il devait s’appuyer au bras d’un écuyer qui le saisit à la taille, il laissa le cap d’escade mener son cheval par la bride. À pas lents, il parcourut les rangs, bénissant de sa droite étendue tous ces piétons à faces balaf rées qui s’agenouillaient devant lui. Quand il était passé, ils faisaient demi-tour pour le voir encore, et chacun, en silence, tâchait de toucher ses habits ou son harnois.

Onimus Kalbhaus, resté dans le gros des officiers, levait les bras au ciel pour appeler l’aide de Dieu, et un mouvement d’envie, aussitôt réprimé, assaillit son cœur, en voyant qu’il n’attirait pas à lui l’attention. Mais il se consolait à penser que toutes ces choses s’accomplissaient pour la gloire de l’Église réformée.

Le bailli, quand il fut devant le drapeau, s’arrêta. Une émotion le gagnait, et comme il craignait de dé faillir, il ferma les yeux et pria quelque temps les mains jointes. Sur toute la ligne bardée de fer, dans tous les rangs, on entendait de sourds sanglots, une contagion de douleur saisissait tous ces hommes de meurtre à la vue de celui qui allait mourir. Alors le bailli, se cour bant sur sa selle, embrassa le porte-étendard qui s’était haussé sur ses pointes pour atteindre à sa poitrine. Puis il s’éloigna pour aller à son poste de combat, à la pointe du coteau qui, à gauche du bois de Paizay, do minait la plaine.

Notes

1  Commune du nord de la Vienne.

2  Ce nom correspond à la ville de Chasseneuil du Poitou, au nord de Poitiers.

3  Grand coffret en pierre, en bois ou en métal souvent richement travaillé et orné, qui renferme la dépouille ou les reliques d’un saint ou d’une sainte.

4  Cf.

5  L’ancienne expression figurée « c’est bien rentré de pique » (Rabelais, 1534) puis « c’est bien rentré de picques noires » (1552) signifie que l’on a parlé hors de propos, par allusion à l’entrée en jeu de mauvaises cartes.

6  Cf.

7  Artisan qui monte, polit et répare les armes blanches.

8  Cf.

9  Petit cheval ou jument aisé(e) à monter et qui servait autrefois de monture aux dames.

10  Pour un cheval, encenser signifie secouer la tête de haut en bas.

11  Cf.

12  Cf.

13  Les pattes sont de petites bandes d’étoffe attachées à un vêtement et qui portent soit un bouton ou une boutonnière, soit une boucle ou un ruban.

14  L’escade désigne une subdivision d’un corps de troupe (après l’enseigne et le bataillon), dans la vieille langue militaire. Le cap (chef) d’escade correspond au caporal.

Pour citer ce document

«Chapitre 2», Bibliothèque 19 [En ligne], Le Tournoi de Vauplassans, Troisième partie, mis à jour le : 16/06/2008, URL : http://bibliotheque19.ens-lyon.fr/index.php?id=94.